‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 18 sur 57 · SUR LA LETTRE A M. RENOUARD · texte numérisé non relu

SUR LA LETTRE A M. RENOUARD

peur* qu'il n'eût seul ce qii*il donnait à tout le monde , le visir de la librairie, ne sachant ce que c'était que grec ni manuscrits , connaissant aussi peu Longus que son traducteur, d'abord avait écrit de suspendre la vente de l'œuvre , quelle qu'elle ftit; puis , apprenant qu'on ne vendait pas, mais qu'on donnait ce grec et ce français au petit nombre d'érudits amateurs de ces antiquités , il fit séquestrer tout , pour empêcher Paul-Louis de se l'approprier. Celui-ci ne s'en émut guère , et laissait sa Chloé dans les mains de la police, fort résolu a ne jamais faire nulle démarché pour l'en tirer; mais à la fin, il eut avis qu'on allait le saisir lui-même et l'arrêter. Cela le rendit attentif, et il commençait à rêver aux moyens de sortir d'affaire, quand il fut mandé chez le préfet de Rome, où il était alors^ pour donner des éclaircissemena sur sa condtiite , ses liaisons , son état , son bien, sa naissance et son pâté d'encre, le tout par ordre supérieur. Il écrività ce préfet, non sans humeur; voici sa lettre :

a Monsieur, j'ai négligé de répondre aux calomnies dirigées contre moi depuis environ un an , broyant a que ces sottises feraient peu d'impression sur les es^ « prits sensés ; mais puisque le ministre y met de l'im- « portance, et qu'enfin il faut m'expliquer sur ce pi- « toyable sujet , je vais donner au public , devant lequel « on m'accuse , ma justification aussi claire et précise « qu'il me sera possible. Vous recevrez. Monsieur, le « premier exemplaire de ce mémoire très-succinct , où « Son Excellence trouvera les renseignemens qu'elle « désire. »

Le préfet répondit : « Monsieur, gardez- vous bien de

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« rien publier sur l'affaire dont il est question ; vous « vous exposeriez beau^up , ,et l'imprimeur qui vous <x prêterait son ministère ne serait pas moins^ ooma promis. »

11 s'agissait d'un pâté df encre , et, remarquez » car il y a en toute histoire moralité » tout est matière d'instructioh à qui veut réfléchir; admirei en ceci la doctrine du pouvoir : les calomnies s'impriment^ mais la réponse , non. Chacun peut bien dire au public , dans les paniphlets , dans les journaux , Paul-Louis est un voleur ; mais il ne faut pas que celui-ci puisse parlei^ au même public et montrer qu'il est honnête homme. Le ministre évoque Fafiaire à son cabinet, où lui seul en décidera, et fera Paul-Louis honnête homme ou fripon , selon qu'il croira convenir au service de sa majesté y selon le bon plaisir de son altesse impériale madame Bacciocchi.

Paul*Louis, bien empêché, récrivit au préfet : t Mon^ « sieur, j'ignorais qu'il fallût votre permission pour im* a primer mon petit mémoire justificatif; mais puisqu'elle « m'est nécessaire , je vous supplie de nie l'envoyer. » Il n'eut point de réponse, ei l'avait bien prévu. Heureusement il se souvint d'un pauvre diable d'imprimeur nommé Lino Contadini, qui demeurait près dé la Sa* pience j n'imprimait que des almanachs , et devait être peu en règle avec la nouvelle ëensure. Il va le trouver, et lui dit : Or, sa, presto ^ ^brighiamola e sistampi questa cosaper Veccellentissitno signor prejetlo dipuliiiai c'està-dire ; Vite , qu'on imprime ceci pour monseigneur excellentissime préfet de police (ou de propreté , car c'est le même mot en italien). A quoi le bonhomme répQndit :

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Padrofi mio riverito , corne fard? Non capisco parotà di /tances e y cke vuol eHa ch'io passa raccapettar mai in qaesto benedetto straccio pieno di cossatare ? Mon cher Monsieur, comment ferai-je? n'e;itendant pas un mot de français, que puis-je comprendre à ce chiffon tout {||ein de ratures ? Eh bien \ répartit Paul-Louis , nous y travaillerons ensemble ; mais dépêchons, te préfet attend. Les voilà donc à la besogne , et Paul-Louis , compositeur, correcteur, imprimeur et le reste. Ce fut un merveilleux ouvrage que cette impression; il y avait dix fautes par ligne , mais à toute forcé on pouvait Hre. La chose achevée, vient un scrupule à ce bonhomme d'itnprimeur. Ne nous faudrait-il pas, dit-il, pour faire ce que nous faisons, une permission-, un permesso*^ Non, dit Paul-Louis. Si fait, dit l'autre. £t quoi! pour le préfet? Attendez ^ dit Lino ; je reviens tout-à-l'heure. 11 s'en va chez le préfet, etcependaint Paul-Louis fait un paquet d'une centaine d'exemplaires , qu'il emporte. Un quarts d'heure après, Fimprimerie était pleine de sbires. Ce sont les gendarmes du pays.

Ayant ce qu'il voulait à peu près , Paul-Louis écrivit encore au préfet une dernière lettre : a Monsieur, j'ai « trompé l'imprimeur Lino. Je lui ai feit accroire \]tt'il « travaillait pour vous ; je lui ai parlé eji votre nom et a comme chargé de vos ordres. Je l'ai bâté en Fassnrant « que vous attendiez* impatiemment le résultat de scm « travail ; enfin tous les moyens que j'ai pu imaginer', je « les ai mis en œuyre pour abuser cet homme, qui, pence sant vous servir, ignorait ce qu'il faisait. Après une « telle déclaration, je vous crois, IVIonsieur, trop raison- « nable pour vous en prendre à lui , et non pas à moi

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tt seul y de la publication de mon factuni littiéraire. Je ne « vous prie plus que de vouloir bien l'adresser avec cette « lettre au ministre , curieiix de savoir à quoi je m'oca cupe et qui je suis. »

Le pauvre Lino fut arrêté , interrogé , réprimandé et renvoyé. Lcx préfet n'adressa au ministre ni lettre ni brochure ; mais bientôt après^ il reçut une verte semonce de ses maîtres. Laisser imprimer, publier la plainte d'un homme maltraité, quelle bévue pour un pféfet! L'espèce de supercherie dont il avait été la dupe ne l'excusait pas aux yeux d*un gouvernement fort. Il était responsable , la pkii^&Vait paru ; c'était sa faute à lui, gagé précisément pour empêcher cela. Il en faillit perdre sa place , et c'eût été dommage vraiment; il ne serait pas ce qu'il est (conseiller-d'état) aujourd'hui, s'il eût cessé alors de servir les dynasties.

Paul-Louis, depuis ce temps, vécut à Rome tranquille, n'entendant plus parler de préfet ni de ministre. Sa lettre fit du bruit , en Italie surtout. Les Lombards se réjouirent de voir Florence moquée et traitée d'ignorante. Quelques écrits parurent en faveur de Paul- Louis .: on voulut .y répondre , mais le gouvernement l'empêcha, et imposa silence à tous. On redoutait alors la moindre discussion dont le public eût été juge. Celleci , d'abord sotte et ridicule seulement , eut des suites sérieuses, fâcheuses, même tragiques. Furia en fut malade , Puccini en mourut ; car étant ^ diner un jour chez la comtesse d'Àlbani , veuve du prétendant d'Angleterre, il se prit de querelle avec un des convives qui défendait Paul-Louis, et s'emporta au point que, de retour chez lui le soir, il écrivit uiie lettre d'excuses à madame

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d'Albani, se mit au lit, etmourut, regretté d*uii chacun, car il était bon liomme^ à la colère près. Paul-Louis n'en fut pas cause , comme on le lui a reproché ; mais s'il eût pu prévoir celte catastrophe , la crainte de tuer un chambellan ne Teùt pas empêché apparemment d'écrire , quand il crut le devoir faire , pour sa propre défense.

Ce qui , dans cette brochure , déplut , ce fut un ton libre , un air de mécontentement fort extraordinaire alors , la façon peu respectueuse dont on parlait des employés du gouvernement ; mais plus que tout , ce fut qu'on y faisait connaître la haine de l'Italie pour ce gouvernement et pour le nom français. Bonaparte croyait être adoré partout, sa police le lui assurait chaque matin : une voix qui disait le contraire embarrassait fort la police , et pouvait attirer l'attention de Bonaparte , comme il arriva ; car un jour il en parla , voulut savoir ce que c'était qu'un officier retiré à Rome qui faisait imprimer du grec. Sur ce qu'on lui en dit , il le laissa en repos.

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A M. RENOUARO, LIRRAIRE,

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