A MADAME
Naples , le 3 septembre 1807.
"Vous devriez songer. Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous souvenir un peu de moi. Je
' Quartier-maitre du régiment. » A Strasbours. 1803.
LETIRES INÉDITES,
veux que la chose en elle-même vous soit indifférente ; mais le plaisir de faire plaisir, n'est-ce
donc rien? Entre nous, allons, j'y consens
Cela ne vous fait ni chaud ni froid, ni bien ni mal ; belle raison pour dire non , quand on vous prie. Fi ! n'avez-vous point de honte de vous faire demander deux fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour lesquelles, après tout , vous n'avez aucune répugnance ?
[Courier avait , depuis un mois , Tordre de quitter l'armée et d'aller joindre son régiment à Vérone. Mais au lieu de s'y reudre, il s'établit à Résina, près de Portici, pour terminer dans la solitude sa traduction de Xénophon. Il y demeura deux mois, revint ensuite passer quelques jours à Naples, et partit enfin pour Rome dans les premiers jours de décembre. ]
A MADAME PIGALLE
Résina, près Portici, le l" novembre 1807.
Vos lettres sont rares, chère cousine; vous faites bien , je m'y accoutumerais, et je ne pourrais plus m'en passer. Tout de bon je suis en colère : vos douceurs ne m'apaisent point. Comment, cousine, depuis trois ans voilà deux fois que vous m'écrivez! en vérité, mamzelle Sophie... Mais quoi ! si je vous querelle, vous ne m'écrirez plus du tout. Je vous pardonne donc , crainte de pis.
Oui sûrement je vous conterai mes aventures bonnes et mauvaises, tristes et gaies, car il m'en arrive des unes et des autres. Laisse:^-7ious faire, cousine, on vous en donnera de toutes les façons. C'est un vers de la Fontaine; demandez à Voisard. Mon Dieu! m'allez-vous dire, on a lu la Fontaine ; on sait ce que c'est que le Curé et le Mort. Eh bien , pardon. Je disais donc que mes aventures sont diverses , mais toutes curieuses , intéressantes ; il y a plaisir à les entendre , et plus encore , je m'imagine , à vous les conter. C'est une expérience que nous ferons au coin du feu quelque jour. J'en ai pour tout un hiver. J'ai de quoi vous amuser, et par conséquent vous plaire, sans vanité , tout ce temps-là ; de quoi vous attendrir, vous faire rire, vous faire peur, vous faire dormir. Mais pour vous écrire tout, ah! vraiment vous plaisantez : madame Radcliffe n'y suffirait pas. Cependant je sais que vous n'aimez pas à être refusée; et comme je suis complaisant, quoi qu'on en dise, voici, en attendant, un petit échantillon de mon histoire ; mais c'est du noir, pre-
nez-y garde. Ne lisez pas cela en vous couchant, vous en rêveriez, et pour rien au monde je ne voudrais vous avoir donné le cauchemar.
Un jour je voyageais en Calahre. C'est un pays de méchantes gens , qui , je crois , n'aiment personne , et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long ; suffit qu'ils nous haïssent à mort, et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure... ma foi, comme ce monsieur que nous vîmes au Rincy ; vous en souvenez-vous ? et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices, nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine ; mon camarade allant devant , un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute ; devais-je me fier à une tête de vingt ans? Nous cherchâmes , tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois ; mais plus nous cherchions, plus nous nous perdions , et il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon, mais comment faire? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui du moins, car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien mines de charbonniers ; mais la maison , vous l'eussiez prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils , pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. Mon camarade, au contraire : il était de la famille , il riait, il causait avec eux; et par une imprudence que j'aurais dû prévoir ( mais quoi! s'il était écrit... ) , il dit d'abord d'où nous venions , où nous allions , qui nous étions ; Français , imaginez un peu ! chez nos plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain ! et puis , pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense , et pour nos guides le lendemain , ce qu'ils voulurent. Enfin , il parla de sa valise , priant fort qu'on en eût grand soin , qu'on la mît au chevet de son lit ; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah ! jeunesse ! jeunesse 1 que votre âge est à plaindre ! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne : ce qu'il y avait qui lui causait tant de souci dans cette valise, c'étaient les lettres de sa maîtresse.
Le souper fini on nous laisse ; nos hôtes couchaient en bas , nous dans la chambre haute où
ÉCRITES DE FRANCE ET DTTALIE
uous avions mangé; une soupente élevée de sept a huit pieds , ou l'on montait par une échelle , c'était là le coucher qui nous attendait , espèce de nid , dans lequel on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul , et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise. Moi, déterminé à veiller, je fis bon feu, et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin , j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer ; et prêtant l'oreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas , je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : Eh bien ! enfin voyons, faut-il les tuer tous deux? A quoi la femme répondit : Oui. Et je n'entendis plus rien.
Que vous dirai-je? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre ; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu ! quand j'y pense encore I.... ]\ous deux presque sans armes , contre eux douze ou quinze qui en avaient tant ! Et mou camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais; m'échapper tout seul, je ne pouvais; la fenêtre n'était guère haute , mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups... En quelle peine je me trouvais , imaginez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure qui fut long, j'entends sur l'escalier quelqu'un , et , par les fentes de la porte , je vis le père , sa lampe dans une main , dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui; moi derrière la porte : il ouvrit; mais avant d'entrer il posa la lampe que sa femme vint prendre ; puis il entre pieds nus , et elle de dehors lui disait à voix basse , masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : Doucement, va doucement. Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau dans les dents, et venu à la hauteur du Ut , ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte , d'une main
il prend son couteau, et de l'autre Ah! cou-
2>ine Il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche , et se retire comme il était venu. La porte se referme , la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.
Dès que le jour parut, toute la famille à grand bruit vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger : on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie , dont il fallait , dit notre hôtesse , emporter l'un et manger l'autre. En
les voyant , je compris enfin le sens de ces terribles mots : faut-il les tuer tous deux? Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.
Cousine, obligez -moi : ne contez point cette liistoire. D'abord , comme vous voyez , je n'y joue pas un beau rôle , et puis vous me la gâteriez.Tenez , je ne vous flatte point ; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous, voulez-vous conter? prenez des sujets qui aillent à votre air. Psyché, par exemple.