LETTRE DE M. SYL\'ESTRE DE SACY
Paris , le 3 mars 1809.
Monsieur, il n'est pas surprenant que vous n'ayez trouvé à Milan aucune lettre de M. de Sainte-Croix; malheureusement l'état d'infirmité dans lequel il était depuis long-temps s'est changé en une maladie putride qui aujourd'hui ne nous laisse presque aucun espoir de le conserver. Un des derniers objets dont il m'a parlé avant que la maladie eût pris tant de violence, c'est le manuscrit' que vous lui avez fait parvenir. J'ai mi, en son nom , M. Lenormant , qui consent volontiers à imprimer votre ouvrage , mais seulement au mois de juin. Je désire bien vivement que nous soyons trompés dans l'espèce de certitude que nous avons de l'issue fâcheuse de la maladie de notre respectable ami; mais si nous avons le malheur de le perdre, madame de Sainte-Croix me remettra votre manuscrit , et je le tiendrai à votre disposition
' Engelures.
» Les deux livres de Xénophon sur la cavalerie , imprimés dt>puis chez El>erhart à la tin de 1809.
A M. SYLVESTRE DE SACV,
Milan, le 13 mars 1809.
Monsieur, les tristes présages que me donnait votre lettre du 3 du courant sur la maladie de M. de Sainte-Croix ne se sont que trop vérifiés, comme on me le marque aujourd'hui de la part de madame de Sainte-Croix. Je n'ose encore lui écrire; mais je vous supplie, Monsieur, de lui présenter mon respect , et de lui dire , si cela se peut sans irriter sa douleur, toute la part que j'y prends. Je comprends la vôtre, Monsieur, sachant combien vous étiez lié avec un homme si respectable, et la haute estime qu'il avait pour vous. Quant à moi, il n'y avait personne dont l'amitié me flit ni mieux prouvée ni plus chère, et même, depuis la mort de M. de Vijloison, qui nous fut ravi aussi cruellement , c'était presque la seule liaison que j'eusse conservée en France parmi les gens de lettres. Il se plaisait à m'encou rager dans ces études dont vous avez pu voir quelques essais, et c'était a lui que je confiais des amusements et des goûts qu'on ne peut avoir pour soi seul. Enfin, par mille raisons, je ne pouvcds faire de perte qui me fût plus sensible. — C'est déjà un bonheur pour moi que mon manuscrit passe dans vos mains ; mais je voudrais qu'avec eela,Monsieur, M. de Sainte-Croix vous eût transmis une partie del'amité dont il m'honorait ; pour avoir quelque droit à la vôtre , si ce peut mètre là un titre , permettez-moi de le faire valoir , en y joignant l'admiration que m'inspirent vos rares connaissances. Je n'en puis juger par moi-même que très-imparfaitement. Mais je voyage depuis longtemps , et partout je vous entends louer par des gens que tout le monde loue. Ainsi je suis sûr de votre mérite dans les choses mêmes qui passent ma portée. Voilà d'où me vient , Monsieur, le désir de vous connaître plus particulièrement, et l'ambition de vous plaire. Je compte être bientôt à Paris, ou j'espère vous faire ma cour un instant. En attendant , si vous daignez jeter un coup d'oeil sur mon travail, et me donner quelques avis , venant d'un homme comme vous , nulle faveur ne me pourrait être plus précieuse. Je suis très-flatté de l'intérêt que vous y voulez bien prendre, et fort aise que M. Lenormant, à votre considération , se charge de l'impression. C'était assurément tout ce que je pouvais souhaiter. Je me flatte peut-être; mais vous voilà, je crois, un peu engagé à protéger mon Xénophon à son entrée dans le monde. J'ose vous prier, Monsieur,
LETTRES INÉDITES
de ne le point perdre ae vue ; car plutôt que de le voir livré u la barbarie des protes , j'aimerais mieux l'étouffer d'abord. H vous sera aisé , ce me semble, de trouver quelqu'un qui se charge de surveiller l'impression, et de voir vous-même d'un coup d'oeil si tout est dans l'ordre. Comme mon voyage à Paris est encore une ch, se incertaine , et que , dans tous les cas , mon séjour y sera très-court, occupé d'ailleurs de soins fort différents , je ne pourrai même avoir une pensée qui se rapporte à de tels objets ; et , sans vos bontés, je renoncerais à rendre cet ouvrage public.
[ Courier, devenu libre , se mit bientôt en route pour Paris, où il arriva le 14 avril. TVapoléon venait d'en partir pour aller soutenir une nouvelle guerre contre l'Autriche. Le bruit des victoires d'Abensberg et d'Eckmùhl réveilla dans le cœur de notre officier d'artillerie le désir qu'il avait toujours nourri de faire une campagne dans une armée qu'il commandât. Il employa donc de nouveau ses amis, et obtint, le 7 mai, l'ordre de se rendre en Allemagne pour y attendre que l'empereur eût prononcé sur sa rentrée au service. Il ne partit cependant pour Strasbourg que le 28, parce que ses affaires l'obligèrent à aller passer quelques jours à Luynes.
Enfin, il arriva le 15 juin à Vienne, où le quartier général était établi depuis un mois. ]
A M. ET MADAME CLAVIER
Strasbourg, le 2 juin 1809
Monsieur et Madame , vous serez bien aises , je crois , de savoir que j'arrivai ici hier. ( Voilà un affreux biatus dont je vous demande pardon. } J'arrive sain, gaillard et dispos, et je repars demain avec un aide de camp du roi Joseph d'Espagne. C'est un jeune homme , à ce que je puis voir, dont les aïeux ont fait la guerre , et qui daigne être colonel. Il veut me protéger à toute force. J'y consens, pourvu qu'il m'emmène. Vous ririez trop si je vous comptais sa surprise à la vue de mon bagage. Il faut dire la vérité, il n'y en eut jamais de plus mince. J'y trouve pourtant du superflu , et j'en veux faire la réforme.
Mille amitiés, mille respects. Je ne puis encore vous donner d'adresse.
A Mme LA COMTESSE DE LARIBOISSIÈRE,
A PARIS
Vienne en Autriche. le Î9 juin 1809.
Madame, vous approuverez sûrement la li-
berté que je prends de vous écrire , car j"ai à vous parler du général et de monsieur votre fils. Leur santé à tous deux est telle que vous la pouvez souhaiter. Monsieur votre fils m'a tout l'air d'être bientôt un des plus jolis officiers de l'armée. Il le serait par sa figure quand il n'aurait que cet avantage ; mais j'ai causé avec lui , et je puis affirmer qu'il raisonne de tout parfaitement. Où preniezvous donc , s'il vous plaît, qu'il avait l'air un peu trop page? Je n'ai rien vu de plus sensé. En un mot, Madame, si son frère, comme on me l'assure, ne lui cède en rien pour le mérite , vous êtes heureuse entre toutes les mères. Je vous parle le langage de l'Evangile ; ainsi je pense que vous me croirez.
Quant au général , l'empereur sait l'occuper si bien , qu'il n'aura de longtemps le temps d'être malade. C'est une chose qui nous étonne tous , que sa tête et sa santé résistent à tant d'affaires. Cependant il trouve des forces pour tout. On ne sait vraiment quand il dort , et l'heure de ses repas n'est guère plus réglée que celle de son sommeil. Avec tout cela. Madame, il se porte mieux que jamais , et n'a sûrement rien à désirer, sinon d'être plus près de vous.
Ces renseignements authentiques , venant d'un témoin oculaire et digne de foi , ne vous déplairont pas , je crois; voilà par où je me flatte de vous faire agréer ce griffonnage. A mon arrivée ici je me suis d'abord mis fort bien avec le général , en lui donnant de vous , Madame , des nouvelles exactes , récentes et satisfaisantes , sans me vanter, puisque je vous ai vue bien mieux qu'il ne vous avait laissée. L'idée m'est venue de vous faire ma cour par le même moyen , en vous marquant fidèlement l'état où se trouvent deux personnes qui vous sont si chères.
A présent , votre bonté ordinaire fera que vous serez bien aise d'apprendre où en sont mes affaires. Vous savez , Madame , que le général Songis s'en est allé, que M. de Lariboissière le remplace dans le commandement de l'artillerie de l'armée. Je crois en vérité que c'est moi qui ai arrangé tout cela. L'empereur n'eût pas fait autrement s'il n'eût songé qu'à m'obliger. En arrivant je suis allé droit au général, sans même savoir que l'autre fût parti. Le lendemain mon affaire fut présentée à l'empereur, qui s'avisa de demander ce que c'était que ce chef d'escadron , et pourquoi il avait quitté. Le général répondit comme il fallait , sans blesser la vanité. Bref, la conclusion fut que je reprendrais sur-le-champ du service. Il n'y manque plus que je ne sais quel décret que doivent faire ceux
ECHUES DE FRANCE ET D'ITALIE
qui les font , et puis la signature, et me voilà en pied. Vous dirai-je maintenant, Madame, ma pensée tout naturellement? J'aimais M. de Lariboissière par une ancienne inclination , qui commença dès que je le connus ( outre l'estime que personne ne peut lui refuser). Maintenant la reconnaissance s'y joint; et si cet attachement d'un officier à son chef fait quelque chose au service , il ny aura point dans l'armée d'officier qui serve mieux que moi.
[Courier, qui s'était flatté de rester pendant toute
événements, et j'ai a vous faire des récits sans fin , quand nous nous reverrons , s'entend ; car de vous en écrire seulement la dixième partie , mille plumes n'y suffiraient pas.
S'il y avait quelque chose que je pusse espérer de M. Amati , je le prierais d'achever enfin le petit travail dont il s'est chargé pour moi", et de l'avoir prêt pour letempsdemonarrivéeaRorae. Je sais bien qu'il me le promettra sans la moindre difficulté , mais je sais aussi le fond qu'on peut faire sur ses promesses. Vous , Madame , qui devez avoir quelque crédit sur son esprit.
la campagne attaché au général de Lariboissière , j mêlez-vous un peu de cette affaire , et obtenez de
fut fort désappointé en recevant l'ordre de passer au quatrième corps d'armée. Il le joignit cependant dans file de Lobau, et fut employé aux batteries qui tirèrent, le 4 juillet , pour protéger le passage du Danube ; il donne lui-même, dans une lettre du 5 septembre 1810, qu'on trouvera ci-après, le détail de ce qui lui arriva à cette occasion.
Après la victoire deWagrara, il regarda la guerre comme terminée ; et ne se croyant pas de nouveau engagé au service militaire par ce qui s'était passé depuis que sa démission avait été acceptée, il quitta l'armée et arriva à Strasbourg le 15 juillet.]
A MADAME DIOMGI ,
Slrasboui^, le 18 juillet 1809.
Écrivez-moi , Madame , dès que vous aurez reçu cette lettre , car voila bien du temps que je n'ai eu de vos nouvelles. J'ai tant couru jusqu'à présent que je ne pouvais vous donner d'adresse certaine ; maintenant , sans être plus stable , je dépends plus de moi-même , et puis mieux savoir ce que je deviendrai, sauf les hasards ordinaires de la vie. Adressez vos lettres à M. Courier, à
lui qu'il remplisse ses engagements, sans quoi je vois bien qu'il y faut renoncer.
Je finis comme j'ai commencé , en vous priant de m'écrire. C'est pour cela seul que je vous écris , moi ; car je suis sûrement le plus paresseux de tous vos correspondants, et vous n'auriez guère de mes nouvelles si jepouvais mepasser des vôtres.
A M. D'AGINCOLRT,
Zurich, le 25 juillet 1809.
Monsieur, je donnerais tout au monde pour avoir à cette heure une ligne de vous qui m'assurât seulement que vous vous portez bien. Voilu en vérité mille ans que je n'ai eu de vos nouvelles. Vous allez dire que c'est ma faute. Non. Quand je vous aurais écrit , jamais vos réponses ne m'eussent atteint dans les courses infinies que j'ai faites après être parti de Livourne. C'est de la que je vous adressai, ce me semble, ma dernière lettre. Le seul récit de mes voyages depuis ce tempslà vous fatiguerait. Figurez-vous que si j'ai eu un moment de repos , si je me suis arrêté quel • que part , c'a toujours été sans l'avoir prévu. >c'
Strasbourg, poste restante; elles me parviendront, j pouvant jamais dire un jour ou je serais le lendequelque part que je sois, et je serai en Suisse, ' main, quelle adresse vous aurais-je donnée ?Main-
sclon toute apparence. Je vais là pour fuir la rage de la canicule, en me rapprochant de vous. Je passerai dans ces montagnes tout le temps des chaleurs. J'en descendrai au mois d'octobre. Alors il fera bon chez vous, et j'irai vous voir, non pas seulement cet hiver, mais tous les hivers. C'était là mon ancien projet, mon plus beau château en Espagne , et le plus cher de mes rêves , que rien ne m'empêche aujourd'hui de réaliser. Ma dernière lettre à vous était , je crois , de Milan. J'ai toujours voyagé depuis. J'ai traversé en plusd'un sens la France et l'Allemagne. J arrive raaintennnt de Vienne. J'ai vu de preslesgrands
tenant je suis libre, ou je crois l'être, c'est tout un, et je vais de\1uez où? à Rome. Cela n'estil pas tout simple ? Débarrassé de mille sottises qui me tiraillaient en tous sens, je reprends aussitôt ma tendance naturelle vers le fieu où vous résidez. Voilà une phrase de physicien que quelque jolie femme prendrait pour de la cajolerie ; mais vous , Monsieur, vous savez bien que c'est la pure vérité. Il est heureux pour moi sans doute que vous habitiez justement le pays que je |;réfere à tout autre ; mais fussiez-vous en Sibérie , dès que je me sens libre, j'irais droit à vous.
' L'Anabaàis.
LETTRES INÉDHES,
J'ai dû vous marquer, si tant est que je vous aie écrit de Milan , comme arrivé là je quittai sagement mon vilain métier. Mais à Paris , un hasard, la rencontre d'un homme que je croyais mon ami,
Et, je pense, Quelque diable aussi me poussant,
je partis pour l'armée d'Allemagne , dans le dessein extravagant de reprendre du service. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais, et, tout près d'être lié au banc , m'a retiré de cette galère. Je vous conterai cela quelque jour. Ce n'est pas matière pour une lettre. Dès que les chaleurs cesseront , je descendrai de ces montagnes pour aller passer l'hiver avec vous. Cependant écrivezmoi , si peu que vous voudrez , mais écrivez-moi. Deux mots de votre main me seront un témoignage de l'état de vos yeux, et suffiront pour m'apprendre comment vous vous portez. *