A M'"^ LA PRINCESSK DE SALM DYCK
Tivoli, 12 juin et 1"^ octobre I8I0.
Madame , vous deviez partir pour vos terres dans deux mois , lorsque vous me fîtes ces lignes très-aimables. Or, votre lettre est du 6 mai; la poste sera bien paresseuse , si celle-ci ne vous trouve encore à Paris.
Il y a quelques mots dans votre lettre qui pourraient faire croire que vous ne vous êtes pas toujours bien portée depuis la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir. Vous étiez alors fraîche et belle, si je m'y connais, et vous ne paraissiez pas pouvoir être jamais malade. Mais enfin , je vois bien qu'à l'heure où vous m'écriviez , votre santé était bonne ; elle le serait toujours , s'il y avait quelque justice aux arrangements de ce monde.
Assurém-cnt, j'irai vous voir dans votre château, et plus tôt aue plus tard , et voici comment. D'ici
ÉCRirES DE FRANCE ET D'ITALIE
à Paris , quand je m'y rendrai , je passe à Strasbourg ; je trouve de là le Rhin :
Doutez-vous que le Rhin ne me porte en deux jours Aux lieux où la Roer y Toit finir son cours ?
J'ai depuis longtemps , Madame , votre château dans la tête , mais d'une construction toute romanesque. Il serait plaisant qu'il n'y eût à ce château ni tourelles , ni donjon , ni pont-levis , et que ce fût une maison comme aux environs de Paris. J'en serais fort déconcerté ; car je veux absolument que vous soyez logée comme la princesse de Clèves ou la Dame des Belles Cousines ; et je tiens à cette fantaisie. Sur vos environs, je crains moins d'être démenti par le fait ; je vois vos prairies, vos bois, votre Rhin, votre Roër, qui ne se fâcheront pas si je les compare au Tibre et a l'Anio , à moins qu'ils ne soient liers de couler à vos pieds; mais , en bonne foi, rien ne se peut comparer à ce pays-ci , où partout de grands souvenirs se joignent aux beautés naturelles. C'est tout ensemble ce qu'il y a de mieux dans le rêve et la réalité. Votre idée de laisser là Paris tout cet hiver, si c'était pour venir ici, aurait quelque chose de raisonnable ; mais là-bas , dans vos frimas, bon Dieu 1 J'ai passé un hiver sur les bords du Rhin ; j'y pensai geler à vingt ans ; je ne fus jamais si près d'une cristallisation complète.
Que vous manderai-je d'ici? Les rossignols ne chantent plus depuis quelques jours , dont bien me fâche. Si les nouvelles de cette espèce vous peuvent intéresser, je vous en ferai une gazette. Ma vie se passe à présent toute entre Rome et Tivoli; mais j'aime mieux Tivoli. C'est un assez vilain village, à six lieues de Rome , dans la montagne. Pour la description du pays, on en a fait vingt volumes , et tout n'est pas dit. Si vous en voulez avoir une idée , il y faut venir, Madame ; vous ne sauriez faire , de votre vie , un plus joli pèlerinage. Tout ce que j'ai d'éloquence sera employé quelque jour à vous prêcher sur ce texte.
Vous avez l'air de parler froidement de mon Longus , comme si j'y avais fait quelque petit ravaudage ; mais , Madame , songez que je l'ai ressuscité. Cet auteur était en pièces depuis quinze cents ans. On n'en trouvait plus que des lambeaux. J'arrive, je ramasse tous ces pauvres membres, je les remets à leur place, et puis je Je frotte de mon baume, et Veiwoiç Jouer à la fossette. Que vous semble de cette cure ? la Grèce me doit des autels.
Je ne sais si dans votre château vous aurez plus qua Paris le temps de penser à moi , et de
m^en bailler par-ci par-là quelque petite signifiance, comme dit le paysan de Molière. Neserlezvous point de ces gens qui , moins ils voient de monde, et plus ils sonf occupés ? Quoi qu'il en soit, comme on se flatte , et moi surtout plus que personne , je compte bien avoir de vos nouvelles à tout le moins une fois l'an.
J'ai lu avec très-grand plaisir votre éloge de Lalande; cela donne envie d'être mort, quand on est de vos amis. Je ne saurais prétendre aux honneurs de l'éloge ; mais pour mon épitaphe je me recommande à vous : c'est une chose que vous pouvez faire sans beaucoup y rêver. Il s'agit seulement de mettre en rimes que je m'appelais Paul- Louis, de Saint-Eustache de Paris, et que je fus toute ma vie, Madame, votre très-humble, etc.
P. S. Ayant trouvé dans mes papiers ce griffonnage , que je croyais parti depuis six mois , je devine enfin , Madame , pourquoi vous n'y répondez pas; je vous l'envoie , tout vieux qu'il est. Mon étourderie vous fera rire, et cela vaudra mieux que tout ce que je pourrais vous mander à présent.
Je vous ai adressé dernièrement , par la poste, quelques exemplaires d'une brochure , espèce de factum pédantesque qu'il m'a fallu faire imprimer pour répondre à d'autres sottises imprimées contre mon Longus. Tout cela est misérable, et je n'ai garde de penser que vous en puissiez lire deux lignes sans mourir; mais quelqu'un de vos Grecs le lira et vous dira ce que c'est. Je doute, d'ailleurs, que ce paquet vous parvienne, car depuis quelque temps les ministres s'amusent a saisir tout ce que j'envoie à Paris ; c'est pour eux une pauvre prise : le grec ne se vend pas comme du sucre. Les bureaux en doivent être pleins, je veux dire de grec pris sur moi , et les dépêches vont s'en sentir pendant plus de huit jours.