‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 170 sur 203 · DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES

Messieurs ,

C'est avec grand chagrin, avec une douleur extrême que je me vois exclu de votre Académie, puisque enfin vous ne voulez point de moi. Je ne m'en plains pas toutefois. Vous pouvez avoir , pour cela , d'aussi bonnes raisons que pour refuser Coraï et d'autres qui me valent bien. En me mettant avec eux , vous ne me faites nul tort ; mais d'un autre côté, on se moque de moi. Un auteur de journal , heureusement peu lu , imprime : « Monsieur Courier s'est présenté , se pré- « sente et se présentera aux élections de l'Aca- « demie des inscriptions et belles-lettres, qui « le rejette unanimement. Il faut, pour être ad- « mis dans cet illustre corps, autre chose que du

« grec. On vient d'y recevoir le vicomte Prévost c d'Irai, gentilhomme de la chambre ; le sieur Jo- « mard , le chevalier Bureau de la Malle ; gens « qui , à dire vrai , ne savent point de grec , mais " dont les principes sont connus. »

Voilà les plaisanteries qu'il me faut essuyer. Je saurais bien que répondre; mais ce qui me fâche le plus , c'est que je vois s'accomplir cette prédiction que me fit autrefois mon père : Tu ne seras jamais rien. Jusqu'à présent je doutais (comme il y a toujours quelque chose d'obscur dans les oracles), je pensaisqu'il pouvait avoir dit : Tu ne feras jamais rien; ce qui m'accommodait asseï et me semblait même d'un bon augure pour mon avancement dans le monde; car en ne faisant rien, je pouvais parvenir à tout, et singulière-

A ^ÎESSIEURS DE L'ACADÊ^nE.

mpiità être de rAcadémie ; je m'abusais. Le bonhomme sans doute avait dit , et rarement il se trompa : Tu ne seras jamais rien , c'est-à-dire, tu ne seras ni gendarme, ni rat de cave, ni espion, ni duc, ni laquais, ni académicien. Tu seras Paul- Louis pour tout potage, id est, rien. Terrible mot!

C'est folie delutter contre sa destinée. Il y avait trois places vacantes à l'Académie, quand je me présentai pour en obtenir une. J'avais le mérite requis ; on me l'assurait , et je le croyais , je vous l'avoue. Trois places vacantes, Messieurs ! et notez ceci, je vous prie, personne pour les remplir.

Vous aviez rebuté tous ceux qui en eussent été rapables. Corai , Thurot , Haase , repoussés une fois , ne se présentaient plus. Le pauvre Chardon de la Rochette qui, toute sa vie, fut si simple de croire obtenir par la science une place de savant, à peine désabusé, mourut. J'étais donc sans rivaux que je dusse redouter. Les candidats manquant , vous paraissiez en peine, et aviez ajour .é déjèide\ixé\ectioi\s,fautedesujetsrecevables.Les uns vous semblaient trop habiles , les autres trop ignorants; car sans doute vous n'avez pas cru qu'il n'y eut en France personne digne de s'asseoir auprès deGail. Vous cherchiez cette médiocrité justement vantée par les sages. Que vous dirai-je enfin? Tout me favorisait, tout m'appelait au fauteuil. Visconti me poussait , Millin m'encourageait , Letronne me tendait la main ; chacun semblait me dire : Dignus es inirare. Je n'avais qu'à me présenter ; je me présentai donc, et n'eus pas une voix.

Non , Messieurs , non , je le sais , ce ne fut point votre faute. Vous me vouliez du bien , j'en suis sûr. Il y parut dans les visites que j'eus l'honneur de vous faire alors. Vous m'accueillîtes d'une façon qui ne pouvait être trompeuse; car pourquoi m'auriez-vous flatté? Vous me reconnûtes des droits. La plupart même d'entre vous se moquèrent un peu avec moi de mes nobles concurrents; car, tout en les nommant de préférence à moi , vous les savez bien apprécier, et n'êtes pas assez peu instruits pour me confondre avec messieurs de l'OEil-de-bœuf. Enfin, vous me rendîtes justice, en convenant que j'étais ce qu'il fallait pour une des trois places à remplir dans l'Académie. Mais quoi ! mon sort est de n'être rien. Vous eûtes beau vouloir faire de moi quelque chose, mon étoile l'emporta toujours, et vos suffrages, détournes par cet ascendant , tombèrent. Dieu sans doute le voulant, sur le gentilhomme ordinaire.

Lu noblesse^ Messieurs, n'est pasune chimère,

mais quelque chose de très-réel, très-solide, trèsbon , dont on sait tout le prix. Chacun en veut tâter; et ceux qui autrefois firent les dégoûtés, ont bien changé d'avis depuis un certain temps. Il n'est vilain qui, pour se faire un peu décrasser, n'aille du roi à l'usurpateur et de l'usurpateur au roi , ou qui , faute de mieux , ne mette du moin? un de à son nom , avec grande raison vraiment. Car voyez ce que c'est, et la différence qu'on fait du gentilhomme au roturier, dans le pays même de l'égalité , dans la république des lettres. Chardon de la Rochette ( vous l'avez tous connu ), paysan comme moi , malgré ce nom pompeux, n'ayant que du savoir, de la probité, des mœurs, enfin un homme de rien, abîmé dans l'étude, dépense son patrimoine en livres, en voyages, visite les monuments de la Grèce et de Rome , les bibliothèques, les savants, et devenu lui-même un des hommes les plus savants de l'Europe , connu pour tel par ses ouvrages, se présente à l'Académie, qui tout d'une voix le refuse. Non, c'est mal dire; on ne fit nulle attention à lui , on ne l'écouta pas. Il en mourut, grande sottise. Le vicomte Prévost passe sa vie dans ses terres , oit foutant le parfum de ses plantes fleuries, il compose un couplet, afin d^ entretenir ses douces rêveries. L'Académie, qui apprend cela ( non pas l'Académie française , où deux vers se comptent pour un ouvrage , mais la vôtre , Messieurs , l'Académie en us, celle des Barthélémy, des Dacier, des Saumaise ) , offre timidement à M. le vicomte une place dans son sein ; il fait signe qu'il acceptera, et le voilà nommé tout d'une voix. Rien n'est plus simple que cela : un gentilhomme de nom et d'armes , un homme comme M. le vicomte est militaire sans faire la guerre, de l'Académie sans savoir lire. La coutume de France ne veut pas, dit Molière, qu'un gentilhomme sache rien faire, et la même coutume veut que toute place lui soit dévolue, même celle de l'Académie.

Napoléon , génie , dieu tutélaire des races antiques et nouvelles, restaurateur des titres, sauveur des parchemins, sans toi la France perdait l'étiquette et le blason, sans toi Oui, Messieurs,

ce grand homme aimait comme vous la noblesse , prenait des gentilshommes pour en faire ses soldats, ou bien de ses soldats faisait des gentilshommes. Sans lui, les vicomtes que seraient-ils? pas même académiciens.

Vous voyez bien , Messieurs , que je ne vous en veux point. Je cause avec vous; et de fait, si j'avais a me plaindre , ce serait de moi , non pas de vous. Qui diantre me poussait à vouloir être de

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l'Académie, et qu'avais-je besoin d'une patente d'érudit, moi qui, sachant du grec autant qu'homme de France, étais connu et célébré par tous les doctes de l'Allemagne sous les noms de Correrius, Courierus , Hemerodromus , Cursor, avec les épithètes de vir ingeniosus , vir acutissimus, vir prœstantissimus, c'est-à-dire, homme d'érudition, homme de capacité, comme le docteur Pancrace ? J'avais étudié pour savoir, et j'y étais parvenu , au jugement des experts. Que me fallait-il davantage ? Quelle bizarre fantaisie à moi, qui m'étais moqué quarante ans des coteries littéraires , et vivais eu repos loin de toute cabale , de m'aller jeter au milieu de ces méprisables intrigues?

Avons parler franchement. Messieurs, c'est là le point embarrassant de mon apologie; c'est là V endroit que je sens faible et que je me voudrais cacher. De raisons, je n'en ai point pour plâtrer cette sottise, ni même d'excuse valable. Alléguer des exemples, ce n'est pas se laver, c'est montrer les taches des autres. Assez de gens, pourrais-je dire, plus sages que moi, plus habiles, plus philosophes ( Messieurs , ne vous effrayez pas) ont fait la même faute et bronché en même chemin aussi lourdement. Que prouve cela? quel avantage en puis-je tirer, sinon de donner à penser que par là seulement je leur ressemble ! Mais , pourtant , Coraï , Messieurs... parmi ceux qui ont pris pour objet de leur étude les monuments écrits de l'antiquité grecque , Coraï tient le premier rang; nul ne s'est rendu plus célèbre; ses ouvrages nombreux, sans être exempts de fautes, font l'admiration de tous ceux qui sont capables d'en juger; Coraï, heureux et tranquille à la tête des hellénistes , patriarche , en un mot, de la Grèce savante , et partout révéré de tout ce qui sait lire alpha et oméga ; Coraï une fois a voulu être de l'Académie. Ne me dites point, moucher maître, ce que je sais comme tout le monde, que vous l'avez bien peu voulu , et que jamais cette pensée ne vous fût venue sans les instances de quelques amis moins zélés pour vous, peut-être, que pour l'Académie , et qui croyaient de son honneur que votre nom parût sur la liste , quevous cédâtes avec peine, et ne fûtes prompt qu'à vous retirer. Tout cela est vrai et vous est commun avec moi , aussi bien que le succès. Vous avez voulu comme moi , votre indigne disciple , être de l'Académie. C'était sans contredit aspirer à descendre. Il vous en a pris comme à moi. C'està-<lire , qu'on se moque de nous deux. Et plus que moi, vous avez, pour faire cette demande, écrit

à l'Académie, qui a votre lettre, et la garde. Rendez-la lui, Messieurs, de grâce, ou ne la montrez pas du moins. Une coquette montre les billets de l'amant rebuté, mais elle ne va pas se prostituer à Jomard.

Jomard à la place dé Visconti ! M. Prévost d'Irai succédant à Clavier ! voilà de furieux arguments contre le progrès des lumières ; et les frères ignorantins, s'ils ne vous ont eux-mêmes dicté ces nominations, vous en doivent savoir bon gré.

Jomard dans le fauteuil de Visconti 1 je crois bien qu'à présent. Messieurs, vous y êtes accoutumés; on se fait à tout, et les plus bizarres contrastes, avec le temps, cessent d'amuser. Mais avouez que la première fois cette bouffonnerie vous a réjouis. Ce fut une chose à voir, je m'imagine , que sa réception. Il n'y eût rien manqué de celle de Diafoirus, si le récipiendaire eût su autant de latin. Maintenant, essayez [nature se plaît en diversité ') de mettre à la place d'un âne un savant, un helléniste. A la première vacance, peutêtre, vous en auriez le passe-temps; nommez un de ceux que vous avez refusés jusqu'à présent.

Mais ce M. Jomard , dessinateur, graveur, ou quelque chose d'approchant, que je ne connais point d'ailleurs, et que peu de gens , je crois, connaissent, pour Se placer ainsi entre deux gentilshommes , le chevalier et le vicomte , quel homme est-ce donc, je vous prie? Est-ce un gentilhomme qui déroge en faisant quelque chose , ou bien un artiste anobli comme le marquis de Canova? ou serait-ce seulement un vilain qui pense bien? les vilains bien pensants fréquentent la noblesse, ils ne parlent jamais de leur père, mais on leur en parle souvent.

M. Jomard, toutefois, sait quelque chose; il sait graver, diriger au moins des graveurs, et les planches d'un livre font foi qu'il est bon prote en taille-douce. Mais le vicomte, que sait-il? sa généalogie; et quels titres a-t-il ? des titres de noblesse pour remplacer Clavier dans une académie ! Chose admirable que parmi quarante que vous étiez. Messieurs, savants ou censés tels, assemblés pour nommer à une place de savant , d'érudit, d'helléniste, pas un ne s'avise de proposer un helléniste , un érudit , un savant ; pas un seul ne songe à Coraï, nul ne pense à Thurot, à M. Haase, à moi, qui en valais un autre pour votre Académie; tous d'un commun accord, par;wî tant de héros , vont choisir Childebrand, tous veulent le vicomte. Les compagnies , en général , on le sait , ne rougissent point , et les académies !... ah ! Messieurs, ' Mot de Louis XI.

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