‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 173 sur 203 · DU COMMANDEMENT DE LA CAVALERIE · texte numérisé non relu

DU COMMANDEMENT DE LA CAVALERIE

ET DE L'ÉQUITATION

DEUX LIVRES DE XÉNOPHON, TRADUITS PAR UN OFFICIER D'ARTILLERIE A CHEVAL.

A MONSIEUR DE SAINTE-CROIX

Je VOUS présente ici , Monsieur, un travail dont vous avez approuvé l'idée. Je souhaite qu'il se trouve dans l'exécution quelque chose qui vous satisfasse et qui vous paraisse mériter l'attention des gens instruits. En traduisant, pour vous l'offrir, ce que Xénophon a écrit sur la cavalerie , j'ai suivi d'abord le dessein que j'eus toujours de vous plaire, et j'ai cru faire en même temps une chose agréable à tous ceux qui s'occupent ou s'amusent de ces antiquités. <

Vous n'aviez pas besoin sans doute qu'on vous traduisît Xénophon ; mais vous aviez besoin d'un texte plus correct que celui des livres imprimés , et c'est là vraiment le présent que je vous ai destiné. J'ai vu et comparé moi-même la plupart des manuscrits de France et d'Italie , où ayant trouvé beaucoup de vieilles leçons inconnues aux premiers éditeurs de Xénophon , j'ai remis à leur place dans le texte celles qui s'y sont pu ajuster exactement, sans aucune correction moderne, laissant aux critiques l'examen de toutes les autres, ou douteuses ou corrompues, que j'ai pla-

DE LA CAVALERIE

cécs au bas des pages, et je pense ainsi vous donner ce texte aussi entier que nous saurions lavoir aujourd'lmi , c'est-à-dire fort mutilé, coname tous les monuments antiques , mais non refait, ni restauré, ou retouché le moins du monde ; tel en un mot que nous l'ont transmis les siècles passés.

Ma traduction toutefois pourra être utile à ceux mêmes qui liront ces livres en grec; car il y a dans de tels écrits beaucoup de choses qu'un soldat peut expliquer aux savants. J'ai cherché à la rendre exacte. J'aurais voulu qu'on y trouvât tout ce qui est dans Xénophon, et non moins le sens de ses paroles que le sentiment , s'il faut ainsi dire. Ne pouvant atteindre ce but, qui serait au vrai la perfection d'un pareil travail , j'en ai approché du moins autant qu'il était en moi , et même plus heureusement que je ne l'eusse imaginé en quelques endroits , où vous ne trouverez guère à dire qu'une certaine naïveté propre à cet auteur, charmante et d'un prix infmi , mais difficile à conserver dans quelque version que ce soit. Sur ce point, ceux qui l'ont voulu imiter en sa langue même, selon moi , y ont mal réussi. Je n'avais garde d'y prétendre; mais imputant à bonne fortune tout ce que j'ai pu rencontrer dans notre français d'expressions qui représentaient assez bien le grec de mon auteur, partout où je me suis aperçu que le trait simple et gracieux du pinceau de Xénophon ne se laissait point copier, j'y ai renoncé d'abord et me suis borné à rendre de mon mieux , non sa phrase , mais sa pensée.

J'aurais fort grossi mes remarques , si sur chaque passage j'eusse voulu noter toutes les erreurs des critiques et des interprètes. Car il n'y a pas une ligne de ces deux traités qui ne se trouve quelque part mal écrite ou mal expliquée. Mais on instruit bien peu, ce me semble, le lecteur en lui apprenant qu'un homme s'est trompé. Ces fautes, que j'ai connues sans les marquer, m'ont obligé de donner en beaucoup d'endroits les preuves, autrement superflues, de mon interprétation. C'est ce qui a produit les notes sur le texte. Celles qui accompagnent la version sont le fruit de quelques observations que le hasard m'a mis à portée de faire. Vous trouverez dans tout cela peu de lecture, nulle érudition, mais vous n'en serez pas surpris, et vous n'attendez pas de moi (le ces recherches qui demandent du temps et lies livres.

Quant à l'utilité réelle de ces ouvrages de Xénophon relativement à l'art dont ils traitent, je ue sais ce ([ue vous en penserez. Bien des gens

croient qu'aucun art ne s'apprend dans les livres, et les livres , à dire vrai, n'instruisent guère que ceux qui savent déjà. Ceux-là, lorsqu'il s'en trouve, pour qui l'art ne se borne pas à un exercice machinal des pratiques en usage , peuvent tirer quelque fruit des observations recueillies en temps et lieux différents ; et les plus anciennes parmi ces observations sont toujours précieuses, soit qu'elles contrarient ou confirment les maximes reçues , étant pour ainsi dire le type des premières idées dégagées de beaucoup de préjugés. Voilà par où ces livres-ci doivent intéresser. Ce sont presque les premiers qu'on ait écrits sur cette matière. Des préceptes qu'ils contiennent, les uns subsistent aujourd'hui , d'autres sont contestés , d'autres oubliés, ou même condamnés chez nous ; mais il n'en est point qu'on ne voie encore suivi quelque part , comme je l'ai marqué dans mes notes; et je m'assure que si on voulait comparer soigneusement à à ce qui se lit dans Xénophon non-seulement nos usages actuels , mais les pratiques connues des peuples les plus adonnés aux exercices de la cavalerie , on y trouverait mille rapports dont je n'ai pu m'aviser, et tous curieux à observer, ne fût-ce que comme matière à réflexions.

Portici, le I" décembre 1807.

DU C03I3IAi\DEMENT

DE LA CAVALERIE

Avant tout ' il faut sacrifier, et prier les dieux que tu puisses penser, parler , agir dans ton commandement, de manière à leur plaire, ayant pour but le bien et la gloire de l'État et de tes amis. Ce devoir rempli , tu songeras à recruter des ca-

• Ces sortes de débuts tronqués, ou acéphales, comme on les nommait, plaisent à Xénophon. Socrate, dans le Phœdrus, les approuve ; parlant d'un discours de Lysias : « Pour moi , « dit-il , qui n'y entends pas autrement finesse , je lui sais bon « gré d'avoir écrit ce qui lui est venu d'abord à l'esprit, sans « tant de préparation. » Platon, qui feint de se moquer de celle « méthode, en use plus que nul autre, et à bon droit, dans 'c ces narrations familières , où il entreprend de raconter une <c conversaUon. » Mais l'ouvrage même le plus noble et le plu» achevé de Xénophon , la Retraite des Dix Mille , commence ainsi : De Darius et de Parysatis deux enfants naissent... comme s'il continuait un récit; ce que plusieurs ensuite imitèrent ; car ce début était célèbre , aussi bien que celui du Banquet : Mais quant à moi, il me semble. ..

Dans ce discours-ci , Xénophon s'adresse à quelqu'un qui venait d'être nommé commandant de la cavalerie, et qui apparemment n"est autre que ce même jeune homme qu'il introduit ailleurs, s'entretenant avec Socrate des devoirs de cette charge. Voyez Mémoires de Socrate, 3, 3, c.

DU COMMANDEMENT

valiers , afin de compléter le nombre fixé par la loi, et de ne pas laisser diminuer le corps existant, ce qui arriverait nécessairement si l'on n'y remédiait, les uns se trouvant, par leur âge, hors d'état de servir, les autres, par quelque autre cause. Le corps étant complet, il faudra s'occuper de la nourriture des chevaux , qui doit être telle qu'il convient pour les mettre en état de supporter de grands travaux; car s'ils ne sont préparés à toutes sortes de fatigues, ils ne sauraient ni poursuivre ni s'échapper au besoin. Il faudra faire en sorte aussi que les chevaux soient sages et faciles à conduire : un cheval indocile n'aide qu'à l'ennemi , et tous ceux qui ruent sous l'homme ou donnent des coups de pied doivent être renvoyés, rien n'étant plus embarrassant ni plus dangereux à la guerre. On aura soin encore de rendre leurs pieds tels , qu'ils marchent franchement sur le sol le plus âpre , attendu que là où ils souffrent en trottant ou galopant, leur service est nul. Les chevaux étant ce qu'ils doivent être , il convient d'exercer les hommes , d'abord à sauter sur leurs chevaux ( ce qui en mainte rencontre en a sauvé plus d'un ) , puis à se tenir fermes , quel que soit le terrain , uni ou montueux, car la guerre se fait en tous lieux et toute nature de pays '. Quand ils auront assez d'assiette, on en instruira le plus qu'on pourra à lancer le dard à cheval , et à tout ce que doit savoir le cavalier. Après cela il faut armer hommes et chevaux de la manière qui , les exposant le moins , les mette le plus en état de frapper l'ennemi. Puis on fera en sorte que la troupe soit obéissante, sans quoi il n'est ni bons chevaux , ni bel les armes , ni fermeté d'assiette qui servent. Il conviendrait assez que !e commandant lui-même veillât à tout cela , pour que chaque chose se fit dans l'ordre. Mais , puisque la république , jugeant difficile au commandant seul de tout surveiller, nomme des capitaines pour le seconder, et enjoint au sénat de s'occuper aussi de tout ce qui concerne la cavalerie , je pense qu'il sera bon de tâcher que les capitaines unissent leur zèle au tien pour la gloire et l'honneur du corps , et d'avoir dans le sénat même de bons orateurs qui tiennent tes hommes

' Xénophon blâme ici les manèges de son temps , qui étaient des allées sablées, et veut qu'on aille s'exercer en pleine campagne, hors des chemins battus, comme il dit ailleurs , sautant les haies , les fossés et franchissant tous les obstacles. Dans les Mémoires de Socrate , ce philosophe parle ainsi à un jeune commandant de cavalerie : « Dis-moi, quand il faudra com- « battre , feras-tu venir l'ennemi sur un sable bien uni comme « celui de vos manèges? ou plutôt ne vaudrait-il pas mieux a prendre pour s'exerces un tev«aiu pareil à ceux sur lesquels « on se bat? »

dans la crainte ( car ils n'en vaudront que mieux), ou qui adoucissent îe sénat s'il sévissait mal a propos. Ce sont là les points principaux où doit se porter ton attention. Par quels moyens tu pourras le mieux remplir chaque objet , c'est ce que je vais tâcher d'expliquer.

Pour mettre le corps au complet, on prendra , selon la loi, les jeunes gens les plus riches et les mieux faits , qu'on enrôlera , soit par la voie de la justice en les citant au tribunal, soit par la persuasion. Il faut, je crois, traduire en justice ceux qu'on ne saurait ménager sans donner a penser qu'on y a quelque intérêt; et si tu commences par contraindre les jeunes gens des pre • mières familles , les autres n'auront rien à dire. Il y en a , si je ne me trompe , qu'on engagerait aisément dans la cavalerie , en leur vantant les avantages et le brillant de ce service. On trouverait aussi moins de résistance de la part de ceux qui ont de l'autorité sur eux , si on leur faisait entendre que ces jeunes gens, à cause de leur fortune , seront forcés , tôt ou tard , si ce n'est par toi , par un autre , de satisfaire à la loi ; mais que, s'ils servent sous toi , tu sauras les empêcher de donner dans les folies du luxe des chevaux , et auras soin de leur instruction , de manière à ce qu'ils deviennent promptement bons écuyers. Leur ayant fait cette promesse , il faudra tenir parole. Pour conserver les cavaliers existants, le sénat n'aurait qu'à décréter, ce me semble , que quiconque manquerait au service servirait le double de temps; et en décrétant que tout cheval hors d'état de suivre sera réformé, on les rendrait plus attentifs à bien nourrir et entretenir leurs chevaux. Il me paraît également à propos de déclarer que les chevaux trop fringants seront réformés. Cette menace décidera ceux qui en ont de tels à les vendre et à se monter plus raisonnablement. Il est bon de déclarer encore qu'on réformera pareillement les chevaux sujets à ruer dans les exercices et à donner des coups de pied; car il n'est pas possible de les mettre dans le rang; mais de nécessité, ceux-là, quand on marche à l'ennemi , vont seuls à la queue des autres, et ainsi le vice du cheval rend l'homme inutile. Pour faire au cheval un bon pied, si quelqu'un sait un moyen et plus facile et plus simple , qu'il s'en serve ; sinon , d'après mon expérience, je dis qu'il faut ramasser des cailloux du chemin , du poids d'une mine , plus ou moins , les répandre, et placer dessus le cheval % soit pour l'étriller, soit quand on l'ôtera de la mangeoire,

I Voyez De V Équitation , Vf, i

DE LA CAVALERIE

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en sorte que son pied ne cesse jamais de battre la pierre lorsqu'on le panse ou qu'il se sent piqué des mouches. Quiconque en aura fait l'épreuve m'en croira sur cela et sur tout le reste, et verra bientôt des pieds ronds à ses chevaux.

Les chevaux étant tels qu'il convient, je vais dire maintenant comment on formera les hommes. Quant à sauter sur leurs chevaux, comme doivent faire les jeunes gens , nous serions d'avis qu'ils l'apprissent eux-mêmes; toutefois en leur donnant un maitre, tu ne pourras qu'être approuvé. Tu feras une chose utile et agréable aux plus âgés, situ établis l'usage que les autres les aident à monter à la manière des Perses ' . Pour leur donner à tous l'assiette nécessaire dans quelque terrain que ce soit, leur faire souvent prendre les armes serait peut-être embarrassant; il faudra les assembler, les engager à s'exercer, lorsqu'ils vont à la campagne ou ailleurs, en quittant les routes battues , et trottant ou galopant dans toute sorte de terrains : cela sert presque autant que de prendre les armes, et donne moins d'embarras. Il ne sera pas mal non plus de leur rappeler que la république dépense prè5 de ijuarante talents par an, pour avoir un coips de cavalerie prêt au besoin. Cette réflexion doit les exciter à s'appliquer aux exercices, pour ne pas se trouver, en cas de guerre , no\ices , ne sachant défendre ni la patrie ni eux-mêmes. Il est encore bon de les prévenir que tu leur feras prendre les armes , que tu les conduiras toi-même partout à travers la campagne; et pour les exercer aux charges simulées qui se font en parade aux fêtes, il faudra les mener chaque fois en différents lieux et terrains , chose utile également aux hommes et aux chevaux. Pour avoir le plus qu'il se pourra d'hommes qui sachent lancer le dard à cheval , le mieux sera, je crois, de prévenir les capitaines qu'aux manœuvres publiques où on lance le dard, ils chargeront à la tête des dardiers de leur compagnie : ils se piqueront probablement d'en former le plus qu'il leur sera possible. Quant à l'armement , il me semble que les capitaines contribueraient beaucoup à le rendre bel et bon, si chacun d'eux pouvait se convaincre qu'il brillera bien plus aux yeux de la république par la beauté de sa compagnie que par son propre équipage. Tout cela, sans doute, se peut dire et persuader à des gens qui n'ont recherché de tels emplois que pour la gloire et l'honneur. Ils ont d'ailleurs les moyens d'armer leure hommes au nombre et de la manière prescrite par la loi , sans rien dé-

• Voyez De rÉquUatioH , VI, 12.

p. L. COITSIER.

penser eux-mêmes, en les forçant de s'équiper sur leur solde, suivant la loi.

Pour rendre une troupe obéissante , le premier point, c'est de lui montrer par le raisonnement le bien qui résulte de la discipline; le second, c'est de faire que ceux qui l'observent jouissent , suivant la loi , de tous les avantages dont les autres seront privés. Un puissant motif pour les capitaines de paraître convenablement à la tête df leur compagnie , ce serait de voir tes coureurs ' bien armés, bien équipés, obligés par toi de s'exercer à lancer le dard , et de te voir toi-même . en leur recommandant cet exercice , t'y montrer toujours à leur tête un des plus habiles. Si l'on pouvait proposer des prix * aux compagnies pour tous les exercices et toutes les manœuvres qui s'exécutent aux fêtes publiques , cela seul exciterait assez l'émulation des Athéniens. On en peut juger par ce qui se fait pour les chœurs , ou des prix de peu de valeur engagent à des dépenses et des peines infinies ; mais il faudrait nommer pour juges des personnes dont le suffrage rendît la victoire plus flatteuse et plus honorable aux vainqueurs.

Les hommes étant formés de la sorte, il faudra encore qu'ils sachent se ranger, soit pour manœuvrer, soit pour paraître dans le plus bel ordre aux- pompes solennelles qui se font en l'honneur des dieux ; pour combattre enfm , éviter la confusion dans les marches , ou passer un défilé. Voici, selon moi, l'ordre le meilleur a établir dans tous les cas. La république a divisé la cavalerie en compagnies : dans ces compagnies, je dis qu'il faut premièrement , en consultant les capitaines, nommer dizainiers ^ les hommes qui unis» sent à la vigueur de l'âge le plus d'émulation et d'en\ie de se distinguer ; ceux-là seront chefs de file : puis on en prendra le même nombre parmi les plus sages et les plus anciens , pour être en serre-files derrière leur dizaine ; car si l'on peut employer cette comparcdson , le fer coupe le fer quand le fil de la tranche est d'im bon acier et

' Sorte de compagnie d'élite composée d'archers à cheval , qui précédaient partout le commandant de la cavalerie, et formaient sa garde.

* « Agésilas ayant assemblé son armée à Éphèse, arant d'ef - « trer en campagne , voulut exercer ses troupes. Il proposa « des prix aux différents corps d'infanterie et de cavalerie : « dès lors on ne vit plus partout, et dans les gymnases et « dans l'hippodrome , que gens qui s'exerçaient aux manoeun vres à pied et a cheval . » Xénophon , Hist. 5,4.

5 On appelait décade ou dizaine la lile, soit qu'elle fût composée de huit, dix ou douze chevaux, et dizainier le chef de file. Ainsi, en employant ces mots, Xénophonne détermine point la profondeur de l'escadron. Polybe la fixe a huit , au plus , et suppose que sous Alexandre la caralerio se rangeait sur cette hauteur.

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DU GOMMAIS DEMENT

le marteau suffisant '. Quant à ceux qui se trouvent dans la file, entre le premier et le dernier, lorsque les dizainiers auront nommé les hommes qui doivent être derrière eux au second rang , et que tous les autres à leur tour en auront fait de même, il est probable que chacun, connaissant celui qui le suit, marchera avec confiance ^. Il faut absolument que le chef serre-file ^ qui commande la queue soit homme de capacité , pour encourager et régler ceux qui sont devant lui dans le combat : d'ailleurs , en cas de retraite , il peut , par sa présence d'esprit et son habileté , sauver toute la compagnie. Le nombre des dizaines étant pair, se prêtera mieux aux divisions et subdivisions, que s'il était impair.

Cette formation me plaît, en ce que tout le premier rang est composé de chefs : or, un homme qui doit commander, se croit obligé de se distinguer, et se conduit tout autrement qu'il ne ferait sans cela ; et puis , quoi que ce soit qu'il faille exécuter, on aura bien plus tôt fait de commander à quelques chefs qu'à tous les soldats. Après cette disposition, comme le commandant aura désigné à chaque capitaine la place qu'il doit occuper en bataille avec sa compagnie , de même le capitaine marquera à chaque dizainier sa place dans le rang et le lieu où il doit marcher avec sa file. Tout cela étant réglé d'avance , il en résultera un ordre infiniment meilleur que s'ils marchaient chacun à la place où il se trouve , se poussant l'un l'autre, comme une foule qui sort du théâtre^. D'ailleurs on se bat plus volontiers, les

' En grec le même mot {stoma) signiUe le tranchant d'un kr et le front de la phalange. Ici le premier rang qui entame l'ennemi est le tranchant; les serre-liles sont le marteau.

^ L'usage de mettre ensemble dans l'ordre de hataille des hommes choisis l'un par l'autre, date des temps héroïques, et fut suivi par les Romains : c'était ce qu'ils désignaient par ces mots qu'on trouve si souvent dans leurs historiens , vir virum legit. Cette conliance réciproque faisait la force morale des corps , et était avec raison regardée comme nécessaire , dans un temps où toutes les affaires se décidaient à l'arme blanche. Le bataillon sacré des Thébains était organisé sur le même principe.

3 Celui qui commande en serre-file. C'est chez nous le capitaine en second. Voici comme Cyrus, dans la Cyropédie, parle à un de ces chefs de serre-files : « Toi , dit-il , qui com- « mandes la queue de ta compagnie , ayant sous toi tous les « serre-liles du dernier rang , recommande-leur d'avoir l'oéil « chacun sur ses gens, d'encourager ceux qui font bien, et « de tancer fortement les autres , et si quelque lâche tourne « le dos , de le tuer sur-le-champ : car le devoir des chefs de « liles est d'entraîner par leur exemple ceux qui sont derrière « eux ; le vôtre à vous , serre-liles , c'est de vous faire craindre « plus que l'ennemi. »

4 On cherchait alors un ordre de bataille pour la cavalerie. D'abord on la rangea comme l'infanterie , sur huit , dix et douze de hauteur, dans la pensée que cette profondeur donnait plus de force à l'escadron pour le choc ; mais on reconnut bientôt la fausseté de cette idée , et après quelques variations, les Romains mirent leur cavalerie sur quatre de hauteur.

premiers en avant , s'il y a quelque rencontre , fâchant qu'ils sont à leur poste, et les derniers, en cas d'attaque par derrière, ne voulant pas non plus se déshonorer en quittant le leur; au lieu que, marchant sans ordre, ils se gênent les uns les autres dans les chemins étroits et dans les défilés; et si l'ennemi paraît, personne de soimême ne prend le poste où il faut combattre.

Voilà à quoi les cavaliers doivent s'être habitués d'avance pour pouvoir seconder en tout leur commandant ; et quant au commandant , voici quels seront ses soins : satisfaire d'abord à ce qu'exige le culte des dieux, en sacrifiant au nom du corps de la cavalerie ; ensuite tout disposer afin de contribuer le plus possible à la magnificence des fêtes : puis, dans les autres occasion» où la cavalerie doit paraître sous les armes, à l'Académie , au Lycée, à Phalère, ou dans l'hippodrome, la préparer de manière à offrir à la république le plus beau spectacle et le coup d'oeil le plus imposant : tout cela exige d'autres considérations. Je vais donc expliquer maintenant comment on exécutera le mieux chacune de ces choses.

Quant aux pompes [ou processions), je crois que les plus belles, les plus agréables aux dieux et aux spectateurs, seraient celles où l'on ferait le tour de la place du marché, à partir des Hermès, honorant les dieux à toutes les chapelles et statues qui sont sur cette place. (Aux fêtes de Bacchus, par exemple, les chœurs honorent par des danses et les douze dieux et les autres.) Le tour de la place ' terminé, se retrouvant aux Hermès,

I La topographie d'Athènes n'a pas été fort éclaircie par ce qu'en ont écrit les savants. Quant à ce quartier dont parle ici Xénophon , voici à peu près l'idée qu'on s'en peut former, en comparant les textes où il en est question.

Le Céramique était une espèce de faubourg, traversé par une vaste rue que divisait en deux parties la porte appelée

Dipyhnn, autrement Poi-tes Céramiques. Laiparlie en dedans de la ville s'appelait le Céramique dans les murs, ou proprement le Céramique. La partie hors de la ville était le Céramique hors les murs, beaucoup plus étendu que l'autre. C'est en ce sens qu'on a pu dire qu'il y avait deux Céramiques. L'Académie et le marché ( ^.çora ) étaient l'un et l'autre dans le Céramique , l'Académie hors les murs , YAgora dans la ville ; ou pour mieux dire , la partie de cette vaste rue , située dans la ville , était V Agora dont parle Xénophon. Tout cela est prouvé par une inlinité de passages qu'il serait long de rapporter.

Des deux côtés de V Agora il y a\ ait des portiques ; devant ces portiques, des statues qu'on appelait les Hermès, et sous l'un de ces portiques étaient les autels ou chapelles des dieux, n y avait là aussi le gymnase d Hermès. C'étaità raison de ces chapelles qu'on appelait ce marché le marché des Dieux, Theôn Agora. On le nommait aussi simplement Agora , le marché; ou la place, dont certaines parties formaient des marchés séparés, et diversement nommés, selon l'espèce de denrée qu'on y vendait. Vers le milieu de YAgora était VÉleusinium, plus éloigné pourtant de la porte Dipyle que de l'autre ex

trémité.

DE LA CAVALERIE

partir de là au galop jusqu'à l'Éleusinium, ferait ce me semble, un bel effet. Je ne crois pas inutile non plus d'avertir qu'il faut éviter, autant que possible, de croiser les piques : chacun aura soin de tenir la sienne entre les oreilles de son cheval, pour qu'elles paraissent ainsi plus distinctes, plus nombreuses et plus terribles en même temps. Cette galopade au travers de la place finissant a l'Éleusinium, on achèvera de traverser le reste au pas jusqu'aux chapelles, comme auparavant : de cette manière on montrera aux (lieux et aux hommes ce qu'il y a de plus beau dans re(|uitatioo. Je sais bien que la cavalerie n'a point coutume de faire tout cela; mais ce que je propose serait bon et beau, et plairait aux spectateurs. J'entends dire d'ailleurs que la cavalerie a fait d'autres manœuvres aussi peu usitées, lorsqu'elle a eu des chefs qui ont su faire adopter et exécuter leurs idées.

Lorsque avant de lancer le trait on traversera le Lycée , il sera bon que les deux divisions de cinq compagnies chacune chargent de front, ayant à leur tête le commandant et les capitaines , de manière à occuper toute la largeur du cours; et quand on aura passé le coin du théâtre en face , je pense qu'il serait utile de montrer là que tes cavaliers, rangés sur un front convenable, peuvent galoper en descendant. S'ils y sont exercés, ils ne demanderont pas mieux que de le faire voir; sinon, c'est une instruction que i ennemi quelque jour leur donnera durement.

J'ai dit ' dans quel ordre il faudrait défiler aux docimasies , pour la beauté du coup dœil. Maintenant , si le chef [ supposé qu'il ait un cheval assez fort I va continuellement en cercle dans la file de dehors , lui seul sera toujours au galop ; ceux qui se trouveront avec lui en dehors galoperont à leur tour; et ainsi le sénat ne verra la troupe qu'au galop , sans que pour cela les chevaux se fatiguent trop , puisqu'ils se reposeront

» n manque quelque chose avant ceci : car dans ce qui précède il n'a point parlé des docimasies , ni de la manœuvre qu'il indique ici, et qu'il dit avoir expliquée; mais on voit assez ce que c'est. La troupe étant en bataille, à côté du sénat et sur la même ligne , le premier peloton se détache de la droite ( par exemple ) , et , passant devant le sénat par un mouvement circulaire , vient se ranger à la gauche, tandis que le second peloton part de la droite, et ainsi des autres successivement- Voilà , non ce qui se faisait , mais ce que Xénophon proposait.

n y avait plusieurs rfoeima»/«, ou cens, auxquelles étaient soumis tous les citoyens , selon leur âge , leurs emplois ou le service qu'ils devaient à l'État. La docimasie des cavaliers était une revue d'inscription semblable à celle que les censeurs à Rome faisaient des chevaliers romains ; mais à Athènes c'était le sénat lui-même qui passai! en revue la cavalerie. et enrôlait ou réformait hommes et chevaux.

tour a tour. Mais quand la parade se fait dans l'hippodrome, il est bon de se ranger d'abord sur un front tel, qu occupant la largeur de la place, on en puisse chasser le monde et ne laisser personne au milieu; puis, dans la charge simulée de cinq compagnies contre cinq , où les deux escadrons, commandés par les chefs, poursuivent et fuient tour à tour, que les compagnies se croisent, passant les unes entre les autres, il en résultera un spectacle terrible d'abord , quand on les verra se charger front contre front ; imposant, lorsque après s'être croisées, elles feront volteface pour se charger encore : ensuite, au signal de la trompette, repartir au galop, ferait un bei effet; enfin, après s'être arrêté, charger une troisième fois, au signal de la trompette, et pour terminer, se croisant encore , se remettre tous en bataille (comme vous faites ordinairement) pour une dernière charge , au galop vers le sénat , tout cela aurait un air nouveau et plus militaire, si je ne me trompe. Prendre une allure plus lente que celle des capitaines , en faisant les mêmes mouvements qu'eux , pour un chef, c'est se faire peu d'honneur. Lorsqu'on manœuvrera dans l'académie, sur le terrain battu, le conseil que j'ai à donner, c'est , pour ne point tomber de cheval en chargeant, de pencher le corps fort en arrière , et , pour éviter que le cheval ne s'abatte , de soutenir la main dans les voltes. Des que le cheval est droit, il faut galoper. On donnera ainsi, sans risques , un plus beau spectacle au sénat.

Dans les marches , il faut que le commandant pense, tantôt à soulager le dos des chevaux, en faisant marcher à pied les cavaliers , tantôt a reposer les jambes de ceux-ci , en les faisant remon ter à che\-al. L'un et l'autre a sa mesure facile à trouver ; car, en se consultant soi-même , on connaîtra quand les autres auront besoin de repos. Si vous marchez dans le doute de rencontrer l'ennemi , que les compagnies alors mettent pied à terre tour à tour; car il ne faudrait pas que l'ennemi ' trouvât tout ton monde à pied. Là ou les chemins sont étroits, on commandera en colonne par le passe-parole; ou ils s'élargissent, on fera

' Xénopbon a ici en wie un fait qu'il raconte ailleurs. « Agén silas ravageait le territoire des Thébains ; ceux-ci , retranchés n sous leur \iUe , n'osaient tenir la campagne. Un jour cepen « dant qu'il se retirait sur le soir à son camp , leur cavalerie . « qui jusque-là n'avait point paru , sortit tout à coup par de- « ouvertures pratiquées dans le retranchement, et trouvant « son infanterie qui se préparait à souper, sa cavalerie pied a « terre ou montant à cheval , ils tuèrent de l'une et de l'autre « quelques hommes , et des bannis d'Athènes , qui n'eurent '= pas le temps de sauter sur leurs chevaux. Après quoi , etc. » Hist. er. I. 4. )

j)U COMMANDEMENT

étendre le front de chaque compagnie, toujours au moyen du passe-parole; puis, arrivés dans la plaine, en bataille toutes les compagnies. Tout cela est bon en route, ne fût-ce que pour s'exercer, et l'on trouve d'ailleurs une distraction à varier ainsi la marche par différentes manœuvres , selon les accidents du terrain qu'on parcourt.

Quand vous marcherez hors des routes , dans uû pays difficile, soit ami ou ennemi , il sera fort à propos d'envoyer des ordonnances ' en avant de chaque compagnie, lesquelles ayant reconnu les gorges impraticables et celles qui n'ont point d'issue , chercheront les vrais passages et les indiqueront aux troupes ; sans quoi il pourrait arriver que des divisions entières s'égarassent. Même, s'il y a quelque péril, il est de la prudence d'un chef de détacher d'autres guides en avant des premiers; car du plus loin qu'on peut connaître où se trouve l'ennemi , c'est le mieux , soit pour attaquer, soit pour se garder. Au passage des défilés faire halte, afin que les derniers puissent joindre la file sans fatiguer leurs chevaux : ce sont là des choses que tout le monde sait, mais que peu s'appliquent à faire observer.

Il conviendrait qu'un commandant de cavalerie eût acquis pendant la paix la connaissance du pays, tant ami qu'ennemi; mais cela lui manquant, il doit prendre avec lui, dans chaque canton , ceux ( de ses propres gens ) qui l'ont le plus fréquenté; car, à la tète d'une colonne , le meilleur est celui qui sait le mieux le chemin; et, pour les surprises, l'avantage est tout à celui qui connaît les lieux.

Il faut s'être procure avant la guerre des espions , qui doivent être , autant que possible , habitants des villes neutres , et marchands ; car ces sortes de gens sont bien reçus partout et n'inspirent aucune défiance. On peut aussi quelquefois se servir utilement des faux transfuges. Il ne faut cependant jamais, sur la foi des espions, négliger de se garder, mais se tenir toujours préparé , comme si on devait être attaqué : car, en les supposant même fidèles , il est difficile que leurs avis parviennent toujours à temps, les obstacles à la guerre étant innombrables.

Pour faire prendre les armes , il vaudra mieux, afin d'être moins entendu de l'ennemi, donner l'ordre par le passe-parole ou par écrit , que par le héraut. C'est à cela aussi que servent les dizainiers, et sous eux les hris,3idiers{ chefs de cinq hommes ) , chacun , au moyen de ces gardes , pas-

' Hyperetes dans le grec. C'étaient des espèces de trahans attachés aux ofCicicrs.

sant l'ordre à peu de personnes; outre que de la sorte on peut sans confusion étendre le front de bataille, les brigadiers se portant en avant sur la ligne au moment où il le faut '.

Pour une garde avancée, je préfère les sentinelles et les postes cachés , parce que de cette manière , en même temps qu'on se garde , on peut surprendre l'ennemi ; puis , tes gens n'étant point vus, en sont eux-mêmes plus difficilement surpris, et inquiètent davantage l'ennemi : car de savoir que vous avez des postes avancés , sans savoir ou , ni de quelle force , le rend timide dans sa marche , et fait que tout lui est suspect. Rien n'empêche non plus qu'en avant des postes cachés , on n'en puisse placer quelques-uns plus faibles à découvert, pour essayer d'attirer l'ennemi dans cette embuscade ; et un autre piège à lui tendre , c'est de mettre au contraire les grand'gardes à découvert , en arrière de tes gens embusques ; apparence qui trompe également l'ennemi ; au reste jamais chef habile et instruit de son devoir nengagera une action , si l'occasion ne se présente de remporter quelque avantage. Faire ce que veut l'ennemi , tient de la trahison plus que de la bravoure. Porte ton attaque sur ses endroits faibles , quand même ce seraient les plus éloignés ; car il n'est fatigue qui ne vaille mieux que d'avoir affaire à plus fort que soi.

Si quelquefois l'ennemi s'engage au milieu de tes cantonnements, fût-il de beaucoup le plus fort , tu feras bien de l'attaquer du côté où tu pourras cacher ton approche , mieux encore de deux côtés à la fois ; car tandis que les uns cèdent , les autres le chargeant du côté opposé, ne peuvent manquer de le mettre en désordre et de l'obliger à laisser là les premiers. Tâcher, au moyen des espions , d'être informé le plus exactement possible de toutes les démarches de l'ennemi , c'est ce qu'on a déjà recommandé. Mais ce qu'il y a de mieux à faire, selon moi, c'est de rechercher un lieu d'où l'on puisse en sûreté l'observer soimême , et voir s'il commet quelque faute. Ce qui se pourra dérober % on le lui dérobera , en y envoyant des gens lestes choisis pour cela ; ce qui paraîtra susceptible d'être enlevé de vive force, on le fera enlever. Si l'ennemi , marchant vers un point, laisse quelque corps mal soutenu, peu capable de résistance , que cela ne t'échappe point;

» En lisant ceci et ce qui précède , il ne faut pas oublier que dans l'ordre de bataille on laissait entre les escadrons une distance égale à leur front. Polybe le dit expressément.

2 Dérober veut dire ici enlever par surprise un poste, un détachement ou une position. Voyez les notes sur le texte.

DE LA CAVALERIE

mais sois toujours aux aguets pour envelopper et prendre le faible au moyen du fort. Et, à dire vrai , qui voudra y faire attention, les animaux, plus bornés que Ihomme quant à l'entendement, eu ceci toutefois nous instruisent. Le milan , du haut de Tair, s'il voit quoi que ce soit mal gardé, fond dessus, l'enlève, et s'éloigne de peur d'être pris : les loups vont de tous côtés épiant où la garde est en défaut , pour faire leur coup sans être vus, et quelque chien survenant, plus faible qu'eux, ils l'attaquent; plus fort, ils l'évitent et se retirent, emportant ce qu'ils peuvent : mais tous ensemble, s'ils se sentent en état de livrer l'assaut, ils marchent en bataille, les uns repoussent la garde, tandis que les autres pillent et emportent le butin ; et c'est ainsi qu'ils subsistent aux dépens de l'ennemi. Or, des animaux, aidés de leur seul instinct, sachant si bien faire cette guerre , pourquoi ne la ferions-nous pas encore mieux qu'eux , nous qui les surprenons eux-mêmes et les vainquons par la ruse?

Quiconque sert dans la cavalerie doit savoir juger à quelle distance le cavalier courant sur le fantassin peut l'atteindre, et de quelle avance ont besoin des chevaux moins vites , ix)ur échapper à de plus légers; mais c'est au commandant de connaître en quels lieux l'infanterie est plus forte que la cavalerie , et où celle-ci a l'avantage. Il faut avoir des ruses pour paraître nombreux quand on sera peu de monde, ou faibles quelquefois quand vous serez nombreux , et en un besoin pour que l'on vous croie présents où vous n'êtes pas , absents de l'endroit ou vous êtes : il te faut éblouir l'ennemi, comme un joueur de gobelets , escamoter devant lui et ses gens et les tiens, et tomber sur lui au moment où il s'y attend le moins. C'est encore un bon moyen, S'il peut réussir, pour n'être point attaqué lorsqu'on est faible, d'épouvanter l'ennemi; et au contraire, de le rendre hardi lorsqu'on est fort, afin qu'il entreprenne quelque chose : ainsi , évitant de te compromettre, tu pourras le prendre en défaut; et de peur qu'on n'imagine que je donne ici des préceptes inexécutables, je vais montrer comment ceux qui paraissent les plus difficiles peuvent se mettre en pratique.

Pour ne rien faire au hasard, et calculer juste lorsqu'il s'agit d'atteindre ou d'éviter l'ennemi, il faut connaître de quoi tels ou tels chevaux sont capables. Or, cette connaissance, comment s'avquiert-elle? en observant ce qui se passe dans les escarmouches, les courses, les charges simulées qu'on fait eu temps de paix.

Veut-on faire paraître une troupe plus nombreuse qu'elle n'est? d'abord il faut, autant qu'on {)eut, n'essayer cela qu'a une certaine distance de l'ennemi ; il y aura moins de risque et de difficulté : puis il est à remarquer que les chevaux rassemblés paraissent plus nombreux ( par lagrosseur de l'animal ) ; dispersés, on les compte, et on s'y trompe moins. Outre cela, un corps de cavalerie paraîtra plus fort qu'il n'est, si, parmi les cavalière, on entremêle les palefreniers ', ayant des piques s'il se peut, ou sinon, quelque chose qui ressemble à des piques ; et cet artifice peut servir, soit qu'on se montre immobile, soit qu'on manœuvre pour se former en bataille. Far la on grossit à l'œil la masse d'un escadron, qui semblera en même temps plus étendu et plus serré '. Voulant montrer à l'ennemi moins de troupes qu'on n'en a, il n'y aura nulle difficulté, si le terrain permet d'en cacher une partie; mais si le pays est tout découvert, il faut, en faisant filer les dizaines ^ , se former à files ouvertes, et dans chaque dizaine, faire porter la pique haute aux cavaliers qui se trouvent eu face de l'ennemi et la pique basse aux autres.

Pour épouvanter l'ennemi , on peut employer les fausses embuscades, les faux renforts, les fausses nouvelles; au contraire, il prendra de l'audace, si on lui rapporte que vous êtes dans l'embarras. Je n'en dis pas davantage; mais il faut de soi-même, selon les circonstances, imaginer sans cesse de nouvelles tromperies : car tromper est tout à la guerre. ?sous voyons que les enfants, lorsqu'ils jouent entre eux au roi , s'ils ont beaucoup en main , fout paraître qu'ils ont peu ; et au contraire ayant peu , savent si bien faire , en tendant la main , que l'adversaire croit qu'ils ont beaucoup. Des hommes ne sauraient-ils donc

* Chaque cavalier avait un valet qui pansait le cheval , et dans les marches portait les armes de son maître. ( V. Cyrop. 5, 2. Heli. 2, 4, 6. ) Les Mamelucks en ont de pareils qui le» accompagnent jusque sur le champ «le bataille. (V'oyez Dc~ non, fuyage d'Èijyptc. ) A Rome, (^ton passant en revue les chevaliers, demande a l'un d'eux : « Pourquoi es-tu si gras « et ton cheval si maigre? Cest, dit-il, que mon cheval est CI soigné par mon valet, au lieu que je me soigne moi-même. »

* Les Tartares font des ligures d'hommes qu'ils attachent « sur des chevaux , afin que de loin on les croie en plus grand « nombre qu'ils ne sont. Au premier clioc de la cavalerie ils « opposent un front de prisonniers et autres étrangers qui sont n parmi eux, et il y a quelquefois des Tarlares qui s'y mêlent ; <• mais leurs plus vaillants hommes et chevaux se placent .i 'i droite et à gauche, alin que les ennemis ne les \oient pas •( et qu'ils les puissent ainsi environner de tous cotés; si bien « que quelque petit nombre qu'ils soient, il semble aux er.- « Demis qu'il y en ait bien davantage. » ( Relation des Cordetiers envoyés eu TarUirie par le pape Innocent If. )

^ C'est-a-dire, selon la force du mt»t grec, mettant plnsiiun dizaines eu une seule file , pour préâeater peu de froaL

Sgo

DU COMMATSDEMEINT

apprendre à tromper par les apparences aussi bien que les enfants ? Pour peu qu'on fasse attention aux événements de la guerre , on reconnaîtra bientôt que les plus grands avantages y sont dus H la tromperie , et c'est là le don qu'il faut demander aux dieux ; c'est à quoi soi-même il faut se rendre habile pour bien commander, ou ne s'en pas mêler. Quand on se trouve à portée de la ner, on peut employer d'autres ruses, comme de •assembler des bâtiments de transport , feignant '.le préparer une expédition par mer, et cepen- :lant attaquer par terre ; ou au contraire , faisant ïiine de vouloir attaquer par terre, s'embarquer :out à coup et tenter quelque entreprise par mer. Il est encore du devoir d'un chef de faire comprendre au gouvernement que la cavalerie seule est faible, afin d'obtenir qu'on y attache de l'infanterie légère ' ; et l'ayant obtenue , il doit s'en servir. Les fantassins se peuvent cacher, nonseulement au milieu des chevaux , mais derrière , car l'homme à cheval couvre le piéton, étant beaucoup plus grand. Dans tout ce que je viens de dire, et tout ce qu'on pourra imaginer encore pour vaincre par ruse ou par force , je suppose qu'on ne manquera jamais de consulter les dieux, sans la faveur desquels on ne peut espérer celle de la fortune.

Quelquefois c'est un bon stratagème de se montrer d'abord circonspect et nullement entreprenant. Cette apparente timidité fait le plus

^ Le grec dit, desfantosslns Hamlppes ;ce passage-ci montre l)ien ce que c'était que ces Hamippes. Il ne faut pas écouler làilessus les grammairiens, mais Tiuicydide et Xénophon qui savent de quoi ils parlent. Tous les autres ont confondu Hainippi, Amphippi , DimacJiœ cl Prodromi.

On nommait Hamippe le fantassin attaché au cavalier et combattant avec lui. Vous vojez dans Thucydide cinq cents cavaliers avec cinq cents fantasùns Hamippes; et dans Plutarque, vie de Paul Emile, dix mille Hamippes (ou parahatiC , c'est la même chose ) avec dix mille cavaliers. Et ces fantassins, dit Tite-Live, couraient avec les chevaux. Ils combattaient aussi en corps, comme on voil ci-dessus ( chap. VIII, 19). César décrivant les troupes d'Arioviste, six mille cavaliers, dit-il , soutenus d'autant de fantassins qui suivaient les chevaux.... C'était la coutume des Numides, au dire de Salluste, et des Parthes, selon Appien, de joindre des fantassins à la cavalerie , et César lui-même , dans la guerre de Ourazzo, employa ce mojen pour faire tète, avec mille chevaux, à la cavalerie de Pompée six fois plus nombreuse. Les Rottimantcls, ou manteaux rouges, des avant-gardes autrichiennes , au commencement de ces guerres-ci , étaient des espèces d'Hamippes.

On aY>Y>e\a.\l Amphippi , chez certains peuples de l'Asie, des cavaliers ayant deux chevaux , qu'ils montaient l'un après l'autre, les laissant reposer tour à tourcomme le marque Élien. Tite-Live écrit aussi qu'ils changeaient de cheval au plus fort ihi combat, et Bernier vit la même chose dans les armées d'Au- /■eng-Zeb. « Le simple cavalier, dit-il, avait deux chevaux, !>< le proverbe étant parmi eux qu'un homme qui n'a qu'un ï cheval est demi à pied. »

1 Les Dimachœ combattaient à pied et à cheval , comme nos dragons. Prodromi étaient des coureurs.

souvent que l'ennemi, croyant n'avoir rien à craindre, néglige de se garder : au contraire, quand une fois on s'est fait connaître par beau coup de hardiesse et d'activité , on peut bien sou ■ vent, sans bouger, par de simples feintes, tenir l'ennemi toujours en alarme , et le fatiguer beaucoup.

Mais dans quelque art que ce soit , nul n'exécutera ce qu'il a conçu , s'il n'a d'abord les matériaux préparés pour obéir à la main de l'ouvrier; et on ne peut non plus faire des hommes ce qu'on veut , s'ils ne sont d'avance amis de leur chef, et persuadés qu'il en sait plus qu'eux dans tout ce qui concerne la guerre. Le moyen d'en être aimé, c'est de se montrer leur ami, soigneux de leurs intérêts, attentif à leurs besoins et à leur sûreté, prenant partout des mesures pour leur procurer des vivres, les faire retirer à temps, et reposer bien gardés. Il faut dans les gardes qu'ils sachent qu'on s'occupe de leur faire avoir et le fourrage, et les baraques, et l'eau, et la farine, et tout ce qui leur est nécessaire; qu'on songe à eux , qu'on veille pour eu.x:. Tous les avantages particuliers que peut avoir un chef, son intérêt bien entendu, c'est de les partager avec ceux qu'il commande. Pour qu'il en soit estimé, il suffit qu'aucun n'ignore que tout ce qu'il leur ordonne, il l'exécute mieux qu'eux. Il faudra donc, à commencer par les premières leçons, pratiquer tous les exercices de l'équitation, afin qu'ils voient leur chef sauter les fossés sans perdre l'assiette, franchir les petits murs qui séparent les champs , descendre au galop les collines, et lancer le dard avec adresse, toutes choses qui contribuent à le faire considérer de ceux qui lui doivent obéir. Le connaissant habile à tout , et capable de prendre les meilleures mesures pour le succès de quelque entreprise que ce soit , ses gens ( convaincus d'ailleurs qu'il ne leur fera rien faire au hasard, sans consulter les dieux ou malgré les victimes ), exécuteront volontiers tout ce qu'il ordonnera.

Pai-tout celui qui commande a besoin de prudence et de capacité; mais pour commander à Athènes la cavalerie, deux choses surtout sont nécessaires, la piété envers les dieux, et la science de la guerre, attendu que les voisins ont une force en cavalerie à peu près égale, et beaucoup d'infanterie. On aura donc affaire à ces deux armes à la fois , si l'on entreprend avec la cavalerie seule une course dans le pays ennemi , sans que la république mette d'autres forces en campagne; mais si ce sont les ennemis qui tentent une incursion sur le territoire d'Athènes , d'abord ils ne le feronti

DE LA CAVALERIE

jamais qu'avec le secours de leurs alliés , auxquels ils emprunteront et de la cavalerie et de l'infanterie, assez pour se croire supérieurs a tout ce qu'Athènes peut mettre sur pied. Contre tant d'ennemis, si la république entière veut s'armer €t combattre pour la défense du pays , il y aura tout lieu d'espérer un heureux succès : car, quant à la cavalerie, la nôtre sera supérieure, Dieu aidant , si on en a le soin convenable j notre infanterie ne le cédera nullement à celle de l'ennemi , nos hommes étant aussi sains et aussi robustes de corps , plus généreux de cœur, et plus susceptibles d'honneur, si on les sait conduire, avec l'aide des dieux ; sans compter que pour la noblesse de leur origine et la gloire nationale, les Athéniens ne s'estiment en rien inférieurs aux Béotiens '. Mais si la république met toutes ses forces sur mer ( comme lors de l'incursion que firent les Lacédéraoniens ligués avec toute la Grèce ) , et se contente de garder l'enceinte de ses murailles, laissant à la cavalerie la défense de son territoire , et le soin de tenir tête à l'armée ennemie , c'est alors vraiment qu'il faut une faveur toute particulière des dieux , et pour commandant de la cavalerie un homme accompli : car il aura besoin de beaucoup de prudence , vu la force de l'ennemi; de beaucoup d'audace dans Foccasion , et surtout dune activité en quelque sorte infatigable : sans quoi , ayant sur les bras toute une armée contre laquelle la nation entière n'ose se mesurer, on voit bien qu'il serait réduit à recevoir la loi du plus fort , et ne pourrait rien entreprendre.

Supposé donc qu'il se décide à faire battre l'estrade , par le nombre d'hommes seulement nécessaire pour découvrir la marche de l'ennemi et se retirer, comme de raison, du plus loin possible, peu d'hommes verront aussi bien que beaucoup, et pour des vedettes qui doivent se replier sur leur corps , il n'y aura nul inconvénient que ce ne soient ni les plus hardis , ni les mieux montés qui fassent ce service (la crainte d'ailleurs rendant vigilants ceux qui ne se fient ni à eux-mêmes , ni

' On voit par tout ceci qu'au moment où Xénopbon écrivait, Athènes était menacée d'une irruption des Thébains, et se croyait peu en état de leur résister; ce qui n'a pu avoir lieu qu'avant la oataille de Mantinée, durant la seconde expédition d'Épaminondas dans le Péloponése. « Alors, dit Xénophon,

toute la Grèce étant partagée entre Ttièbes et Lacédémone , - sur le point d'en venir aux mains , personne ne doutait que u cette campagne ne fut décisive , et que le vainqueur ne sub- '< jugat tout, l^s Thébains avaient l'offensive, l'avantage du '< nombre, la réputation de leur chef et de leurs dernières vic- « toires; ainsi on devait croire qu'ils l'emporteraient, et •I qu ayant abattu Sparte, ils attaqueraient Athènes, qui, de- «. puis la bataiUe de Leuctres , s'était déclarée contre eux -

I à leurs chevaux) ; si , dis-je, le commandant se décide à composer ainsi ses éclaireurs, ce peut être { un fort bon parti. Mais voulant tenir la campa- , gne avec le reste de ses gens , il se trouvera bien < faible, et en aucun cas ne pourra livrer de combat. Employés comme partisans, ils rendront d'utiles services ; il faut , selon moi , sans se montrer, avec une troupe choisie toujours prête à agir, observer l'ennemi pour profiter sur-le-champ des moindres fautes qu'il fera ; et c'est une règle constante que plus une armée est nombreuse, plus il s'y commet de fautes contre le bon ordre et la discipline : car, ou les corps se dispersent pour poiu-voir à leur subsistance, ou dans la marche les uns se hâtent d'aller en avant , les autres demeurent en arrière ; aussi doit-on sévèrement réprimer de pareils désordres, autrement vous n'avez plus de camp, ou, pour mieux dire, tout le pays de\ient votre camp : profitant donc, comme j'ai dit, de ces négligences de l'ennemi , on fondra sur lui tout à coup , ayant eu d'abord soin surtout de se ménager une retraite, pour disparaître avant que les secours arrivent au point attaqué.

Souvent une troui)e en marche s'engage dans des chemins où elle perd l'avantage du nombre ; et les défilés , si l'on veut y sui\Te l'ennemi , avec précaution toutefois, offrent telle position où l'on peut soi-même décider à quel nombre on aura affaire.

Quelquefois vous ferez bien de l'attaquer lorsqu'il prend son camp, ou ses repas , ou même au sortir du sommeil : ce sont tous moments où les troupes se trouvent désarmées, et pour s'armer il faut du temps , surtout à la cavalerie.

On ne cessera jamais de chercher à enlever les éclaireurs et les grand'gardes , qui sont toujours faibles, et parfois s'avancent beaucoup ; mais lorsquenfm l'ennemi aura pris le parti de se bien garder, c'est un coup à faire. Dieu aidant, de passer, sans qu'il s'en aperçoive, sur ses derrières, instruit d'avance des lieiLx et de la force des postes qu'il y a laissés. Il n'est à la guerre plus belle proie que les gardes enlevés à l'ennemi , et ses détachements donnent volontiers dans une embuscade; car des qu'ils voient peu de monde, ils se mettent à la poursuite, pensant faire en cela leur devoir. Cependant vous aurez pourvu à votre retraite , afin de n'avoir pas à la faire devant l'ennemi , s'il vient au secours de ses gens.

Mais pour le harceler ainsi de tous côtés, et sans trop de hasard attaquer des forces très-supérieures, on sent bien qu'il faut que ce désavantage soit

compensé par de l'adresse et par tant d'habileté, que l'ennemi paraisse comme l'écolier qui lutte contre son maître. C'est ce qui arrivera , si d'abord les troupes qui doivent aller en parti sont tellement exercées, tellement en haleine, hommes et chevaux , que les uns et les autres supportent sans peine les fatigues de ce geure de guerre. Ceux qui , sans exercice ni habitude acquise, voudront se mesurer contre eux, paraîtront véritablement des enfants contre des hommes : car des gens accoutumés à sauter les fossés , franchir tous les obstacles , monter et descendre au galop, sont à ceux qui n'ont nul usage de toutes ces choses , ce que sont les oiseaux o'x animaux terrestres. L'homme qui connaît tout ïe pays où il fait la guerre , diffère de celui qui ne le connaît pas, comme le clairvoyant de l'aveugle ; et pour des chevaux, avoir les pieds tendres , ou bien les avoir endurcis aux aspérités du sol, c'est la même différence que d'être estropié ou ingambe ; car il faut savoir que tous ces chevaux biem nourris , en bon état , mais non faits à la fatigue , sont réellement en état de crever au moindre travail.

Comme c'est avec des courroies que se montent les mors et s'attachent les housses, un chef en doit faire telle provision qu'il n'en manque jamais. Ainsi , avec peu de dépense , il mettra en état de combattre des hommes qui sans cela seraient souvent fort embarrassés.

Maintenant si quelqu'un trouve que pratiquer ainsi tous les exercices de la cavalerie , ce soit trop de peine et d'embarras , qu'il examine ce qu'on fait aux combats gymniques , et il verra que ces exercices donnent bien plus de peine aux athlètes , que l'équitation à ceux qui s'y appliquent le plus; sans compter que dans l'apprentissage , où un athlète se forme par la sueur et 'a fatigue , le cavalier trouve du plaisir. Ces ailes qu'on envie aux oiseaux, le cheval nous les donne en quelque sorte ; et combien n'est-il pas plus beau de vaincre à la guerre que dans des jeux? la gloire qu'on y acquiert est pour soi et pour la patrie ; et là le prix que les dieux attachent à la victoire , c'est le bonheur public. Je ne vois rien , quant à moi , qui mérite plus de nous occuper que les exercices de la guerre. On peut remarquer que sur mer les pirates, par cela seul qu'ils sont habitués au travail , vivent aux dépens de plus forts qu'eux ; et sur terre , ce n'est pas non plus à ceux que leur pays nourrit de chercher ailleurs du butin , mais à ceux qui n'ont rien chez eux : car il faut ou travailler, ou prendre de quoi \i-

DU COMMANDEMENT

vre à ceux qui travaillent, sans quoi on n'aura jamais ni subsistance ni repos".

Une attention très-importante toutes les fois qu'on marchera contre des forces supérieures, c'est de ne jamais laisser derrière soi des chemins difficiles pour les chevaux. Autre chose est de tomber en fuyant , ou en poursuivant. Mais il v a encore une faute à éviter, et que je veux notei ici. On voit des commandants ^ qui , dans les ex péditions où ils se croient sûrs d'avoir l'avantage , marchent avec des détachements tout à fait insuffisants ( par où souvent il leur arrive ce qu'ils pensaient faire aux autres ) , et quand ils savent qu'ils trouveront l'ennemi supérieur, emmènent tout ce qu'ils peuvent ramasser. Je dis qu'il faut faire le contraire; où vous comptez battre l'ennemi , ne pas laisser d'y porter toute la force nécessaire; car trop vaincre n'a jamais nui : mais contre un corps plus fort que le vôtre, là où vous savez qu'après avoir fait quelque coup de main, suivant l'occasion, il vous faudra fuir, peu d'hommes vaudront mieux que beaucoup; j'entends des hommes choisis , ainsi que leurs chevaux. Un pareil détachement sera plus propre à l'action et à la retraite; mais lorsque ayant tout votre monde, vous voulez vous retirer, alors, de nécessité , les plus mal montés demeurent à la discrétion de l'ennemi ; les maladroits tombent de cheval , d'autres restent engagés dans des lieux impraticables : car on a rarement l'espace et le terrain à souhait; la multitude même est cause qu'ils s'embarrassent , se heurtent , se renversent les uns les autres , non sans qu'il y en ait d'estropiés; au lieu que les hommes et les chevaux d'élite sont prompts à tout, et savent d'eux-mêmes se retirer sans confusion, surtout lorsqu'on a l'art de tirer parti de sa réserve pour en imposer à l'ennemi. C'est à quoi servent bien les fausses embuscades; mais il est bon aussi d'étudier sur le terrain , comment et par où des renforts peuvent ,

' Ce que nous nommons partisans dans les armées, les Grecs l'appeiaien Ar/V/aHtfs, et brigandage la petite guerre. Xénophon , qui croyait ce genre de guerre utile dans les circonslanccs où sa république se trouvait, n'osait cependant, à cause de l'infamie du mot, engager ouvertement les Athéniens à s'3' livrer ; voilà pourquoi il ne s'explique ici qu'à demi : Cetix qui n'ont rien chez eux, ce sont les A.théniens dont le pays était mauvais; nisiihsistance nirepos, à cause des troubles qu'occasionne, dans une démocratie surtout, le prix excessif des denrées : plus haut, vivent aux dépens de plus fort qu'eux ; comme les Athéniens de\ raient vivre aux dépens des Béotiens. (Voyez ci-dessus, ch. 4, à la tin.)

2 Ceci regarde Iphicrate, qui, ramenant d'Arcadie les troupes d'Athènes , lit la faute dont parle ici Xénophon . et qu'il M reproche ailleurs dans les mêmes termes (voy. Hlst. gr. Hv. 6, 5, 51) ; et c'est une preuve de plus que ce Traité fut écrit aprè« la première expédition des Thébalns dans le Péloponèse.

l^E LA CAVALERIE

en se montrant tout à coup, réprimer Tardeur de l'ennemi, et l'arrêter dans sa poursuite. Enfm, c'est chose toute claire, que pour l'activité et la promptitucV des mouvements , le petit nombre a un extrême avantage sur le plus grand ; non que je prétende par là que les hommes, pour être n\oins nombreux , en soient plus dispos ; mais je dis que voulant tous hommes vraiment cavaliers, qui sachent et soigner et manier leurs chevaux , on en trouvera plutôt peu que beaucoup.

Si quelquefois il arrive dans ces expéditions qu'on doive se battre à forces à peu près égales , il ne sera pas mal , je crois, de faire du détachement deux pelotons, l'un commandé par le capitaine, l'autre par l'homme qu'on en jugera le plus capable. Ce peloton-ci d'abord suivra, se tenant à la queue du premier ' que conduit le capitaine; puis, arrivé près de l'ennemi, au commandement qu'on on fera par le passe-parole, il se portera en avant pour charger de front avec l'autre. Par cette manœuvre on pourra étonner l'ennemi , et difficilement avoir le dessous : mais si chaque peloton avait des fantassins avec soi , ceux-ci, cachés d'abord derrière les cavaliers, paraissant tout à coup et attaquant vivement , contribueraient fort, ce me semble, à décider la victoire. Car ainsi est-il de tout ce qui nous arrive ; quelque chose que ce soit, ou agréable, ou terrible, moins on l'a prévue, plus elle cause de plaisir ou d'effroi. Cela ne se voit nulle part mieux qu'à la guerre , où toute surprise frappe de terreur ceux mêmes qui sont de beaucoup les plus forts; et l'on peut remarquer encore que quand deux armées se trouvent en présence , c'est durant les premiers jours que les troupes , de part et d'autre , sont le plus craintives. Au reste , disposer une troupe , ordonner un mouvement , rien n'est plus aisé ; mais trouver qui l'exécute ponctuellement , courageusement, avec ardeur et fermeté, c'e^t où se connaît la capacité du chef : car un chef doit savoir, et dire , et faire en sorte que ses gens comprennent qu'il est bon de lui obéir, de le suivre , de charger avec vigueur ; qu'ils ambitionnent tous de se distinguer, et , déterminés à bien faire, persistent dans l'exécution.

Mais quand deux armées se trouvent en présence , ou séparées par des champs , alors se font

' On traduit toujours littéralement. Au reste, le mouvement qu'indique ici Xénophon pouvait se faire devant l'ennemi avec une petite troupe et des chevaux tels que ceux des Grecs. Il n'y a pas encore longtemps que la cavalerie espagnole se formait sur trois rangs, et au moment de la charge le troisième rang s'ouvrait à droite et à gauche pour prendre en flanc l'ennemi.

les escarmouches de cavalerie , les passades , les voltes, pour éviter ou poursuivre l'ennemi, après lesquelles il est d'usage que chacun parte lentement et ne se lance à toute bride que vers le milieu de la course : or, si ayant commencé d'abord à l'ordinaire , on fait ensuite le contraire , et qu'on parte de vitesse aussitôt après la volte, soit pour fuir, soit pour atteindre, c'est de cette manière qu'on pourra , avec le moins de risque pour soi , nuire le plus à l'ennemi , chargeant de toute sa vitesse, tandis qu'on est près des siens, et détalant de même pour s'éloigner de la ligne ennemie. Si même il y avait moyen , dans ces escarmouches , de laisser en arrière , sans qu'ils fussent aperçus, quatre ou cinq hommes de chaque division , des plus braves et des mieux montés , ceux-ci auraient bien de l'avantage pour tomber sur l'ennemi au moment où il fait la volte.

Qu'on lise ceci quelquefois , c'est assez ; puis les événements naissent l'un de l'autre, et il faut savoir saisir d'un coup d'oeil ce qui convient au moment. Entreprendre d'écrire tout ce qu'un chef doit faire , c'est comme qui voudrait compter tous les hasards , et dire tout ce qui peut arriver . La principale règle , à mon sens , c'est , lorsqu'on a pris un parti et donné l'ordre qu'on croit le meilleur, d'en presser l'exécution ; car l'idée la plus sage , le dessein le mieux conçu , dans l'asriculture, dans le commerce, dans les affaires publiques , demeure infructueux , si quelqu'un ne veille à ce qu'il s'exécute.

Ce que je dis encore , c'est qu'avec l'aide des dieux, on compléterait beaucoup plus promptement le corps de mille hommes de cavalerie, et bien plus commodément pour les citoyens , si on levait deux cents cavaliers étrangers : par là on rendrait tout le corps plus obéissant, et l'on y introduirait une émulation utile. Je sais, quant à moi, que la cavalerie des Lacédémoniens ' commença à se faire remarquer lorsqu'ils y joignirent des corps étrangers; et j'en vois de semblables dans toutes les autres villes , où ils sont en grande estime et se conduisent fort bien ; car le besoin aide beaucoup à la bonne volonté. Pour leur acheter des chevaux , je crois qu'on pourrait en lever le prix, d'abord sur ceux qui voudraient se dispenser de servir dans la cavalerie (j'entends les gens ri-

' Agésilas , étant passé en Asie pour faire la guerre au roi de Perse, n'avait point emmené avec lui de cavalerie : mais, comme il sentit bientôt le besoin qu'il en avait, il leva parmi les Grecs Asiatiques un corps de quinze cents chevaux, avec lequel il revint ensuite dans la Grèce, et qui rendit de grandi services aux Lacédémoniens ; car les Grecs avaient alors si peu de cavalerie, que quinze cents chevaux faisaient un i corps considérable.

DE L'ÉQUITATION

«hes , de faible complexion ) , et aussi, ce me semble, sur les chefs de maisons opulentes qui n'ont point d'enfants : je pense même que parmi les étrangers établis à Athènes on en trouverait qui, enrôlés dans la cavalerie , chercheraient à se distinguer, car je vois que dans tout autre emploi honorable où l'on a voulu les admettre, il y en a qui s'appliquent à servir avec distinction. Enfin , je pense que l'infanterie attachée à la cavalerie , pour qu'elle eût le plus d'ardeur et d'activité possiple, devrait être composée des hommes qui haïssent le plus nos ennemis '. Tout ce que je viens de dire peut s'exécuter, Dieu aidant.

Maintenant si quelqu'un s'étonne =* qu'on répète sans cesse d'agir avec Dieu 3, qu'il sache qu'après s'être trouvé souvent aux occasions, il ne s'en étonnera plus , quand il aura vu qu'à la guerre les deux partis se tendant continuellement des embûches, rarement peuvent savoir quel en sera le succès. Il n'y a là-dessus à consulter que les dieux, qui savent tout et donnent des avis à qui il leur plaît, soit en songe , soit dans les sacrifices , soit par les augures ou par les oiseaux. Or, on sent bien qu'ils conseilleront plus volontiers ceux qui ne les invoquent pas seulement dans le danger, mais qui , dans la prospérité, ont accoutumé de leur rendre autant qu'il est en eux , les hommages et le culte dus à la Divinité.

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DK ï/KaUITATïOIV

Croyant, par une longue pratique, avoir acquis quelque connaissance de l'équitation , nous voulons montrer a nos jeunes amis comment ils pourront se rendre habiles dans cet exercice. Il y a déjà sur le même sujet un écrit de Simon ■* ,

I C'est-à-dire des réfugiés de Thespies et de Platée. Les habitants de ces deux villes détruites par les Thébains se retirèrent à Athènes, où ils furent accueillis. On leur accorda de grands privilèges , et même on les admit au rang des citoyens. ( Voy. XÉNOPHON, Hist. gr. liv. 6, 3; Diodore.Uv. 15; Plctarquë, Pélopidas. )

» Xénophon craint avec raison qu'il ne paraisse quelque chose d'affecté dans sa dévotion. En ce temps-là la religion d'un disciple de Socrate était fort suspecte : aussi le voit-on souvent faire sa profession de foi , et toujours parler en homme qui , à cause de ses liaisons , aurait pu aisément passer pour incrédule ; mais en cela même il y avait une mesure à garder, et, pour échapper aux soupçons, il devait éviter également de prouver trop ou trop peu. C'est à quoi se rapportent cette phrase et la suite.

3 Agir avec Dieu on sans Dieu, sont des expressions consacrées chez les anciens , pour dire selon la volonté , ou contre la volonté des dieux , manifestée par les augures.

4 Ce Simon avait écrit un livre intitulé , selon Suidas , Uipposcopique , comme qui diraH, le par/ait Maréchal.Poïlax

celui qui a consacré , au temple de Cérès Eleusinienne, à Athènes, le cheval de bronze sur la base duquel il a fait représenter ses propres actions. Quant à nous, s'il se trouve qu'il ait dit quelque chose en quoi nous soyons de son avis, nous ne laisserons pas pour cela d'en parler ; mais ce seront , au contraire , ces mêmes observations que nous transmettrons à nos amis avec le plus de confiance , les voyant d'accord avec celles d'un homme de l'art ; puis nous tâcherons d'y ajouter ce qu'il a omis.

Et d'abord nous marquerons ce qu'il faut savoir pour éviter, autant qu'il se peut, d'être trompé en achetant un cheval. Du poulain encore à dompter, c'est le corps seul qu'on examine , l'âme ne se peut guère connaître que du cheval qu'on a monté; or, dans le corps ce sont d'abord les jambes qu'il faut considérer; car, de même qu'une maison ne pourrait servir à rien, si, les parties supérieures étant belles et bonnes, elle manquait par les fondements, un cheval de guerre ne serait non plus bon à rien , si tout en lui était louable , hors les jambes , ce seul défaut rendant inutiles toutes les bonnes qualités qu'il pourrait avoir d'ailleurs. On jugera du pied, premièrement par l'ongle , qui vaut bien mieux épais que mince. Il faut voir ensuite si le sabot est élevé ou bas , devant et derrière , ou tout à fait plat; car le sabot élevé tient éloigné du sol ce qu'on appelle la fourchette; mais lorsqu'il est bas, le cheval marche également sur la partie solide et sur la plus molle du pied, comme il arrive aux hommes qui ont le genou cagneux. Simon dit qu'on connaît au bruit la bonté du pied d'un cheval , et il a raison ; car le sabot creux résonne sur le sol comme une cymbale'.

Puisque nous avons commencé par le pied, nous remonterons de là aux autres parties du corps. Les os situés entre la corne et le boulet ^ ne doivent pas être tout droits, comme aux chèvres (car les jambes ainsi construites fatiguent le cavalier par une réaction trop dure , et sont sujettes à se gorger ) : ces os ne doivent pas non plus plier trop bas , d'où il arriverait qu'en mar-'

nous en a conservé quelques fragments, qu'il a le plus souvent tronqués et altérés, faute d'entendre la matière. Il parait d'ailleurs que Simon était fort ignorant , et s'exprimait assez mal; comparable en ce point à M. de la Broue, un de nos vieux auteurs d'équitation,qui, de son propre aveu, savait à peine lire dans ses Heures.

' Leurs chevaux, n'étaient point ferrés.

2 II y avait un mot grec pour dire le paturon : sans doute Xénophon l'ignorait, car on ne saurait supposer que par délicatesse il ait évité de s'en servir, ayant employé d'autre» termes de maréchalerie , tels que le boulet , la fourchette , lea crochets , etc.

DE L'ÉQUrrATION.

chant dans les pierres et les mottes de terre, le boulet ou perdrait son poil', ou même se blesserait.

Il faut que les os des jambes soient gros (car ce sont les colonnes du corps) , mais non chargés de veines ni de chairs : autrement , en courant dans un terrain raboteux , ces parties s'engorgent par t amas du sang , il s'y forme des varices , la jambe se gonfle, et la peau, se dilatant, se sépare de l'os; souvent même, par une suite de ce relâchement, la che\ille se déboîte , et le cheval demeure estropié *.

Si le poulain en marchant fléchit mollement les genoux , on eu peut conclure qu'au manège il aura les mouvements souples et moelleux; car dans tous les poulains cette souplesse des genoux augmente avec l'âge , et la flexibilité dans les articulations est estimée avec raison , le cheval doué de cette qualité étant moins sujet à broncher et moins fatigant qu'un cheval dur.

Le bras , s'il est gros , annoncé , comme dans l'homme , plus de vigueur et de grâce.

La largeur de la poitrine , nécessaire également pour la force et la beauté , fera d'ailleurs que les jambes , bien séparées l'une de l'autre , ne se croiseront point dans leur mouvement.

A partir de la poitrine , que le col ne tombe pas en avant, comme au sanglier, mais qu'il s'élève, comme dans le coq , droit au toupet , et qu'il soit échancré profondément en dessous, à l'endroit de l'inflexion.

Que la tête, sèche, ait peu de ganache ; de la sorte l'encolure couvrira le cavalier, et le cheval verra devant lui où il pose le pied : outre qu'un clieval portant ainsi sa tête rarement forcera la main , quelque fougueux qu'il paraisse; car ce n'est pas en ramenant , mais au contraire en tendant le cou , qu'il cherche à forcer la main.

Examinez les barres pour savoir si elles sont tendres , dures ou inégales : le poulain dont les barres sont inégalement sensibles , aura d'ordinaire la bouche fausse.

L'oeil saillant donne un air plus vif et meilleure vue que l'œil enfoncé.

' Au temps de Xénophon , ce que nous appelons faire îe poil n'était point d'usage: on ménageait, au contraire, le fanon , qui dans les pays chauds croit peu , et loin de rien «ter à la beauté du pied, sert plutôt à dessiner agréablement l'ergot

* Absyrthe , dans la collection des auteurs d'hippiatrique : « Pour exercer le poulain , il faut un terrain non trop meuble , « ni où les pieds enfoncent trop, surtout dans la première jeu- « uesse ; car aisément il arrive que les chevilles des jambes (je « traduis à la lettre ) se déplacent , et ainsi les paturons por- '< tent à terre, et après cet accident le cheval reste estro- « pié. »

Les naseaux bien ouverts font qu'un cheval a plus d'haleine et d'ardeur que lorsqu'ils sont serrés ; et de fait quand un cheval est en colère contre un autre, ou s'anime sous la main, c'est alors qu'il ouvre davantage les narines.

Les oreilles les plus petites, les plus éloignées l'une de l'autre à leur base ' , donnent à la tête l'air plus distingué.

Le garrot élevé rend le cavalier plus ferme, en offrant à ses cuisses plus de prise sur les épaules et le corps de l'animal.

L'épine double est la plus belle et la plus commode pour s'asseoir.

La côte ample, ayant du relief à l'égard du ventre, fait que le cheval est plus fort, se nourrit mieux, et offre à l'homme une meilleure assiette.

Plus le rein sera large et court , et plus aisément le cheval exécutera tous les mouvements ou le devant s'élève et le derrière suit : de la sorte aussi le ventre paraîtra plus petit, partie qui, étant trop grande , rend le cheval non-seulement difforme , mais faible et pesant.

Les fesses larges et charnues seront assorties aux côtes et à la poitrine : si elles sont en outi'e compactes, ce sera signe de légèreté pour la course , et d'agilité dans tous les mouvements.

Pourvu que les jarrets soient larges et nullement tournés en dehors , les jambes de derrière, en posant à terre, s'éloigneront l'une de l'autre,

' Cette largeur du sommet de la tète , regardée chez les anciens comme une beauté, était le trait caractéristique des chevaux qu'on appelait Encéphales , ou Tètes de bceuf. De ce genre est la belle tète de cheval qu'on voit à >'aples , au palais Colombrano. n ne faut pas croire que ce nom de Bucéphale fût particulier au cheval d'Alexandre ; erreur de Pline et de beaucoup d'autres. Bien avant Alexandre on donnait ce nom à une race particulière de chevaux thessaliens , et à ceux qui leur ressemblaient, cette dénomination fut sans douta imaginée par des maquignons aussi peu sensés que les nôtres, qui louent dans un cheval la tête de mouton, testa de camero chez les Espagnols.

Le cheval tant admiré et tant critiqué de Marc-Auréle , ou Capitole,estBucéphale. Quant aux proportions de son corps, c'est un cheval napolitain et entier, qu'on n'eût jamais dû comparer aux chevaux hongres du Nord. La castration dénature tous les animaux , et l'effet en est remarquable , surtout dans l'encolure , par la correspondance connue de cette partie avec celles de la génération. L'encolure du cheval de Marc-Aurèle a paru trop forte aux Français et aux Allemands , mais les Espagnols et les Italiens , chez qui les chevaux sont tous entiers , en ont jugé différemment. D a , en cela et en tout, le caractère des bel les races de la Calabre et de la Pouille. Son allure est une espèce d'amble : par cette raison, il devait avoir et il a réellement la croupe basse; mais comme on a cru que c'était un défaut , on a cherché à y remédier en posant la statue sur un plan incliné en devant , ce qui en détruit l'effet , et mrî, hors d'équilibre la figure du cavalier. L'artiste a choisi celte allure , apparemment pour se conformer à l'usage de cet empereur; usage commun en Italie, où l'on monte encore peu de chevaux qiii ne soient dressés à l'amble.

DE L'ÉQUITATIOJN.

comme celles de devant, ce qui rendra la démarche plus ferme, plus agile, et tout sera pour le mieux. Cela se peut voir, même dans l'homme ; car, pour lever de terre un fardeau , un homme ne se placera jamais les pieds joints, mais écartés.

Il ne faut pas que le cheval ait les testicules gros; mais c'est ce qu'on ne peut encore voir dans le poulain. Pour ce qui est des parties inférieures du train de derrière , des astragales , des canons , des boulets et de la corne , on peut y appliquer ce que nous avons dit des jambes de devant.

Je veux marquer aussi à quels signes on pourra éviter de se méprendre sur la taille. Le poulain qui, en naissant, aura les jambes les plus longues, deviendra le plus grand : car toutes les bêtes de trait ou de somme, en avançant en âge, croissent moins par les jambes que par le corps , qui prend au contraire , dans la suite , plus d'accroissement, pour être en proportion avec la hauteur des jambes.

A ces marques , donc , nous croyons qu'on pourra juger de la beauté des poulains, et en choisir un qui ait , avec de la vigueur, bon pied , bonne chair, bon air et bonne taille ; que si quelques-uns, en croissant, changent et ne répondent pas à ce qu'on en attendait , ce n'est pas une raison pour renoncei* à nos règles; car on en verra plus de laids devenir beaux et bons , que de faits comme nous l'avons dit devenir difformes.

Quant à la manière de dresser le poulain, iiuus ne croyons pas devoir en parler ; car dans les républiques, on désigne pour la cavalerie les jeunes gens les plus riches des familles qui ont le plus de part au gouvernement; et un jeune homme ainsi né , au lieu de passer son temps à dresser des chevaux , fera bien mieux de se former le corps par la gymnastique , et d'apprendre l'équitation , ou de s'y exercer, s'il est déjà instruit. Plus âgé, il s'occupera de sa maison, de ses amis , des affaires publiques, de la guerre, plutôt que de l'éducation des chevaux. Quiconque sur ce sujet pensera comme moi , donnera son cheval à dresser ; mais comme lorsqu'on met un enfant en apprentissage , on passe un marché par écrit , pour convenir de ce qu'il doit savoir en sortant de chez le maître , il en faut faire de même ici , afin que ces conventions fixent à l'é- ; cuyer les conditions qu'il doit remplir pour recevoir son salaire.

Le poulain qu'on donne à dresser, on tâchera qu'il soit doux, ami de l'homme, qualités qu'il acquiert à la maison surtout , et par les soins du

palefrenier, qui pour cela doit s'appliquer à faire en sorte qu'il ne souffre de la faim, de la soif, des piqûres, que quand il est seul; et qu'au contraire , les aliments , la boisson , la cessation de toute incommodité, lui viennent des soins de l'homme. Il ne se peut que de la sorte on ne l'amène bientôt à aimer et désirer même la présence de l'homme. Il faut aussi toucher le cheval aux endroits où il aime à être caressé : ce sont les plus garnis de poil , et ceux où il ne peut luimême se délivrer de ce qui l'inquiète. On recommandera en outre au palefrenier de le conduire par les lieux les plus remplis de monde , l'accoutumer à tous les bruits , l'approcher de tous les objets, et quand quelque chose l'effraye, non se fâcher et le maltraiter, mais doucement lui faire comprendre que ce qu'il craint n'est point à craindre. Ce peu de règles à observer quand on a de jeunes chevaux , doit suffire , ce me semble , à quiconque n'est pas écuyer de profession '.

Maintenant nous allons marquer les instructions qu'il faut avoir pour n'être pas trompé lorsqu'on achète un cheval tout dressé. Son âge doit se savoir d'abord ; car celui qui ne marque plus ne flatte d'aucune espérance , et l'acheteur ne peut, dans la suite, s'en défaire aussi aisément. Quand sa jeunesse est hors de doute , il faut voir comment il se laisse mettre le mors dans la bouche, et passer la têtière par-dessus les oreilles; c'est ce qu'on éclaircira en le faisant brider et débrider devant soi. Ensuite on examinera comment il reçoit le cavalier sur son dos : car beau-

I On s'étonnera que Xénophon , entrant dans tous ces détails sur le choix d'un jeune cheval , n'avertisse nulle part de se garder de la gourme , par où il aurait commencé apparemment s'il eût connu cette maladie. On ne trouve rien non plus qui s'y rapporte d'une façon bien claire dans les Hippiatriques. Le silence de Xénophon vient de ce que ce mal n'existait ni en Grèce ni dans aucun des pays qu'il avait parcourus. II n'avait vu que des pays chauds où la gourme est inconnue. On n'en a nulle idée dans le royaume de Naples. Tous les poulains s'y vendent aux foires, âgés de quatre ans, et on les achète sans le moindre examen , ce qui n'aurait pas lieu si la gourme était à craindre pour eux. Cent cinquante poulains achetés à la foire d'Altamura , pour le neuvième régiment de chasseurs , n'eurent jamais signe de gourme , non plus qu'un grand nombre d'autres que le traducteur a pu observer de près et pendant longtemps. Les propriétaires de haras , les maréchaux et maquignons , interrogés là-dessus ne savent ce qu'on leur veut dire.

Sur cela on peut remarquer que différents animaux, de ceux qui se nourrissent d'herbe, originaires des climats chauds, comme le cheval, deviennent, sous des zones plus froides, sujets à de telles maladies. Dans la Calabre , les chevaux en sont exempts; mais les buffles, pour qui cette température est froide , y meurent çn grand nombre , à trois ou quatre ans, du mal appelé barbone, qui se déclare par un gonflement extraordinaire des amygdales et des glandes parotides. Les chameaux, introduits depuis peu en Toscane , y ont pris la même maladie , et parmi ceux des Kalmouks , au dire de Pallas , oe fléau fait d'affreux ravages.

DE L'ÉQUITATION

coup de chevaux se défendent de ce qui leur annonce le travail. C'est encore une chose à savoir, si , étant monté , il s'éloigne volontiers des autres chevaux, ou si, passant à peu de distance, il ne s'emporte pas pour les aller joindre. Il y en a même qui , du manège , s'échappent vers l'écurie, et ce vice provient d'une mauvaise éducation.

Ceux qui ont la bouche fausse se reconnaissent d'abord à la leçon qu'on appelle l'entrave, mais mieux en variant la piste dans différents sens : car on en voit beaucoup qui ne forcent point la main, quoique ayant mauvaise bouche, s'ils ne se trouvent portés directement vers la maison. Il faut s'assurer encore si , étant lancés à toute bride , ils forment un arrêt court , et font volontairement la demi-volte. Puis il est à propos de ne pas ignorer si le cheval obéit également bien après qu'on lui a fait sentir la gaule ou l'éperon. Tout autre animal de service, tout valet qui n'obéit pas, ne sert à rien; mais le cheval désobéissant n'est pas seulement inutile , il vous trahit souvent et vous livre à l'ennemi. Xous supposons qu'on achète un cheval pour la guerre ; et par conséquent il faut l'éprouver à tous les usages que la guerre peut exiger, comme à sauter les fossés, franchir les murailles sèches qui séparent les champs, s'élancer sur les tertres , en descendre d'un saut ; dans les pentes rapides , courir à val , ou contre-mont , ou obliquement : c'est à ces preuves que l'on connaîtra s'il a le corps sain et l'âme généreuse.

Il ne faut pas néanmoins rejeter d'abord un cheval parce qu'il ne ferait pas également bien toutes ces choses : plusieurs manquent , non viar impuissance , mais par ignorance , qui , instruits , dressés , exercés , exécuteront parfaitement tout ce qu'on leur demandera , s'ils n'ont d'ailleurs ni maladie ni mauvaises habitudes.

Qu'on se garde surtout de ceux qui sont ombrageux par nature ; car un cheval peureux , nonseulement empêche de frapper l'ennemi, mais souvent renverse le cavalier et le jette dans les plus grands périls. Il importe encore de savoir si le cheval nest point hargneux soit aux hommes, soit aux chevaux ) , ou chatouilleux; tous défauts fâcheux pour le maître.

La répugnance d'un cheval à se laisser brider ou monter, et ses autres vices se connaîtront mieux encore, si , le travail fini , on essaye de lui faire tout ce qui se fait avant de commencer ; tous ceux qui, ayant achevé leur travail, se montreront prêts à recommencer, donneront par là une preuve suffisante de leur couraçe.

ïln un mot, un cheval bien jambe, doux , assez léger, ayant force, Iwnne volonté, obéissance surtout, devra être le plus maniable et le plus sur a la guerre; mais ceux qui, ou par lâcheté, ont besoin d'être poussés , ou , par trop de feu , exigent beaucoup de ménagement et d'attention, embarrassent le cavalier dont ils occupent trop les mains , et le découragent dans les dangers.

Lorsque , satisfait d'un cheval , on l'aura acheté et conduit chez soi, il sera bon que l'écurie soit d'abord tellement située que le maître y puisse avoir l'œil, et voir son cheval le plus souvent possible, puis construite de manière qu'il soit aussi difficile de dérober au cheval sa nourriture du râtelier, qu'au maître la sienne du buffet. Qui néglige ces soins, à mon sens, se néglige soimême ; car il est clair qu'à la guerre l'homme confie sa vie à son cheval : et ce n'est pas seulement à raison de la nourriture qu'il faut une écurie sûre , mais afin que si l'animal rend son grain sans le digérer, on s'en aperçoive promptement; ce qu'ayant reconnu, on s'assurera si le mal pro\ient ou de trop de sang qui lui empâte la bouche', et l'on y remédiera; ou d'un excès de fatigue , et alors on le laissera reposer ; ou enfin si c'est une fourbure , ou quelque autre incommodité qui se déclare : car aux chevaiLx comme aux hommes, tout mal , à son commencement , est plus facile à guérir que lorsqu'il a fait des progrès et s'est répandu par tout le corps.

Mais en même temps qu'on s'occupe de sa nourriture et de ses exercices pour lui fortifier le corps , il faut former aussi ses pieds * : or, les

' C'est le mal très-commun qu'on appelle empas. On y remédie par une incision au palais.

* Les anciens ne ferraient point leurs chevaux; cela se vciî par tous les écrits et les monuments qui nous restent d'eux , et n'a pu étonner que des gens qui ne savaient pas en combien de pays l'usage de ferrer les chevaux n'est point encore introduit. Les Tunguses , ainsi que la plupart des Tartares , les meilleurs et les plus infaUgables cavaliers du monde , ne sachant forger que très-grossièrement, sont par cela seul dans l'impossibilité de ferrer leurs chevaux. « Les Hollandais du « Cap ont de peUts chevaux qu'on ne ferre jamais, » dit Sparmann ; et M. Thùmberg a fait la même remarque dans l'ile de Java. Un autre voyageur assure qu'à Mogador, et sur la côte occidentale de l'Afrique , tous les chevaux vont sans fers; et Niebuhren dit autant de ceux de ITemen. M. Pallas a vu les chevaux de Kalmouks, « qui ont, dit-il, le sabot 1 petit et extrêmement dur : on les monte en un temps sans « qu'ils soient ferrés. » Ailleurs , parlant des Cosaques des bords du Jaik : « Leurs chevaux , dit-il , ne sont point ferrés , mais il leur vient, dans un sol sec, un sabot très-beau et très-dur. » En effet , c'est dans les terrains secs et pierreux que le cheval se fait un sabot qui résiste à tout ; mais il faut pour cela quil soit libre et sauvage dans ses premières aimées, comme on laisse errer les poulains autour des montagnes de la Calabre et de l'Andalousie , jusqu'à Tàge de quatre ans. Enfermés à l'écurie, commç nous tenons les nôtres, ou paissant dans des prairies , leur corne ne durcit point. Ce qu«

DE L'ÊQTJITATIOIN.

ôcuries dont le sol est humide ou uni gâteront la meilleure corne; mais celles où l'on a pratiqué des écoulements pour ôter l'humidité, et qu'on a pavées ( pour que le sol ne fût pas uni ) de pierres grosses à peu près comme le sabot ' , ces écuries-là d'abord durcissent la corne, qui pose

désirerait M , qu'on accoutumât nos chevaux de cavalerie

a marcher sans fers , serait exécutable , et d'un grand avantage, si l'on pouvait n'3' employer que des chevaux nés et élevés dans des pays secs , ce qui exclurait la plupart de nos races de France et d'Allemagne.

Dans les chemins trop acres , les anciens , non du temps de Xénophon, mais plus tard, chaussaient leurs chevaux de trait et de bât, ainsi que leurs mulets, d'une espèce desabotde fer, appelé en latin solea ( pantoufle ) , qui s'ôtait et se mettait à volonté : c'était un usage des Romains , et par la périphrase qu'emploie Artémidore, on peut juger qu'il n'y avait point de nom grec pour cela. On mettait aussi , dans certaines provinces de l'empire , aux chameaux surtout , des chaussures tissues de licelles, qu'on appelait spartia. Les montagnards des Pyrénées en portent de semblables pour gravir les rochers , et les nomment aussi cspardeilles. Mais tout cela n'avait rien de commun avec notre ferrure actuelle. Les chevaux de monture allaient toujours pieds nus.

Le traducteur ayant eu la curiosité et l'occasion d'essayer la méthode de Xénophon pour durcir la corne des chevaux , voici ce qui en est résulté : A Bari, ville maritime de la Fouille pierreuse, on garnit le sol d'une écurie construite pour quatre chevaux , d'un lit de cailloux pris sur la plage , et arrondis par la mer, dont les plus gros pouvaient avoir le volume d'un boulet de quatre. Ce lit, de dix-huit pouces à peu près de hauteur sous la mangeoire, qui fut exhaussée d'autant, s'abaissait en pente vers le mur opposé. Trois chevaux y furent placés pieds nus : l'un, poulain de quatre ans , race des environs de Cirignola,qui n'avait jamais eu de fers; l'autre de huit ans, d'Acquaviva, ferré ordinairement de devant; le troisième , vieux cheval de troupe. De ces trois chevaux , !e premier seulement avait le sabot bien fait et la corne assez bonne. On les pansait à l'écurie , d'où ils ne sortaient que pour la promenade : on mettait sous eux la nuit, au lieu de litière, quelques brins de sarment. Leur urine, tombant à travers les pierres sur le pavé très-uni de l'écurie , s'écoulait à l'ordinaire avec l'eau qu'on y jetait de temps en temps pour netloyer la place, de sorte que le cheval était toujours à sec. Chaque jour, soir et matin, le poulain trottait plusieurs reprises à la longe , sur la grève , où l'on avait amassé des cailloux pareils à ceux de l'écurie. Au bout de deux mois et demi, sa corne était plus compacte, et la fourchette surtout avait acquis une solidité remarquable. Il lit le voyage de Bari à Tarente, passant par Monopoli, Ostuni, Brindisi, Lecce, Manduria, tous chemins de traverse remplis de pierres , et revint sans être ferré ni incommodé : à la vérité on ne l'avait monté que deux jours ; mais il aurait résisté à de plus grandes fatigues , et il était aisé de voir que les mêmes soins continués l'auraient mis en état de se passer de fers toute sa vie ; il fut vendu. Les deux autres n'eurent pas le même succès : leur corne , gâtée par les clous , se fendait et s'exfoliait pour peu qu'ils marchassent ; mais peut-être qu'avec le temps ils se serraient fait un bon pied.

Cette épreuve eut lieu dans les mois de juillet , août et septembre; on ne peut douter qu'elle n'eût complètement réussi sur des chevaux calabrois , qui ont meilleur pied que ceux de la Fouille.

Outre ce qu'enseigne ici Xénophon pour consolider le pied des chevaux , on avait d'autres méthodes dont il ne dit rien ; cela se voit par ce passage du discours précédent . « Pour « durcir le sabot , si quelqu'un sait une pratique et plus facile « et plus sûre , qu'il s'en serve. »

' On traduit littéralement; mais le texte dit plus en moins de mots , et fait entendre que ces pierres doivent être de forme <•! de dimension telles qu'elles puissent , le pied posant dessus , entrer dans le creux du sabot , et porter sur la fourchette.

continuellement sur ce pavé; puis, comme le palefrenier devra panser le cheval dehors, et après le déjeuner, l'ôter du râtelier, pour qu'il revienne souper avec plus d'appétit , dans cet endroit où on le panse et l'attache hors de l'écurie , le pied se fortifiera encore, si l'on y fait verser quatre ou cinq tombereaux de pierres rondes, de grosseur à emplir la main , et contenues par un entourage de fer pour les empêcher de se répandre : le cheval étant à cette place, ce sera comme s'il marchait tous les jours quelques heures dans un chemin plein de cailloux ; car, soit qu'on l'étrille, soit que les mouches le piquent, il battra du pied , de même qu'en marchant , sur ces pierres mobiles et roulantes, qui affermiront la fourchette. S'il est nécessaire de durcir la corne, il ne l'est pas moins d'amollir la bouche ' : les mêmes choses qui amollissent la chair de l'homme , produisent cet effet sur la bouche du cheval.

Un autre objet d'attention pour le cavalier, c'est que le palefrenier soit instruitdes soins qu'il doit donner au cheval. Il faut qu'il sache premièrement que le licol d'écurie ne se doit jamais nouer à l'endroit où se porte la têtière, parce que souvent le cheval en se grattant la tête contre la mangeoire , si le licol n'est pas bien mis autour des oreilles, s'écorche, et cette partie une fois blessée , il ne se peut que le cheval ne devienne ensuite difficile et à brider et à panser. Il est bon de prescrire encore au palefrenier d'enlever chaque jour le crottin et la litière, qu'on amassera dans un endroit séparé : au moyen de cette attention, il aura lui-même moins de peine, et le cheval s'en portera mieux. Le palefrenier doit savoir aussi lui mettre la muselière lorsqu'il le fait sortir, soit pour le panser, soit pour le mener à l'endroit où il se poudre ^ En un mot , il faut le museler toutes les fois qu'il sort sans être bridé ; car la muselière ne lui gêne point la respiration, l'empêche de mordre , et lui ôte plus que nul autre moyen tout pouvoir de nuire par malice ^.

^ Ceci veut dire, suivant Pollux, qu'il faut lui frotter les barres avec les doigts , lui laver la bouche avec de Teau tiède , et de temps en temps avec de l'huile.

2 Quand le cheval était en sueur, on le menait dans un endroit où l'on avait amassé du sable lin , ou de la poussière. Cette poussière ou ce sable dans lequel il se roulait, en absorbant la sueur, prévenait les inconvénients d'une transpiration arrêtée; ensuite le cheval étant bien sec, on le lavait dans la mer ou dans l'eau courante. Les athlètes se poudraient de même à la lin de leurs exercices , et les Romains faisaient venir de l'ÉgjTpte les sables destinés à cet usage.

Les Farthes , après la course , promenaient leurs chevaux au soleil jusqu'à ce qu'ils fussent parfaitement secs, et c'est la pratique qu'on suit encore dans l'Orient , en Angleterre et ailleurs.

3 xénophon parle de chevaux élevés sauvages dans le»

DE L'ÉQUITATION

II faut l'attacher au-dessus de la tête, car tout ce qui l'incommode autour de la face, il cherche à s'en débarrasser, et secoue la tête en la levant en haut , mouvement qui tend à relâcher le lien plutôt qu'à le rompre, lorsqu'il est placé comme nous l'avons dit.

Pour le panser, on commencera par la tète et la crinière ; car de nettoyer le bas avant que le haut fût propre , ce serait sottise. On peut , sur le reste du corps , employer tous les instruments du pansement, d'abord à rebrousse-poil, puis en époussetant dans le sens du poil ; mais sur l'épine du dos, il ne faut se servir que de la main, en frottant et adoucissant le poil dans son sens naturel : ainsi faisant, on ne risque point de blesser cette partie.

Il faut simplement laver la tête avec de leau 5 car, comme elle est tout osseuse, en la nettoyant avec le fer ou le bois, on chagrinerait le cheval. Il faut mouiller le toupet , car ces crins , devenant d'une bonne longueur, n'empêchent point le cheval de voir, et lui servent à écarter les insectes qui l'incommodent autour des yeux. Il est même à croire que la nature les a voulu donner au cheval, au lieu de ces longues oreilles qu'ont les ânes et les mulets , pour la défense de leurs yeux.

On lavera aussi la crinière et la queue : car il est bon que tous les crins deviennent longs et touffus ; ceux de la queue , afln qu'atteignant plus loin , ils servent au cheval à chasser les mouches ; ceux du col , pour donner plus de prise au cavalier ; d'ailleurs ce sont présents que les dieux ont faits au cheval pour sa parure ( le toupet , la queue , la crinière ) , et desquels dépend sa fierté : et qu'il soit vrai, les juments, au haras, ne se laissent point saillir par des ânes tant qu'elles ont tous leurs crins ; d'où vient que l'on tond pour la monte les cavales destinées à produire des mulets.

Laver les jambes ne sert de rien, et cett€ irrigation journalière gâte la corne : ainsi c'est un usage que nous interdirons. On peut encore se dispenser de nettoyer trop soigneusement le dessous du ventre , opération qui chagrine beaucoup le cheval; plus cette partie est nette, plus les mouches s'y portent et tourmentent l'animal; d'ailleurs quelque peine qu'on se donne pour nettoyer le dessous du ventre , le cheval n'est pas plutôt dehors qu'il n'y paraît plus ; il faut donc laisser cela. C'est assez de frotter les jambes avec la main seulement; et pour montrer de quelle

montagnes jusqu'à l'âge de quatre ans , comme ceux de la Calabre. n s'en voit de très-farouches , qui même ne s'appri- T(Hseat jamais.

manière cette opération se peut faire très-bien et sans danger, nous dirons que si on se place la tète tournée du même côté où regarde le cheval, on risque d'être frappé de la corne ou du genou au visage ; mais si , au contraire , regardant à l'opposite du cheval , hors de la ligne des jambes, on s'accroupit vers l'omoplate, on n'aura rien du tout à craindre , et on pourra nettoyer la fourchette en levant le pied de terre : on aura le même soin des pieds de derrière.

En général, pour cela et pour toute autre chose, le palefrenier doit savoir qu'il faut, le moins qu'on peut , approcher le cheval par derrière et par devant : car dans ces deux sens, s'il veut nuire, il est plus fort que l'homme ; mais c'est en l'approchant de côté qu'on aura le plus de sûreté à lui faire ce que l'on voudi'a.

S'agit-il de conduire le cheval en main? le mener derrière soi est une manière que nous n'approuvons pas , parce qu'ainsi on peut moins aisément s'en garder, et il est plus maître de faire ce qu'il veut. Lui apprendre à marcher devant , tenu par une longe d'une certaine longueur, ne vaut pas mieux , par d'autres raisons ; car, de la sorte , d'abord le cheval peut faire du mal à droite et à gauche, et même, en se retournant, faire tête à son conducteur; puis plusieurs chevaux ensemble étant conduits de cette manière , comment pourrait-on les empêcher de se battre ? Mai^ im cheval habitué à être mené de côté, ne pourra blesser ni homme ni chevaux , et se présentera très-bien au cavalier, dans le cas même où il faudrait monter de plein saut.

Pour bien brider le cheval, le palefrenier premièrement l'approchera par la gauche; ensuite, passant les rênes par-dessus la tête, il les posersur le garrot; puis il prendra la têtière avec b. main droite, et de la gauche présentera le mors à la bouche du cheval ; bien entendu que s'il t reçoit sans difficulté, il faudra le coiffer : mais s'il n'entrouvre pas la bouche, il faut, en même temps qu'on applique le mors contre les dents, introduire à l'endroit des barres le grand doigt de la main gauche; la plupart cèdent à cela et ouvrent la bouche : mais s'il résistait encore, on pressera la lèvre contre le crochet ' ; il en est biey peu que ce moyen n'oblige à desserrer les dents.

Le palefrenier saura de plus qu'il ne faut jamais mener le cheval par une des rênes ; cela gâte

' Ceci ne saurait s'appliquer aux juments qui n'ont point de crochets ; mais les anciens ne se servaient guère des juments que pour le trait , auquel elles sont plus propres, étant basses de devant , et c'est ainsi qu'on en use dans les pays comme la Grèce , ou tous les chevaux sont entiers.

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la bouche. On lui apprendra aussi comment le mors doit être placé, à quelle distance des dents molaires : trop haut il blesse la bouche ( c^esi-àdire les lèvres)^ qui deviendra calleuse, et par conséquent moins sensible ; trop bas , le cheval pourra le saisir avec les dents et forcer la main. Ce sont là des choses qui méritent toute l'attention et les soins du palefrenier; car cette docilité à recevoir le mors est une qualité si essentielle au cheval , qu'avec le vice contraire il ne peut servir à rien. Lui mettant d'ordinaire la bride non-seulement pour travailler, mais encore au moment de prendre sa nourriture , ou de rentrer à l'écurie après sa leçon finie , on le verra bientôt saisir de lui-même le mors dès qu'on le lui présentera.

Il est encore bon que le palefrenier sache tenir le pied à la manière des Perses ' , afin que son maître, devenant ou vieux ou incommodé, ait toujours le moyen de monter à cheval sans peine , et puisse , quand il voudra , prêter ce secours à quelqu'un, ayant un homme instruit à cela.

Avec les chevaux, ne rien faire par colère, c'est la première de toutes les règles, et la loi qu'on doit s'imposer; car la colère ne prévoit rien, et ce qu'elle fait faire est presque toujours suivi de repentir.

Quand un cheval a peur de quelque objet et n'en veut point approcher, il faut seulement lui montrer que cet objet n'a rien de dangereux , surtout si c'est un cheval naturellement courageux; sinon il faut toucher soi-même ce qui l'effraye , en l'amenant doucement auprès. L'en faire approcher en le maltraitant, c'est augmenter sa peur et le rendre plus vicieux ; car alors un cheval attribue à l'objet qu'il craint le mal qu'il éprouve.

En présentant le cheval , si le palefrenier sait lui faire baisser la croupe pour qu'on monte plus aisément ^ , nous ne blâmons point cela, mais nous croyons qu'il est bon de s'habituer à monter sans que le cheval s'y prête; car on ne trouve pas toujours des chevaux dressés de la sorte , et l'on n'a pas toujours le même palefrenier. Sur le point de monter à cheval , le cavalier se trouvant placé et disposé convenablement, voici ce qu'il faut observer, pour le bien de l'homme et du cheval : le cavalier doit d'abord avoir prête , dans la main

' C'est ce que nous appelons donner le pied à l'anglaise. ( Foyez les notes sur le texte. )

* Pollux explique bien ce que cela veut dire. « Le cheval « avance , dit-il , les jambes de devant , et abaisse sa croupe « en alongeant les jambes de derrière, » comme font les chevaux pour uriner ou lorsqu'ils sont fatigués. Le traducteur a vu en Allemagne des chevaux dressés de la sorte. Il ne faut pas citer ici ce que dit Busbeck , vrai ou faux, des chevaux turcs , qu'ils $'&£cnouillent pour recevoir le cavalier.

gauche, la longe qui tient à la gourmette* ou à la muserolle, ayant soin détenir cette longe assez lâche pour ne point tirer, soit qu'il s'enlève en prenant une poignée de crins près des oreilles , soit qu'il saute au moyen de la pique * : de la droite il saisira près du garrot les rênes et la crinière ensemble, de sorte que le mors n'agisse en aucune façon sur la bouche; après quoi prenant l'élan pour se mettre en selle ^, il s'enlèvera de la main gauche et s'aidera de l'autre, fortement tendue (ainsi on évitera toute posture indécente) ; puis, la jambe pliée, qu'il ne pose pas le genou sur le dos du cheval, mais qu'il passe la jambe sur les côtes droites, et quand son pied sera placé, qu'il pose alors les fesses sur le cheval.

Mais s'il arrive que le cavalier mène son cheval de la main gauche , ayant la pique dans la main droite, alors nous croyons qu'il convient de s'être habitué à monter du côté droit. Ce qu'il faut savoir pour cela se réduit à faire de la droite ce qu'on faisait de la gauche , et de la gauche ce que nous avons dit de la droite. Cette pratique est

' Le mors des anciens n'ayant point débranches, cette gourmette ne faisait pas le même effet que la nôtre : elle servait seulement à assujettir l'embouchure , et quelquefois on y attachait cette longe , que l'homme tenait de la main gauch« ou entortillait autour de son bras , soit pour monter à che f al , soit pour combattre ou îigir en quelque manière que ce fût , laissant les rênes sur le garrot , comme font encore les Tartares pour Urer de l'arc au galop.

Que leurs mors n'eussent point de branches , cela parait par quelques endroits de ce livre même de Xénophon , et se voit d'ailleurs sur plusieurs monuments antiques , parmi lesquels on peut citer les deux ligures équestres tirées d'Herculanum, et transportées depuis peu au palais degli Studj. Ij^s tètes de chevaux sont bien conservées, et quoique l'artiste n'ait pas mis beaucoup d'exactitude dans le dessin de la bride, dont la têtière est mal placée , cependant ou y voit clairement que les rênes partent des coins de la bouche, qui sont recouverts par des bosselles. Ceux qui ont donné les gravures de la colonne Trajane, y ont ligure à leur fantai.sie des branches de mors , dont il n'y a pas la moindre trace sur le marbre non plus que dans les bas-reliefs de l'arc de Constantin, qui sont du même temps , comme on sait.

Les rênes tenaient à l'embouchure par des anneaux ; Pollux le dit expressément.

* Tout ce qu'on a dit là-dessus d'un prétendu échelon placé au bas de la lance pour appuyer le pied , est une rêverie fort inuUle. Quiconque aura vu les uhlans autrichiens ou polonais , mais surtout les Cosaques , entendra ceci. Leur manière de monter à cheval, en s'aidant de la pique, diffère peu de ce qu'indique ici Xénophon. Ils saisissent de la main gauche les rênes et une poignée de crins , et , s'appuyant de la droite sur la pique , un peu penchée vers la croupe du cheval , ils s'enlèvent tout d'un temps , en mettant le pied à l'étrier, et le cavalier se trouve en selle la lance à la main : tout cela se fait rapidement, et avec beaucoup de grâce, quand l'homme est adroit. Les anciens n'ayant point l'usage des étriers , prenaient leur élan , une main appuyée sur la pique, l'autre sur le garrot; la même main tenait la pique et cette longe dont parle Xénophon.

3 Ils n'avaient point proprement de selles, mais des panneaux recouverts d'une peau de mouton pareille aux schabraques de nos hussards. L'usage des arçons date du Bas- Empire.

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utile, et nous la recommandons, parce qu'ainsi le cavalier se trouve tout d'un coup en selle et prêt à combattre en cas de surprise. Lorsqu'on sera assis, soit à poil , soit sur la selle, la bonne assiette nest pas de se tenir comme sur un siège , mais plutôt comme si on était debout, les jambes écartées : ainsi placé , on se tiendra mieux des cuisses, et cette position droite donnera plus de force pour lancer le dard , ou frapper de près au besoin. Il faut lâcher librement lajambe et le pied, àpartirdu genou ' : car, que l'on roidisse lajambe , si elle rencontre quelque chose , l'assiette en sera dérangée; au lieu que lajambe, étant molle, cède si elle vient à heurter, et ne dérange point la cuisse. Le cavalier doit travailler à s'assouplir le plus possible les reins et le corps , de la ceinture en haut ; de cette manière il aura plus de liberté d'agir, et tombera plus difficilement, s'il reçoit quelque secousse en combattant corps à corps.

Quand on sera en selle, il faut apprendre au cheval à rester immobile, jusqu'à ce que le cavalier ait arrangé sous soi ce qui sera nécessaire , ajusté ses rênes et pris sa pique de la manière la plus commode à la main. Tenant le bras gauche près des côtes , l'homme en aura meilleure mine et la main plus ferme. Xous approuvons les rênes bien égales, non faibles , ni glissantes, ni grosses ; en sorte que la main puisse les contenir et la lance avec , au besoin.

Puis , pour faire marcher le cheval , il faut d'abord le mettre au pas , c'est le moyen de ne le point troubler : s'il porte bas la tête, qu'on lui tienne la main haute ; basse au contraire, s'il porte beau. On lui donnera de cette manière le meilleur air qu'il puisse avoir.

Ensuite prenant le trpt naturel , il faut laisser aller son corps sans gêne , et dans cette allure n'en jamais venir à toucher le cheval du bois de la pij[ue : puis, le beau galop étant celui ou la gauche entame le chemin % on mettra aisément le cheval dans sa position, si, pendant qu'il trotte, on saisit l'instant ou il pose le pied droit à terre, pour aloi-s le toucher du bois de la pique; car a\ ant à lever le pied gauche, il partira de ce pied, et ainsi, tournant à gauche, il se trouvera juste et dans sa vraie position , attendu que naturellement le cheval, quand il tourne à droite, avance les parties droites , les gauches au contraire , quand il tourne a gauche. Nous approuvons la leçon qu'on appelle

* Ce précepte en soi est bon , mais la raison qu'en donne ici Xénopbon peut paraître faible : peut-être n'est-ce qu'une iddition à ce qu'en avait dit Simon.

* C'est le contraire aujourd'hui. Le pied gauche alors était it bon pied.

l'entrave' ; elle accoutume le cheval à tourner aux deux mains ; et il est bon, pour exercer également les deux barres, de varier en tous sens les changements de main. Nous préférons aussi l'entrave allongée à l'entrave ronde ; le cheval tourne plus volontiers, après avoir couru en ligne droite, et apprend ainsi en même temps à marcher droit et a se plier.

H faut soutenir la main dans les voltes%car il n'est ni facile au cheval , ni sur de tourner au galop sur un cercle étroit , surtout quand le terrain est battu ou glissant ; et dans le moment qu'on soutient la main , le cheval ni l'homme ne doivent se pencher; autrement peu de chose suffira pour les mettre a bas l'un et l'autre. Quand, la volte étant terminée , le cheval se trouvera droit , c'est la l'instant de le lancer ; car les voltes se font pour joindre ou éviter l'ennemi : il est donc utile de s'exercer à partir de vitesse aussitôt qu'on s'est retourné.

Lorsqu'on jugera que le cheval a bientôt assez travaillé , il sera bon , après une pause , de le faire tout à coup partir avec vitesse ( tant en s'éloignant des autres chevaux qu'en venant vers eux : ainsi lancé , le retenir le plus près possible du point de départ ; et après l'arrêt , faisant la demivolte, le lancer de même dans le sens opposé ;^a la guerre, on se trouvera dans le cas de faire souvent usage de cette leçon } ; la prise unie , ne le ja mais descendre au milieu des chevaux, ni prèi d'un groupe de gens, ni hors du manège; mais que dans le même lieu ou il travaille il trouve ensuite le repos.

Puisque le cheval devra, selon la nature du terrain, galoper, tantôt en montant, tantôt en descendant, tantôt obliquement; en quelques endroits , franchir un espace ; en d'autres , s'élancer hors d'un fond ou d'une enceinte , ou même sauter de haut en bas : ce sont autant de leçons et d'exercices à pratiquer pour l'homme et le cheval , afin qu'ils agissent d'accord , et s'aident lim l'autre dans le péril. S'il paraît à quelqu'un que nous répétions ici ce que nous avons déjà enseigné, qu'on y prenne garde, ce n'est pas une redite ;

' Ce terme , expliqué à demi par PoUux , désigne le galop sur un cercle avec des changements de main , dans lesquels on décrit la ligure de l'entrave ou du chiffre 8. Il est taci le après ce la de concevoir ce que c'était que l'entrave allon- Siee.

* Le mot qui est dans le texte répond exactement à l'italien voila ; mais Xénopbon n'y attache jamais l'idée précise de ce qu'on nomme les voiles dans nos écoles. Il parle ici de la demivolte à faire pour terminer la passade. C'est en cela que consiste encore tout l'art de l'équitaUon chez les Orientaux. La voltige et les exercices qu'ils pratiquent n'ont rien de commun avec nos manèges.

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il s'agissait d'acheter un cheval , et nous recommandions de l'éprouver; maintenant il est question d'instruire le cheval querona,et voici comme on l'instruira. Quand on monte un cheval qui ne sait point du tout sauter, il faut mettre pied à terre, et, prenant la longe en main, passer le premier le fossé ; puis tirer à soi le cheval par la longe pour le faire sauter : s'il refuse, que quelqu'un par derrière , avec un fouet , ou une gaule , le touche vigoureusement ; il sautera , non l'espace qu'il faut, mais beaucoup plus; et ensuite il ne sera plus nécessaire de le frapper ; mais lorsqu'il verra seulement quelqu'un venir par derrière, il s'élancera de lui-même. Après l'avoir ainsi habitué à sauter, on le montera, et on lui fera franchir d'abord les petits fossés, puis les plus grands, par degrés; et sur le point de prendre l'élan , on le pincera de l'éperon. De même , pour l'exercer il sauter de bas en haut , et de haut en bas , on lui fera sentir l'éperon ; car, pour sa sûreté comme pour celle du cavalier, en exécutant ces sauts , il vaut mieux qu'il se rassemble et fasse agir en même temps tout son corps , que d'abandonner le train de derrière. Pour l'accoutumer aux descentes, il faut le conduire, en commençant, par des pentes douces, et une fois habitué il courra plus volontiers en descendant qu'en montant. Quelques-uns, craignant pour leurs chevaux un écart d'épaule , n'osent les pousser dans les descentes ; mais qu'ils soient sur cela sans inquiétude ; les Perses et les Odryses, qui font des courses de défi dans des pentes rapides , n'estropient pas plus leurs chevaux que les Grecs'.

Disons maintenant comment se doit conduire le cavalier, pour agir d'accord avec son cheval , dans l'exécution de tout ce que nous venons d'expliquer. Au partir de la main, il faut se pencher en avant; parce moyen , le cheval pourra moins se dérober et renverser son homme. Dans l'arrêt court, il faudra porter le corps en arrière; on diminuera ainsi l'effet de la secousse.

Quand on saute les fossés, ou qu'on monte avec vitesse, il est bon de saisir la crinière, pour ne pas ajouter la gêne du mors à la fatigue de l'action. Dans les descentes, au contraire, on penchera le corps en arrière, soutenant le cheval de la main, de peur qu'il ne s'abatte. Il n'est

* Chardin parlant des Géorgiens : « Us ont, dit-il, de jolis « chevaux fort vifs et infatigables, et ils vont toujours au galop, « même dans les descentes , sans crainte que le cheval ne s'a- « batte ; car ces animaux sont si vigoureux, qu'il n'arrive guère « d'accidents. » Il dit ailleurs que ces chevaux ne sont point ferrés. Ceux dont parle ici Xéaophon ne l'étaient pas non plus , et par là ils devaient avoir le pied plus sûr que les nôtres.

pas mal non plus de changer le lieu du travail, et de varier la durée des reprises, en les faisant tantôt courtes, tantôt plus longues; le cheval s'ennuiera moins que si on le faisait travailler toujours au même endroit et de la même manière.

Comme il faut savoir, dans quelque terrain que ce soit, courir à toute bride, et manier ses armes, en gardant une assiette ferme, on ne peut qu'approuver l'exercice de la chasse, dans les lieux qui y sont propres , et où se trouvent des bêtes fauves. Mais dans un pays où l'on ne peut chasser, un exercice fort utile, c'est que deux cavaliers courent l'un après l'autre à travers champs , et franchissent toute sorte d'obstacles , l'un fuyant, le fer de sa pique tourné en arrière, et cherchant à éviter l'autre, qui le poursuit avec des javelots boutonnés, et une lance également terminée par un bouton : puis, celui-ci joignant le premier à portée du trait, le darde avec ses fleurets ; à portée de la pique, le frappe : si l'on en vient corps à corps , on tire à soi son adversaire, et on le repousse tout d'un coup; cela est fort propre à désarçonner; mais celui qui se sent tiré, qu'il se serre sur l'autre, cheval contre cheval , ce sera lui qui l'abattra bien plutôt qu'il ne tombera '.

' Les chroniques de Sicile rapportent que le roi Richard Cœur de Lion étant à Messine , se promenait un jour à cheval avec quelques seigneurs de sa cour. Vint à passer un paysan qui menait un âne chargé de cannes. Le roi et ses courUsans , '< par manière de jeu, dit le chroniqueur, prenant de ces cannes, « s'en portaient des bottes , comme si c'eussent été lances ou « espadons, et les cannes rompues, ils en venaient aux mains, « se colletant , et tirant l'un l'autre à »e désarçonner, et quand a il en tombait quelqu'un , c'étaient de grandes risées. Or il « arriva que le roi luttant avec Guillaume Desbarres , gentil- «. homme breton et vaillant capitaine, la selle dudit roi tourna « et il tomba sous son cheval , et ainsi porté par terre , il sem- (( blait vaincu, dont bien lui fâchait, et non moins au brave « capitaine , qui trop tard connut la folie que c'est de se jouer « à son maître ; car le roi , plein de dépit, se remit en selle sans « mot dire, et jamais depuis ne lui voulut de bien. »

C'était là ce qu'on appelait le jeu des cannes, fort en usage au commencement du quinzième siècle, comme on le voit par le conte du Piovano Arlotto, ou il en est fait mention.

Au reste tous les exercices que recommande ici Xénophon se pratiquent en Orient. On peut voh: ce que les voyageurs disent de la cavalerie des Seykes si redoutée dans le nord de l'Asie. Dallowai, parlant des Turcs : « Ils se livrent à une es- « pèce d'exercice militaire appelé dijirit. Deux ou plusieurs K combattants, sur des chevaux très-vifs, sont armés d'une « baguette blanche d'environ quatre pieds de long, qu'ils se lan- « cent l'un à l'autre avec une grande violence. L'adresse con- « siste à éviter le coup et à poursuivre l'antagoniste dans sa « retraite , à arrêter son cheval au galop , ou à se baisser as- « sez sans quitter la selle pour ramasser le dijirit à terre. » Cela se rapporte à ce que dit Pietro délia Faite qui compare aussi cet exercice à celui des cannes. « Fanno il giuoco délie canne, « nel quale e per passalempo e per insegnamento 4'atteggiare « à cavallo, con certi bastoni corti (in vece délie canne che « noi usiamo ) , che a clii colgono non devono fare troppo

DE L'ÉQUITATION

Lorsqu'on escarmouche devant un camp, poursuivant son adversaire jusqu'à la ligne ennemie, et fuyant jusqu'à la sienne , là il est bon Je savoir que tant qu'on est près des siens, le meilleur et le plus sûr est , d'abord en se retournant, de lancer son cheval et de presser l'ennemi; arrivé près de la ligne ennemie, on ralentira son allure. C'est ainsi que l'on profitera de tous ses avantages , et qu'on pourra faire à l'ennemi tout le mal possible , nvec le moins de risques pour soi.

En un mot, l'homme instruit l'homme, au moyen de la parole que les dieux lui ont donnée : mais on ne peut , avec la parole , rien apprendre à un cheval ; c'est en le récompensant lorsqu'il a fait votre volonté et le punissant lorsqu'il y manque , que vous lui ferez comprendre ce qu'on exige de lui. C'est là la règle générale et le résumé pour ainsi dire de tout l'art de l'équitation. Par exemple , il recevra le mors volontiers , «i après qu'il l'a reçu , on lui fait quelque bien dont il se souvienne , et de même il sautera , ou fera telle autre chose qu'on lui demandera, s'il s'attend à obtenir, en obéissant , la cessation de quelque peine.

Voilà donc ce qu'il faut observer pour n'être point trompé lorsqu'on achète soit un cheval, soit un poulain, et pour ne point non plus le gâter en s'en servant, surtout si on veut le rendre tel que doit être un cheval de guerre. Peut- -être ne sera-t-il pas hors de propos maintenant de marquer comment on devra traiter un cheval ou fougueux ou paresseux, si par hasard on se trouve dans le cas d'en monter de pareils. Il faut savoir premièrement que la fougue est au cheval ce que la colère est à l'homme; et comme un homme ne se met point en colère si on ne l'offense en actions ou en paroles, de même un cheval, quelque impatient qu'il soit, ne se fâchera jamais si on ne lui fait quelque déplaisir. Le premier point sera dans l'action de monter à cheval , d'éviter avec soin tout ce qui peut le chagriner ; puis , lorsqu'on sera en selJe, on doit d'abord se tenir tranquille un peu plus qu'il n'est d'usage aux autres chevaux, ensuite le mettre en mouvement par des aides très-douces ; et ainsi partant de l'allure la plus lente , l'accélérer par degrés, de sorte qu'il se trouve au galop sans pour ainsi dire s'en être aperçu. Toute aide brus-

tt buon servigio, sogliono tutto il giorno esercitxud. » Lettre de CoDstantinople, 25 octobre I6I4.

La chicane, oa jeu de paome à cheval usité à Constantinople sous les empereurs grecs , n'a rien de commun avec ceci.

que trouble un cheval impatient , comme tout bruit , toute apparition , toute sensation soudaine trouble l'homme : généralement le cheval appréhende et se brouille à tout ce qui est trop subit. Si sa fougue l'emporte, pour s'en rendre le maître , il ne faut pas tirer la bride tout à coup, mais la ramener doucement à soi, et, par gradations, le réduire sans \iolence. Les courses droites le calmeront mieux que les voltes et contre-voltes , et si on les fait non rapides , mais longues, elles arrêteront , sans l'irriter, le cheval impatient. Que si quelqu'un , en le faisant courir à perte d'haleine, pense l'adoucir, il se trompe; car alors sa fougue naturelle se changeant en fureur, plus on le pousse , plus il s'emporte , et souvent ( ainsi qu'il arrive à l'homme dans la colère ) il se fait à lui-même et à qui le monte des maux sans remède. Il faut retenir le cheval fougueux et l'empêcher de trop se lancer, mais surtout éviter les courses de cheval contre cheval à l'envi l'un de l'autre ; car presque toujours ceux qui montrent le plus d'ardeur et d'émulation deviennent les plus impatients.

Le mors vaudra mieux doux que dur ; mais si on emploie un mors dur, il faut le rendre doux par la légèreté de la main. Il est bon de s'accoutumer à garder en selle l'immobilité , surtout si on monte un cheval impatient, et à ne le toucher que par les points qui doivent être en contact pour que l'homme soit bien assis.

Le cheval apprendra encore, et c'est une lei çon nécessaire, à se calmer lorsqu'on le pipe, et à s'animer au temps de langue : mais si dans les commencements on joint les caresses au temps de langue , et la rigueur au piper, il prendra l'habitude contraire, se calmera au temps de langue, et s'animera aussitôt qu'il s'entendra piper.

Il faut éviter sol-même d'éprouver, au son de trompette , ou au cri de la charge , aucun tressaillement dont le cheval s'aperçoive, et encore plus de rien faire alors qui puisse le troubler ; mais, autant qu'on pourra en pareille rencontre, on tâchera de le rendre tranquille, et même, s'il est possible , on le fera manger au bruit. Après tout, le meilleur conseil qu'on puisse suivre, c'est de n'avoir point pour la guerre de chevaux trop ardents. Quant au cheval lâche et paresseux, c'est assez de dire qu'il faut avec lui employer les traitements contraires à ceux qu'on a prescrits pour les chevaux fougueux.

Si quelqu'un montant un bon cheval de guerre veut le faire paraître avantageusement, et pren-

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lire les plus belles allures , qu'il se garde bien de le tourmenter, soit en lui tirant la bride , soit en le pinçant de l'éperon ou le frappant avec un fouet , par où plusieurs pensent briller ; mais de tels moyens produisent justement le contraire de ce qu'on en attend : car, obligeant le cheval à porter au vent , on l'empêche de voir devant lui , et on le fait marcher en aveugle; en le piquant et le battant on le désespère , non sans danger pour soi-même : d'ailleurs, ainsi maltraité, il se déplaît au travail , et loin d'avoir de la grâce , ne montre dans ce qu'il fait que douleur et chagrin. Conduit, au contraire, par une main légère, sans que les rênes soient tendues, relevant son encolure, et ramenant sa tête avec grâce, il prendra l'allure fière et noble dans laquelle d'ailleurs il se plaît naturellement; car, quand il revient près des autres chevaux, surtout si ce sont des femelles, c'est alors qu'il relève le plus son encolure , ramène sa tête d'un air fier et vif, lève moelleusement les jambes , et porte la queue haute. Toutes les fois donc qu'on saura l'amener à faire ce qu'il fait de lui-même lorsqu'il veut paraître beau , on trouvera un cheval qui, travaillant avec plaisir, aura l'air vif, noble et brillant. Comment on pourra parvenir à ce but, c'est ce que nous allons tâcher d'expliquer.

Il faut premièrement avoir au moins deux mors, l'un desquels soit doux, ayant ses rouelles' d'une bonne grandeur; l'autre avec des rouelles petites et plates , des hérissons =* aigus , afin que le cheval qu'on aura bridé avec celui-ci, le haïssant à cause de son âpreté, le quitte volontiers pour prendre le premier, dont par ce changement la douceur lui fera plus de plaisir, et qu'il exécute avec ce mors doux tout ce qu'on lui aura appris avec l'autre : que si, méprisant la douceur de la première embouchure , il cherche à s'en faire un appui , et pèse fréquemment à la main , c'est pour cela que nous avons mis au mors doux de grandes rouelles , afin que , forcé par elles à ouvrir la bouche , il se dessaisisse du canon : l'on peut

' Ce passage et quelques autres des Hippiatriques , avec les gloses de PoUux , font voir clairement ce que c'était que ces rouelles, dans lesquelles passaient les canons ou axes de l'embouchure, qui était toujours brisée. Il y en avait une ( rouelle ) de chaque côté de la bouché, entre les barres et la langue. Pour moins gêner le cheval , elles doivent être minces : leur fonction était d'empêcher qu'il ne put fermer entièrement la bouche ni saisir le mors^ et c'est une chose à remarquer que dans toutes les ligures équestres qui nous restent de l'antiquité, le cheval a la bouche ouverte. Il pouvait bien fermer les lèvres et joindre même les pinces , mais non serrer les mâchoires.

' C'étaient des patenôtres rayées dans le sens de l'axe , qui portaient sur les barres. Dans le mors uni , ces patenôtres n'étaient point payées, ou l'étaient légèrement. Cela se voit mieux par la phrase grecque.

d'ailleurs faire d'un mors dur ce qu'on voudra, et, par la légèreté de la main , le modifier à touâ les degrés. Au reste , quelque nombre et diversité de mors que l'on ait, ils doivent être tous coulants : car celui qui est rude , par quelque endroit que le cheval le saisisse , il le tient comme une broche de fer ( par quelque point qu'on la prenne, on la fixe tout entière ) ; mais l'autre fait l'effet d'une chaîne , dont la partie seule que l'on tient est fixe, le reste fléchit et demeure pendant. Ainsi le cheval cherchant toujours à saisir ce qui lui échappe, lâche la partie qu'il tient , et ne se rend jamais maître du mors. A cela servent aussi les annelets ' pendants du milieu des canons, afin que le cheval les poursuivant ( ces annelets ) avec la langue et les dents , oublie de saisir le mors. Si l'on demande maintenant ce qui fait qu'un mors, est coulant ou rude , nous expliquerons encore cela. Il est coulant lorsque les brisures et les pièces du canon, qui s'emboîtent l'une dans l'autre, jouent librement, et que toutes celles que traversent les canons ne sont ni serrées , ni gênées dans leur mouvement : quand, au contraire, toutes ces pièces roulent et jouent difficilement, alors le mors est rude; mais quel qu'il soit, la manière de s'en servir sera toujours la même. Pour faire prendre au cheval l'allure que nous avons dit , il faudra lui ramener la tête par différents temps de bride , non trop durement , de façon qu'il batte à la main , ni si doucement qu'il n'en sente rien ; et dès qu'obéissant au temps de bride il relèvera son encolure , il faut sur-le-champ lui rendre la main : de même pour tout le reste, nous ne sau-

• Ces annelets, ces rouelles, et autres pièces mobiles, que le cheval mâchait sans cesse, lui entretenaient la bouche fraîche, et pour peu qu'on voulut le tenir dans la main et dans les jambes , sa bouche devait s'ouvrir en jouant avec le mors , comme on le voit aux statues antiques. Dans la cavalerie hongroise et dans celle des Polonais , on conserve l'usage des embouchures brisées à patenôtres et annelets, mais sans rouelles.

On ne sera peut-être pas fâché de trouver Ici la description que fait Arrien du mors des Indiens, apparemment- d'après quelqu'un des historiens d'Alexandre. I, a voici traduite mot à mot : « Leurs chevaux , dit-il, ne sont ni ér;uipés ni bridés « comme ceux des Grecs ou des Celtes , mais ils ont autour « du museau une pièce de cuir de bœuf cru , armée en de- « dans de pointes de cuivre ou de fer, non trop aiguës; les « riches mettent des pointes d'ivoire; outre cela, le cheval a « dans la bouche une espèce de broche de fer a laquelle sont « attachées les rênes; ainsi, lorsqu'on ramène les rênes, leche- « val est retenu par cette broche , et le cuir garni de pomtes , « qui tient aussi à la même broche, agissant alors, le force « d'obéir à la main. » , , - . .

Celte bride demandait sans doute une main fort légère, et pa: conséquent ne devait pas être d'un bon usage à la guerre. C'est l'objection qu'on peut faire à celle du maréchal de Saxe , dont il attribue l'invention à Charles XII, mais qui n'est autre chose que le morsofmto , ou mors faux , employé de tout temps pa.r les Napolitains pour les chevaux indociles.

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rions trop le répéter, dès qu'il exécute bien ce qu'on lui demande, qu'on le récompense aussitôt, en lui accordant quelque chose qui lui soit agréable. Lorsqu'on verra qu'il porte beau , et sent avec plaisir la légèreté de la main, qu'on se garde bien alors de le chagriner en rien, comme pour le faire travailler ; mais qu'on le caresse , au contraire, comme pour cesser le travail : de la sorte, comptant en être bientôt quitte , il prendra plus volontiers un galop franc et soutenu. Que le cheval de soi aime à galoper, cela se voit, en ce que tout cheval qui s'échappe , galope d'abord et ne va point au pas; c'est que naturellement la course lui plaît, tant qu'on ne l'y force point au delà de ce qu'il peut faire : car pour le cheval comme pour l'homme , rien n'est plaisir, passé la mesure. Lors donc qu'on sera parvenu à lui donner cette allure fière ; bien entendu qu'on l'ait d'abord exercé à partir de vitesse après la demi-volte ) ; si , dis-je , l'ayant instruit à cela , en même temps qu'on ramène la bride, on emploie quelqu'une des aides propres à le faire partir, alors , contenu par le mors, excité par les aides qui le chassent en avant, il avance la poitrine , il lève haut les bras , par colère, non plus moelleusement; car le cheval gêné ne peut guère avoir les mouvements moelleux : mais si après l'avoir de la sorte emflammé , on lui rend la bride , par l'aise qu'il éprouve en se trouvant délivré de la sujétion du mors, il élève fièrement sa tête , ploie les jambes avec grâce , «t prend absolument le même air que lorsqu'il veut paraître beau près des autres chevaux; et quiconque le regarde en ce moment, l'appelle généreux, noble, courageux, plein de feu, superbe, gracieux et terrible à voir ; et ceci soit écrit pour ceux qui désirent à leurs chevaux de telles louanges.

Si l'on veut un cheval de parade, relevé, brillant , tous ne sont pas susceptibles de ces airs ' , mais ceux-là seulement qui joignent à une âme noble un corps vigoureux. Il n'est pas vrai, comme quelques-uns le croient, que le cheval qui a le pli des membres le plus moelleux, ait par cela seul plus de facilité à s'enlever de l'avant-main; mais plutôt celui qui aura les reins souples , courts et forts ( et nous n'entendons pas seulement la partie située vers la queue , mais tout le rable ) , celui-là pourra porter plus avant les jambes de derrière sous celles de devant; et au moment qu'il

' II ne faut pas prendre ici ces mots airs et relevé dans le sens strict de nos écoles. Xénophon n'emploie nulle part de terme générique pour désigner ce que nous nommons proprement les airs, et il n'a point du tout connu les airs reletét-

le fera, si on lui soutient la main, il fléchira le train de derrière dans les astragales , et s'enlèvera de l'avant-main, de manière que par devant on lui verra le ventre et les génitoires. Il faut rendre la main dès qu'il exécute ceci , afin qu'il semble aux spectateurs agir de lui-même dans ce qu'on lui fait faire. Il y a des gens qui dressent leurs chevaux à ces airs, en les frappant dune baguette au-dessous des astragales ; d'autres même en faisant courir auprès d'eux quelqu'un qui, avec un bâton , leur donne des coups au-dessous des cuisses et des bras '. Quant à nous, nous croyons, et nous ne cesserons de répéter, que la meilleure méthode pour instruire un cheval, c'est de lui accorder quelque relâche dès qu'il a fait ce qu'on exige; car, comme dit Simon, ce qu'im cheval fait par force il ne l'apprend pas , et cela ne peut être beau , non plus que si on voulait faire danser un homme à coups de fouet et d'aiguillon : les mauvais traitements ne produiront jamais que maladresse et mauvaise grâce. Il faut que le cheval , au moyen des aides, prenne comme de lui-même les airs les plus beaux et les plus brillants ; si dans les allures ordinaires on le fatigue jusqu'à le faire suer, et que dès qu'il s'enlève bien on le descende et le débride, on peut compter qu'après cela il en viendra volontiers à s'enlever de même lorsqu'il sera monté. Tels sont les chevaux qu'on représente portant les dieux et les héros , et ceiLx qui les savent manier se font grand honneur. Le cheval dans ses airs est une chose en effet si belle, si gracieuse, si aimable, que lorsqu'il s'enlève ainsi sous la main du cavalier, il attire les regards de tout le monde; il charme jeunes et vieux; on n'en peut détacher sa vue , on ne se lasse point de l'admirer, tant qu'il développe par ses mouvements sa grâce et gentillesse. Que s'il arrive à celui qui possède un tel cheval d'être nonmié commandant de la cavalerie , ou d'un escadron , il ne doit pas chercher à briller tout seul , mais à faire paraître avantageusement le corps à la tête duquel il se trouve. Or, s'il monte un de ces chevaux tels qu'on en voit vanter beaucoup, qui , s'enlevant haut et fréquemment ^, avancent peu , il est clair que tous ceux qui le suivront iront au pas; or, que peut avoir de brillant un pareil spectacle? Mais si , animant son cheval, il conduit sa troupe

' Cela se fait encore dans le royaume de Naples , où l'on n'a point d'autre méthode pour dresser les chevaux aux courbettes et au paiséger.

* n y avait, du temps de Xénophon, des termes pour dire ce que nous appelons manier aux courbettes, piaffer, pasaéger; mais Xénophon les ignorait ou n'a pas voulu s'en ser» vir.

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d'un pas ni trop vite ni trop lent, tel qu'il convient pour montrer la vivacité , la bonne volonté et la grâce des chevaux, s'il les conduit ainsi, leurs pieds battront la terre ensemble, et de tous ensemble , on entendra le frémissement de la bouche et le souffle des narines, ce qui donnera un air imposant non-seulement au chef, mais à tout le corps qui le suit.

En un mot , dès qu'on saura bien choisir les chevaux en les achetant , les entretenir de sorte qu'ils supportent le travail , et s'en servir comme il faut dans les exercices militaires, dans les manœuvres de parade et dans les combats , qui peut empêcher que ces chevaux , en de telles mains, n'acquièrent une nouvelle valeur, et le maître tout l'honneur qui lui en doit revenir, si quelque dieu ne s'y oppose?

Nous croyons devoir marquer aussi comment il faut être armé pour faire la guerre à cheval. D'abord nous dirons que la cuirasse doit être faite à la taille : quand elle joint bien , c'est tout le corps qui la porte; mais lorsqu'elle est trop large, les épaules seules en sont chargées; trop étroite , c'est une prison , non pas une défense. Et comme les blessures du col sont dangereuses , nous dirons qu'il faut le défendre, au moyen d'une pièce tenante à la cuirasse et de même forme que le col; car, outre l'ornement qui en résultera, cette pièce , si elle est bien faite, couvrira quand on voudra le visage jusqu'au nez. Le casque de Béotie nous paraît le meilleur ; car s'uuissaut au collet , il couvre tout ce qui est au-dessus de la cuirasse, et n'empêche point de voir. Que la cuirasse au reste soit faite de manière à n'empêcher ni de se baisser ni de s'asseoir. Pour couvrir le nombril , les parties naturelles , et ce qui les avoisine, on aura des pennes ' en nombre et en grandeur suffisante; et attendu qu'une blessure au bras gauche met le cavalier hors de combat, nous approuvons fort la défense qu'on a inventée ^ pour

' On appelait ainsi des lames circulaires couchées les unes sur les autres, en queue d'écrevisse, pour couvrir l'épaule et d'autres endroits du corps sans nuire aux mouvements.

» Cette invention était sans doute d'Iphicrate, qui avait imaginé beaucoup de changements dans l'armement : plusieurs de ses idées furent reçues. On a déjà vu Xénophon , dans le discours précédent, parler d'Iphicrate sans le nommer. I On peut remarquer que Xénophon ne donne point de bouclier à sa cavalerie. Dans le deuxième livre de l'Histoire, où ; il parle du bouclier des cavaliers , il faut prendre garde que 'ce sont des gens qui font le service tantôt à pied, tantôt à j cheval. Il y eui de son temps , ou peu après , une grosse cava- 1 lerie bardée de toutes pièces ; mais tout le monde n'approuvait pas l'usage de cette arme. Polybe même se moque quelque part de la contradiction que présentent ces deux mots , cavalerie pesante : « La cavalerie étant, dit-il, une chose de soi « légère et mobile , comment peut-elle être pesante ? »

cette partie , et qu'on appelle brassard. Ce brassard couvre Tépaule , le bras , l'avant-bras et la main de la bride , s'étend et se plie à volonté , en même temps qu'il pare au défaut de la cuirasse sous l'aisselle. Soit pour lancer le dard , soit pour frapper de près, il faut lever le bras droit : on ôtera donc de la cuirasse ce qui s'oppose à ce mouvement, et on le remplacera par des pennes à charnières, qui puissent s'ôter et se remettre , et qui , dans l'action de lever le bras, se déploieront, dans celle de le baisser, se serreront. Cette pièce , qui se met autour du bras comme une bottine , nous

paraît mieux séparée que fixée à la cuirasse.

La partie qui demeure à nu quand on lève le bras droit , doit être couverte près de la cuirasse avec du cuir de veau , ou du cuivre ; autrement on serait sans défense dans l'endroit le plus dangereux. Comme le cavalier court un péril extrême quand son cheval est tué sous lui , le cheval aussi doit être armé d'un chanfrein , d'un poitrail et de garde-flancs qui en même temps serviront de garde-cuisses au cavalier ; mais surtout que le ventre du cheval soit couvert avec le plus grand soin , car cette partie , où les blessures sont le plus à craindre , est , outre cela , une des plus faibles. On peut le couvrir avec la housse même. Il faudra que le siège soit construit de manière à donner au cavaUer une assiette plus ferme, sans blesser le dos du cheval.

Ainsi doivent être armées ces parties du corps de l'homme et du cheval ; mais les garde-cuisses ne couvriront ni le pied, ni la jambe de l'homme , qui seront bien défendus , si l'on a des bottes du même cuir dont se font les semelles. Ces bottes servent en même temps de défense à la jambe et de chaussure. Pour se garantir des coups , avec l'aide des dieux , voilà les armes qu'il faut ; mais pour frapper l'ennemi , nous préférons le sabre à l'épée : car dans la position élevée du cavalier, le coup d'espadon vaudra mieux que le coup d'épée. La pique longue étant faible et embarrassante, nous approuvons davantage les deux javelots de cornouiller : on peut, sachant manier cette arme , en lancer d'abord un , et se servir de l'autre en avant, de côté et en arrière; ils sont en un mot plus forts et plus maniables que la pique. Darder du plus loin qu'on pourra, ce sera le mieux à notre avis : car ainsi , on a plus de temps pour se retourner et saisir le second javelot. Nous marquerons ici en peu de mots la meilleure manière de darder. En avançant la gauche, effaçant la droite, ets'élevant des cuisses, si on lâche le fer de manière que la pointe soit un peu tour-

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