‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 29 sur 203 · PÉTITION POUR LES VILLAGEOIS · texte numérisé non relu

PÉTITION POUR LES VILLAGEOIS

son du violon, comme la cour de Louis le Grand. Quand je dis comme, je m'entends; nous ne dansons pas gravement ni ne menons , avec nos femmes, nos maîtresses et nos bâtards. C'est là la première remarque; l'autre , la voici :

Les gendarmes se sont multipliés en France, bien plus encore que les violons , quoique moins nécessaires pour la danse. Nous nous en passerions aux fêtes du village , et à dire vrai ce n'est pas nous qui les demandons : mais le gouvernement est partout aujourd'hui , et cette ubiquité s'étend jusqu'à nos danses, où il ne se fait pas un pas dont le préfet ne veuille être informé pour en rendre compte au ministre. De savoir a qui tant de soins sont plus déplaisants, plus à charge , et qui en souffre davantage , des gouvernants ou de nous gouvernés, surveillés, c'est une grande question et curieuse, mais que je laisse à part , de peur de me brouiller avec les classes, ou de dire quelque mot tendant à je ne sais quoi.

Outre ces danses ordinaires les dimanches et fêtes , il y a ce qu'on nomme l'assemblée une fois l'an, dans chaque commune, qui reçoit à son tour les autres. Grande afflueuce ce jour-là , grande joie pour les jeunes gens. Les violons n'y font faute , comme vous pouvez croire. Au premier coup d'archet , on se place , et chacun mène sa prétendue. Autre part on joue à des jeux que n'afferme point le gouvernement : au palet , à la boule, aux quilles. Plusieurs, cependant, parlent d'affaires; des marchés se concluent, mainte vache est vendue qui n'avait pu l'être à la foire. Ainsi ces assemblées ne sont pas des rendez-vous de plaisir seulement, mais touchent les intérêts du pubUc et de chacun , et le lieu où elles se tiennent n'est pas non plus indifférent. La place d'Azai semble faite exprès pour cela ; située au centre de la commune , en terrain battu , non pavé , par là propre à toutes sortes de jeux et d'exercices; entourée de boutiques, à portée des hôtelleries, des cabarets ; car peu de marchés se font sans boire, peu de contredanses se terminent sans vider quelques pots de bière ; nul désordre , jamais l'ombre d'une querelle. C'est l'admiration des Anglais, qui nous viennent voir quelquefois, et ne peuvent quasi comprendre que nos fêtes populaires se passent avec tant de tranquillité, sans coups de poing comme chez eux , sans meurtres comme en Italie, sans ivres- morts comme en Allemagne.

Le peuple est sage , quoi qu'en disent les Notes secrètes. Nous travaillons trop pour avoir temps dep?nser à mal, et s'il est vrai, ce mot ancien,

que tout vice naît d'oisiveté , nous devons être exempts de vices, occupés comme nous le sommes six jours de la semaine sans relâche, et bonne part du septième, chose que blâment quelquesuns. Ils ont raison, et je voudrais que ce jour-là toute besogne cessât; il faudrait, dimanches et fêtes , par tous les villages , s'exercer au tir, au maniement des armes, penser aux puissances étrangères, qui pensent à nous tous les jours. Ainsi font les Suisses nos voisins, et ainsi devrions-nous faire, pour être gens à nous défendre en cas de noise avec les forts. Car de se fier au ciel et à notre innocence, il vaut bien mieux apprendre la charge en douze temps et savoir au besoin ajuster un Cosaque. Je l'ai dit et le redis : labourer, semer à temps, être aux champs dès le matin, ce n'est pas tout : il faut s'assurer la récolte. Aligne tes plants, mon ami, tu provigneras l'an qui vient, et quelque jour, Dieu aidant, tu feras du bon vin. Mais qui le boira ? Rostopschin , si tu ne te tiens prêt à le lui disputer. Vous, Messieurs, songez-y, pendant qu'il en est temps : avisez entre vous s'il ne conviendrait pas, vu les circonstances présentes ou imminentes , de vaquer le saint jour du dimanche , sans préjudice de la messe , à des exercices qu'approuve le Dieu des armées, tels que le pas de charge et les feux de bataillon. Ainsi pourrions-nous employer, avec très-grand profit pour l'Etat et pour nous, des moments perdus à la danse.

Nos dévots toutefois l'entendent autrement. Ils voudraient que, ce jour-là, on ne fit rien du tout que prier et dire ses heures. C'est la meilleure chose et la seule nécessaire, l'affaire du salut. Mais le percepteur est là ; il faut payei* et travailler pour ceux qui ne travaillent point. Et combien pensez-vous qu'ils soient à notre charge? enfants, vieillards, mendiants, moines, laquais, courtisans; que de gens à entretenir, et magnifiquement la plupart! Puis, la splendeur du trône, et puis la Sainte-Alliance; que de coûts , quelles dépenses ! et pour y satisfaire , a-t-on trop de tout son temps ? Vous le savez d'ailleurs et le voyez, Messieurs; ceux qui haïssent tant le travail du dimanche veulent des traitements, envoient des garnisaires, augmentent le budget. Nous devons chaque année, selon eux, payer plus et travailler moins.

Mais quoi? la lettretueet l'esprit vivifie. Quand l'Église a fait ce commandement de s'abstenir à certains jours de toute oeuvre servile, il y avait des serfs alors liés à la glèbe; pour eux, en leur faveur, le repos fut prescrit ; alors il n'était saint que la gent corvéable ne chômât volontiers ; le

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