‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 32 sur 203 · QUE L'ON EMPÊCHE DE DANSER · texte numérisé non relu

QUE L'ON EMPÊCHE DE DANSER

reilirc, et ne leur donnent l'absolution qu'autant i{u'elles promettent de renoncer à la danse, à (|uoi peu d'entre elles consentent, quelque ascendant que doive avoir , et sur le sexe et sur leur âge , un confesseur de vingt-cinq ans , à qui les aveux , le secret et l'intimité qui s'ensuit nécessairement, donnent tant d'avantages, tant de moyens pour persuader ; mais les pénitentes aiment la danse. Le plus souvent aussi elles aiment un danseur qui, après quelque temps de poursuite et d'amour, enfin devient un mari. Tout cela se passe publiquement : tout cela est bien , et en soi beaucoup plus décent que des conférences tête à tête avec ces jeunes gens vêtus de noir. Yat-ilde quoi s'étonner que de tels attachements l'emportent sur l'absolution, et que le nombre des communiants se trouve diminué cette année de plus des trois quarts, à ce qu'on dit ? La faute en est toute au pasteur, qui les met dans le cas d'opter entre ce devoir de religion et les affections les plus chères de la vie présente, montrant bien par là que le zèle pour conduire les âmes ne suffit pas , même uni à la charité. Il y faut ajouter encore la discrétion , dit saint Paul , aussi nécessaire aujourd'hui, dans ce mystère pieux, quelle le fut au temps de l'apôtre.

En effet, le peuple est sage, comme j'ai déjà dit , plus sage de beaucoup , et plus heureux aussi qu'avant la révolution ; mais il faut l'avouer, il est bien moms dévot. Nous allons à la messe le dimanche à la paroisse, pour nos affaires, pour y voir nos amis ou nos débiteurs ; nous y allons ; combien reviennent (j'ai grand'honte à le dire sans l'avoir entendue, partent, leurs affaires faites, sans être entrés dans l'église ! Le curé d'Azai, à Pâques dernier, voulant quatre hommes pour porter le dais, qui eussent communié , ne les put trouver dans le village 5 il en fallut prendre de dehors , tant est rare chez nous et petite la dévotion. En voici la cause , je crois. Le peuple est d'hier propriétaire, ivre encore, épris, possédé de sa propriété ; il ne voit que cela , ne rêve d'autre chose, et nouvel affranchi de même, quant à l'industrie, se donne tout au travail , oublie le reste et la religion. Esclave auparavant, il prenait du loisir, pouvait écouter, méditer la parole de Dieu, et penser au ciel , où était son espoir, sa consolation. Maintenant il pense à la terre qui est à lui , et le fait vivre. Dans le présent ni dans l'avenir, le paysan n'envisage plus qu'un champ, une m.aison qu'il a ou veut avoir, pour laquelle il travaille, amasse, sans prendre repos ni repas. Il n'a d'idée que celle-là . et vouloir l'en distraire.

lui parler d'autre chose, c'est perdre son temps. Voilà d'où vient l'indifférence qu'à bon droit nous reproche l'abbé de la Mennais, en matière de religion. Il dit bien vrai ; nous ne sommes pas de ces tièdes que Dieu vomit, suivant l'expression de saint Paul, nous sommes froids, et c'est le pis. C'est proprement le mal du siècle. Pour y remédier, et nous amener de cette indifférence à la ferveur qu'on désire, il faut user de ménagements, de moyens doux et attrayants , car d'autres produiraient un effet opposé. La prudence y est nécessaire, ce qu'entendent mal ces jeunes curés, dont le zèle, admirable d'ailleurs, n'est pas assez selon la science. Aussi leur âge ne le porte pas. Pour en dire ici ma pensée, j'écoute peu les déclamations contre la jeunesse d'à présent, et tiens fort suspectes les plaintes qu'en font certaines gens , me rappelant toujours le mot vengeons-nous imr en médire (si on médisait seulement; mais on va plus loin) ; pourtant il doit y avoir du vrai dans ces discours , et je commence à me persuader que la jeunesse séculière, sans mériter d'être sabrée, foulée aux pieds, ou fusillée, peut ne valoir guère aujourd'hui , puisque même ces jeunes prêtres, dans leurs pacifiques fonctions, montrent de telles dispositions, bien éloignées de la sagesse et de la retenue de leurs anciens. Je vous ai déjà cité. Messieurs, notre lx)n curé de Véretz, qui semble un père au milieu de nous; mais celui d'Azai, que remplace le séminariste, n'avait pas moins de modération, et s 'était fait de mêmeune famille de tous ses paroissiens, partageant leurs joies , leurs chagrins , leurs peines comme leurs amusements, où de fait on n'eût su que reprendre ; voyant très- volontiers danser fdles et garçons, et principalement sur la place; car il l'approuvait là bien plus qu'en quelque autre lieu que ce fût, et disait que le mal rarement se fait en public. Aussi trouvait-il à merveille que le rendez-vous des jeunes filles et de leurs prétendus fût sur cette place plutôt qu'ailleurs, plutôt qu'au bosquet ou aux champs, quelque part loin des regards, comme il arrivera quand nos fêtes seront tout à fait supprimées. Il n'avait garde de demander cette suppression , ni de mettre la danse au rang des péchés mortels , ou de recouriraux puissances pour troubler d'innocents plaisirs. Car, enfin, ces jeunes gens, disait-il. doivent se voir, se connaître avant de s'épouser; et où se pourraient-ils jamais rencontrer plus convenablement que là, sous les yeux de leurs amis, de leurs parents et du public, souverain juge eu fait de convenance et dhonnétete ?

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