‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 35 sur 203 · REPONSE AUX LETTRES ANONYMES · texte numérisé non relu

REPONSE AUX LETTRES ANONYMES

depuis, en cas pareil , et Archimède jadis. Parmi tous ces grands noms, je n'ose me placer ; mais pourtant j'ai aussi quelque chose à finir, et l'on va méjuger, et je vois bien des Seize. Tout beau , soyons modeste.

Dans la vôtre. Monsieur, qui m'écrivez de

Paris , vous me dites. . . voici vos termes : Je

suis de vos amis , Monsieur, et comme tel je vous dois un avis. On va vous remettre en prison ; c'est une chose résobie, et je le sais de bonne part, non pas pour votre pétition des villageois qui veulent danser, écrit innocent et bénin , où personne n'a rien vu qui pût offenser le parti régnant. C'est le prétexte tout au plus , l'occasion qu'on cherchait pour vous persécuter, mais non le vrai motif. On vous en veut , parce que vous êtes Orléaniste, ami particulier du duc d'Orléans. Vous l'avez loué dans quelques brochures , vous êtes du parti d'Orléans. Voilà ce qui se dit de vous, et que bien des gens croient, non pas moi. Je juge de vous tout autrement. Vous n'êtes point Orléaniste, ami et partisan du duc : vous n'aimez aucun prince , vous êtes républicain.

Ce sont vos propres mots. Suis-je donc républicain? J'ai lu de bons auteurs et réfléchi longtemps sur le meilleur gouvernement. J'y pense même encore à mes heures de loisir : mais j'avance peu dans cette recherche, et loin d'avoir acquis par de telles études l'opinion décidée que vous me supposez , je trouve , s'il faut l'avouer, que plus je médite , et moins je sais à quoi m'en tenir; d'où vient que dans la conversation, et bien des gens m'en font un reproche , aisément je me range, sans nulle complaisance, à l'avis de ceux qui me parlent , pourvu qu'ils aient un avis , et non de simples intérêts sur ces grandes questions débattues de nos jours avec tant de chaleur. Je conteste fort peu : j'aime la liberté par instinct, par nature. Je serais républicain avec vous en causant, car vous l'êtes, je le vois bien, et vous m'étaleriez toutes les bonnes raisons qui se peuvent donner en faveur de ce gouvernement. Vous n'auriez point de peine à me gagner ; mais bientôt, rencontrant quelqu'un qui médirait et montrerait par vives raisons qu'il peut y avoir liberté dans la monarchie, s'il n'allait même jusqu'à prétendre , car c'est l'opinion de plusieurs , et elle se peut soutenir, qu'il n'y a de liberté que dans la monarchie, alors je passerais de ce côté, abandonnant la république, tant je suis maniable, docile , doutant de mes propres idées , en tout aisé à convertir, pour peu qu'on me veuille prêcher, non forcer.

Et voilà le tort qu'ont avec moi les gouvernants et leurs agents. Ils ne causent jamais, ne répondent à rien. Je leur dis qu'il ne faut pas nous faire payer Chambord, et le prouve de mon mieux, assez clairement, ce me semble. Étant d'avis contraire , s'ils daignaient s'expliquer, s'ils entraient en propos , on verrait leurs raisons , et le moindre discours, fondé sur quelque apparence de bon sens, m'amènerait aisément à croire que je me trompe; qu'acheter Chambord est pour nous la meilleure affaire, et que nous avons de l'argent de reste. On m'a persuadé des choses plus étranges; mais ils ne répondent mot , et me mettent en prison. Quel argument, je vous prie? Est-ce là raisonner ? Dès lors plus de doute. J'ai dit la vérité ; j'abonde dans mon sens et n'en veux pas démordre. Ma remarque subsiste. Me voilà convaincu, et le public avec moi, qu'ils ne savent que dire, qu'ils n'ont pas même pour eux de mauvaises raisons ; que ne voulant s'amender ni s'avouer dans l'erreur, c'est le vrai qui les fâche, et je triomphe en prison.

Une autre fois je les avertis que de jeunes curés dans nos campagnes , par un zèle indiscret , compromettent la religion, en éloignent le peuple au lieu de l'y ramener. Que font mes gouvernants là-dessus? Vous croyez qu'ils vont examiner si je dis vrai , afin d'y apporter remède. J'e» use de la sorte et vous aussi , je pense , quand on vous donne quelque avis. Mais des ministres , fi ! ce serait s'abaisser. Ce serait ce qu'à la cour on nomme recevoir la loi des sujets. Sans rien examiner, on me remet en prison, et je triomphe encore comme Wackefield à Newgate ; il y mourut; voici l'histoire :

C'était un homme de bien , fameux par .son savoir. Les ministres voulant augmenter le budget, vantaient l'économie et la gloire que ce serait à la nation anglaise à payer plus d'impôts qu'aucune de l'Europe. Les impôts , selon eux , ne pouvaient être trop forts. Que l'on ôte à chacun la moitié de son bien , le rapport des fortunes entre elles restant le même , personne n'est appauvri. Si , disaient-ils , une maison s'enfonçait d'un étage ou deux, en gardant son niveau, elle en serait plus solide. Ainsi la réduction de toutes les fortunes au profit du trésor consolide l'Etat, et cette réduction est une chose en soi absolument indifférente. Oui, bien pour vous, dit Wackefield dans un écrit célèbre alors, pour vous qui habitez le haut de la maison; mais nous, dans les étages bas , nous sommes enterrés , monseigneur. Ce mot parut séditieux, offensant le

ADRESSÉES A PAUL-LOUIS COURIER

roi , la morale , subversif de l'ordre social ; et le boa WackefR'ld, traduit devant ses juges naturels qui tous dépendaient des ministres, avec un avocat également naturel qui dépendait des ju- Ljes, son procès instruit dans la forme, s'entendit condamner à trois ans de prison. Il n'y fut pas ce temps; au bout de quelques mois, malade, ses amis, comme il était peu riche , avaient souscrit entre eux ix)ur que sa femme et ses enfants pussent loger près de la prison ; mais l'autorité s'y opposant, au nom de l'ordre social, il mourut sans secours, sans consolation, moins à plaindre que ceux qui le persécutaient ; car il avait pour lui l'approbation publique, l'assurance d'avoir bien dit et bien fait. Mais ils vécurent eux, dévorés de soucis, de rage ambitieuse, ou se coupèrent le cou, las de mentir, de tromper, d'augmenter le budget, et de faire curée des entrailles du peuple à de lâches courtisans.

Ainsi périt Wackefield pour une seule parole. Rien n'est si dangereux que de parler à ceux qui sont forts et veulent de l'argent. C'est la bourse à la raain qu'il faut répondre. Eh bien I connaissant ces exemples , que n'en profîtiez-vous ? De semblables leçons devaient vous rendre sage, même avant celle que vous avez eue en votre personne ; voilà ce qu'on me dit : pourquoi écrire enfin ? et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ? >'e sauriez-vous vous taire , et , comme dit Boileau , imiter de Conrard le silence prudent ? Ce Conrard, bel esprit, par principe de conduite, parlait peu et n'écrivait point ; il réussit dans le monde et fut de l'Académie. Car alors aussi on faisait académiciens ceux qui n'écrivaient point, sans toutefois mettre en prison ceux qui écrivaient. Vous, Paul-Louis, vous deviez être nonseulement prudent, mais muet, afin, sinon de parvenir à l'Académie, de\ivre en paix , du moins. Il fallait vous tenir coi , tailler votre vigne , non votre plume ; vous faire petit, ne bouger, de peur d'être le moins du monde aperçu , entendu. On vous guettait , vous le voyez ; on ne vous pardonnera pas. Pourquoi cela , monsieur l'anonyme , s'il vous plaît? On a bien pardonné à M. Pardessus. Mais écoutez encore, avant que je réponde, écoutez ce récit, qui ne vous tiendra guère.

Un écrivain célèbre en Angleterre, auteur d'un des meilleurs ouvrages que l'on ait jamais fait , l'auteur de Robinson , Daniel de Foe , publia un écrit tendant à insinuer que les dépenses de la cour étaient considérables. Aussitôt les ministres le livrent à leurs juges. On le mit en prison ; il écrivit encore, on le mit au carcan. Ses amis le

blâmaient; mais il leur répondit : Il ne dépend pas de moi de parler ou de me taire; et lorsque l'esprit souffle, il faut lui obéir. C'était le langage du temps. On tirait tout de l'Écriture , comme à présent de Jean-Jacques. On parlait la Bible, aujourd'hui on parle Rousseau. Un abbé met en pièces Emile , pour prêcher aux indifférents en matière de religion.

Quant à moi , ce n'est pas l'esprit , c'est la sottise qui me fait aller en prison. J'ai cru bonnement à la Charte; j'ai donné dans la Charte en plein, je le confesse, à ma très-grande honte , et pourtant de plus lins y ont été pris comme moi. De ma vie, sans la Charte, je n'eusse imaginé de parler au public de ce qui l'intéresse. Robespierre. Barras et le grand Napoléon , depuis plus de vingt ans , m'avaient appris à me taire , Bonaparte surtout; ce héros ne trompait pas. Il ne nous baillait pas le lièvre par l'oreille : jamais ne nous leurra de la liberté de la presse ni d'aucune liberté. Un peu turc dans sa manière, il mettait au bagne ce bon peuple, mais sans l'abuser le moins du monde, et ne nous cacha point sa royale pensée , qui fut toujours d'avoir en propre nos corps et nos biens seulement. Des âmes, il en faisait peu de cas : ce n'est que depuis lui qu'on a compté les âmes. Voulant parler tout seul, il imposa silence à nous premièrement, puis à l'Europe entière, et le monde se tut : personne ne souffla, homme ne s'en plaignit; ayant cela de commode , qu'avec lui on savait du moins à quoi s'en tenir. J'aime cette façon, et j'ai tàté de l'autre. La Charte vint, on me dit : Parlez, vous êtes libre , écrivez , imprimez ; la liberté de la presse et toutes libertés vous sont garanties. Que craignez-vous ? Si les puissants se fâchent , vous avez le jury et la publicité , le droit de pétition ; vos députés à vous, élus, nommés par vous. Ils ne souffriraient pas que l'on vous fasse tort. Parlez un peu pour voir; dites-nous quelque chose. Moi pauvre, qui ne connaissais pas le gouvernement provocateur, pensant que c'était tout de bon, j'ouvre la bouche et dis : Je voudrais, s'il vous plaisait, ne pas payer Chambord. Sur ce mot, on me prend , on me met en prison. Sortj , je ne pus croire, tant j'étais de mon pays , qu'il n'y eût à cela quelque malentendu. Ils m'auront mal compris, me disais-je, assurément. Un peu de .sens coHunun ( chose rare ! j eût sufii pour me tirer d'erreur : mais imbu de ma Charte et de mes garanties, persuadé qu'on m'écouterait sans mauvaise humeur, cette fois je hasarde une autre requête. Si c'était, dis-je, tenant mon chapeau a

Page 1