‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 37 sur 203 · REPONSE AUX LETIRES ANONYMES · texte numérisé non relu

REPONSE AUX LETIRES ANONYMES

an curé trouva fort mauvais que la duchesse de Bourgogne vînt à l'église en habit de chasse qui boutonnait jusqu'au menton et avait des manches. Il la renvoya s'habiller, hautement loué du roi et de la cour. La duchesse alla s'habiller , et revint lîientôt à peu près nue, les épaules, les bras, le dos , le sein découverts , la chute des reins bien marquée. C'était l'habit décent, et elle fut admise à faire ses dévotions.

Mais l'abbé Mingrat ne souffrait point qu'un bras nu se montrât à l'église , et même ne pouvait , sans horreur, dans les vêtements d'une femme , soupçonner la forme du corps. Ami du temps passé d'ailleurs , il prêchait les vieilles mœurs à l'âge de vingt ans , la restauration , la restitution , tonnant contre la danse et les manches de chemise. Les autorités le soutenaient, les hautes classes l'encourageaient, le peuple l'écoutait, les gendarmes aussi et le garde-champêtre, qui jamais ne manquaient au sermon. Enfin , il voulait rétablir, d'accord avec ses supérieurs , la pureté de l'ancien régime. Pour y mieux réussir, il forma chez sa tante, venue avec lui à Saint-Opre, une école de petites filles, auxquelles elle montrait à lire, les instruisant et préparant pour la communion. Il assistait aux leçons , dirigeait l'enseignement. Deux déjà parmi elles approchaient de quinze ans, et lui parurent mériter une attention particulière. II les fit venir chez lui ; distinction enviée de toutes leurs compagnes , flatteuse pour leurs parents. Ces jeunes filles donc vont chez le jeune curé. Partout cela se fait depuis quelques années , aux champs comme à la ville ; les magistrats l'approuvent, et les honnêtes gens en augurent le prompt rétablissement des mœurs. Elles y allaient souvent, ensemble ou séparées ; c'était pour écouter des lectures chrétiennes , répéter le catéchisme, apprendi'e des versets, des psaumes, des oraisons ; et tant y allèrent , qu'à la fin une d'elles se sent mal à l'aise , souffrante ; elle avait des maux de cœur.

Lisez l'histoire, et comparez, monsieur l'anonyme , le passé avec le présent. Pour moi , je ne fais autre chose ; c'est la meilleure étude qu'il y ait. Je trouve que, du temps de nos pères, Guillaume Rose, étant curé d'une paroisse de Paris, catéchisait de jeunes filles, qui s'assemblaient pour recevoir les pieuses leçons chez une dame. Là venait entre autres assidûment la fille unique , âgée de treize à quatorze ans, du président de Neuilly, qui bientôt fut grosse des œuvres de l'abbé Guillaume. Au temps des bonnes mœurs , pareille chose arrivait sans qu'on y prît trop

garde, quand les filles n'avaient point de père président. Celui-ci porta plainte; on décréta Guillaume; le clergé intervint. La justice n'a jamais beau jeu contre le clergé, qui d'abord ne veut pas qu'on le juge, et en ce temps-là menait le peuple. Messire Guillaume se moqua du parlement , du président , et de la fille , et de l'enfant, puis fut évêque de Senlis , dévoué au pape son créateur, comme on dit à Rome.

De ce genre est un autre fait moins ancien, mais horrible, et par là plus semblable à celui de Mingrat. Il n'y a pas quarante ans que, dans un couvent près de Nogent-le-Rotrou , on élevait de jeunes demoiselles sous la direction d'un saint homme j)rêtre , abbé qui les confessait , les instruisait, catéchisait , et continua longues années, sans qu'on eût de lui nul soupçon. Mais à la fin on découvrit qu'il en avait séduit plusieurs , et que quand une devenait grosse, il l'empoisonnait, la gardait, écartant d'elle tout le monde, sous prétexte de confession ou d'exhortation à la mort, ne la quittait point qu'elle ne fut morte, ensevelie, enterrée. De tels faits rarement parviennent à la connaissance du public. Le saint personnage fut enlevé secrètement et enfermé, suivant la coutume d'alors. Retournons à l'abbé Mingrat.

Cette enfant se trouve grosse , ne sachant comment faire , ayant peur de sa mère , va se confesser au curé d'un village non loin de celui-là , à un homme tout différent de Mingrat. Il laissait danser, ne songeait point aux manches de chemise. La pauvrette lui dit son malheur, et refusant de déclarer qui en était cause, ne voulait accuser qu'elle seule. Mais , lui dit le curé , ma fille, est-il marié cet homme ? — Non. — Il faut l'épouser. — Impossible! Elle se trompait; car qui peut empêcher un homme de se marier, s'il ne l'est; de faire une épouse de celle qu'il a rendue mère ? quelle loi le défend? quelle morale? elle devait dire, pauvre enfant! Dieu, les hommes, le bon sens , la nature, l'Évangile et la religion le veulent; mais le pape ne veut pas; et pour cela je meurs, pour cela je suis perdue. Ainsi à peine répondait-elle, avec plus de sanglots que de mots , aux questions de ce bon curé qui, enfin pourtant, parvenu à lui faire nommer l'abbé Mingrat, dès le soir même alla chez lui et lui parla. L'autre se fâche au premier mot, s'emporte et crie contre le siècle, accusant A^'oltaire et Rousseau , et la philosophie, et la corruption de la révolution. Le bon homme eut beau dire et faire , il n'en put tirer autre chose. Au bout de quelques jours, la fille

ADRESSÉES A PAUL-LOUIS COURIER

disparut, sans que jamais parents ni amis en pussent avoir de nouvelles. On en demanda de tous côtés et longtemps , inutilement ; on finit par n'y plus penser. Voilà la première partie de l'histoire du curé Mingrat.

La seconde est connue par les papiers publics , ou vous avez pu a oir comment , à cause des bruits qui couraient , on le transféra de Saint-Opre .1 la cure de Saint-Quentin. C'est la discipline. Quand un prêtre a donné quelque part du scandale, ou l'envoie ailleurs. Dans les cas graves seulement, il est suspendu à sacri.s, privé pour un temps de dire messe , et si la justice s'en mêle , le clergé proteste aussitôt; car on ne peut juger les oints. Le curé de Pezai en Poitou , l'abbé Gelée, ex-capucin, ayant commis là une grosse et visible faute contre son vœu de chasteté , la justice se tut , malgré toutes les plaintes ; on le transféra ou il est, et ne semble pas corrigé, comme ne le fut point l'abbé Mingrat qui , dans sa nouvelle paroisse, redoublant de sévérité, fit la guerre plus que jamais à la danse et aux manches de chemise. Certaine dévote , bientôt , femme dun tourneur, jeune et belle , le prit pour confesseur, et le voyait chez elle souvent, sans qu'on en causât néanmoins; car elle passait pour trèssage. Un soir qu'elle était venue sur le tard à confesse , il la retint longtemps , puis l'envoie voir sa tante , qui demeurait chez lui , mais qu'il savait, absente, ne devoir point revenir ce jourlà ; et partant par un autre chemin , arrive avant cette femme , entre , quand elle vint , la fit entrer. Ce qui se passa la-dedans , on l'ignore. II l'emporta morte dans une grotte près du village, ou . avec un couteau de poche , l'ayant dépecée par morceaux , un a un , il les alla jeter dans la ri- ^^ère ; c'est l'Isère. Ces lambeaux , quelque temps après , furent trouvés flottants sur l'eau , et réunis et reconnus , comme le couteau plein de sang oublié par lui dans la grotte. Alors on se souvint de la fille de Saint-Opre.

Vous savez aussi comme il s'est soustrait aux poursuites , qui n'eussent pas eu lieu sans le maire. Par le maire seul tous les faits furent constatés, publiés malgré les dévots et le clergé , qui ne voulaient pas qu'on en parlât. Telle est leur maxime de tout temps. 'S'il arrive, dit Fénelon, que le prêtre fasse une faute , on doit modestement baisser les yeux et se taire. Mais le bruit d'un acte si atroce s'étant promptement répandu , on essaya d'en jeter le soupçon sur quelque autre. Même un grand vicaire à Grenoble, l'abbé Bochard , prêcha un sermon tout exprès sur les ju-

gcments téméraires, disant : « Mes frères, prenez garde ; tel peut vous paraître coupable , qui , par son devoir, est tenu , lui en dût-il coûter et l'honneur et la vie, de celer le crime d'autrui ; et la malice d'autre part est si grande en ce siècle-ci , que, pour se laver, on ne feint point de calomnier et de noircir les plus gens de bien. » C'était le mari de cette femme qu'on indiquait par lÀ comme son vrai meurtrier, et le curé comme un martyr du secret de la confession. Cette pieuse invention , soutenue de toute la cabale dévote , aurait peut-être réussi et donné le change au public , sans le maire de Saint-Quentin , qui n'étant dévot ni dévoué , mais honnête homme seulement , par une information qu'il fit , força la justice d'agir. Le curé ne fut pas arrêté, parce que le Seigneur a dit : Gardez de toucher à mes oints. Condamné comme contumace, il s'est retiré en Savoie , où maintenant il passe pour un saint et fait des miracles. Ou vient à lui de la vallée, de la montagne, en pèlerinage; on accourt , les femmes surtout , le voir, lui demander sa bénédiction. Cette main les bénit ; il leur tend cette main qu'elles baisent , femmes et filles , sans penser, sans frémir, sachant ce qu'il a fait ; car d'un lieu si voisin , personne ne l'ignore. Mais on lui pardonne beaucoup, parce qu'il a beaucoup aimé ; ou peut-être il se repent , et dès lors il vaut mieux que quatre-vingt -dix-neuf justes. Qu'il en confesse encore quelquunejeune, jolie, et qu'elle lui résiste , il en fera comme des autres , sans perdre pour cela le paradis. Saint Bon avait tué père et mère. Saint Mingrat ne tue que ses maîtresses , et ensuite fait pénitence.

Vous l'appelez hypocrite; moi je le crois dévot sincère et de bonne foi. La dévotion s'allie à tout. Lorsqu'on fait en Italie assassiner son emiemi , cela coûte vingt ou dix ducats , selon qu'on veut le damner ou qu'on ne le veut pas. Pour ne le point damner, on lui dit avant de le tuer : Recommande ton âme à Dieu; pardonne-moi, et fais un acte de contrition. Il dit son in manus, pardonne, et on l'égorgé; il va en paradis. Mais voulant le damner , on s'y prend autrement. Il faut tâcher de le trouver en péché mortel ; et pour le plus sûr, on lui dit , le poignard levé : Renie J)ieu, ou je te tue. Il renie , on le tue, et il va en enfer. Ces choses se font tous les jours, là où personne ne voudrait , pour rien au monde , avoir goûté d'un potage gras le vendredi. Voilà la dévotion vraie , naïve , non feinte, non suspecte d'hypocrisie. La morale, dit-on, est fondée làdessus.

RÉPONSE AUX LETTRES ANONYi\[ES

Ces gens sont dévots sans nul doute, et M ingrat l'est aussi, amoureux de plus, c'est-à-dire, sujet à l'amour, qui , chez les hommes de sa robe , se tourne souvent en fureur. Un grand médecin l'a remarqué : cette maladie , sorte de rage qu'il appelle érotomanie , semble particulière aux prêtres. Les exemples qu'on en a vus , assez nombreux , sont tous de prêtres catholiques, tels que celui qui massacra, comme raconte Henri Etienne, tous les habitants d'une maison , hors la personne qu'il aimait; et l'autre dont parle Buffon. Celuilà , parce qu'on sut à temps le lier et le traiter, guérit ; sans quoi il eût commis de semblables violences. 11 a lui-même écrit au long , dans une lettre qui depuis est devenue publique , l'histoire de sa frénésie , dont il explique les causes aisées à concevoir. Dévot et amoureux, jeune, confessant les filles, il voulut être chaste.

Quelle vie en effet , quelle condition que celle de nos prêtres! on leur défend l'amour, et le mariage surtout; on leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une, et vivent avec toutes familièrement ; c'est peu ; mais dans la confidence , l'intimité, le secret de leurs actions cachées , de toutes leurs pensées. L'innocente fillette , sous l'aile de sa mère , entend le prêtre d'abord , qui bientôt l'appelant, l'entretient seul à seule, qui, le premier, avant qu'elle puisse faillir, lui nomme le péché. Instruite, il la marie ; mariée , la confesse encore et la gouverne. Dans ses affections , il précède l'époux, et s'y maintient toujours. Ce qu'elle n'oserait confier à sa mère , avouer à son mari , lui prêtre le doit savoir, le demande , le sait , et ne sera point son amant. En effet, le moyen ? n'estil pas tonsuré? il s'entend déclarer à l'oreille, tout bas , par une jeune femme, ses fautes , ses passions , ses désirs , ses faiblesses , recueille ses soupirs sans se sentir ému, et il a vingt-cinq ans.

Confesser une femme ! imaginez ce que c'est. Tout au fond de l'église, une espèce d'armoire, de guérite, est dressée contre le mur exprès, où ce prêtre, non Mingrat, mais quelque homme de bien , je le veux , sage , pieux , comme j'en ai connu , hommepourtant et jeune , ils le sont presque tous , attend le soir après vêpres sa jeune pénitente qu'il aime ; elle le sait : l'amour ne se cache point à la personne aimée. Vous m'arrêterez là : son caractère de prêtre, son éducation,

son vœu Je vous réponds qu'il n'y a vœu qui

tienne ; que tout curé de village , sortant dr^ séminaire, sain, robuste et dispos, aime sans aucun doute une de ses paroissiennes. Cela ne peut être

autrement ; et si vous contestez , je vous dirai bien plus, c'est qu'il les aime toutes, celles du moins de son âge ; mais il en préfère une , qui lui semble, sinon plus belle que les autres, plus modeste et plus sage , et qu'il épouserait ; il en ferait une femme vertueuse , pieuse, n'était le pape. Il la voit chaque jour, la rencontre à l'église ou ailleurs, et devant elle assis aux veillées de l'hiver, il s'abreuve, imprudent! du poison de ses yeux.

Or, je vous prie, celle-là, lorsqu'il l'entend venir le lendemain , approcher de ce confessionnal , qu'il reconnaît ses pas et qu'il peut dire : C'est elle , que se passe-t-il dans l'âme du pauvre confesseur ? honnêteté , devoir, sages résolutions , ici servent de peu , sans une grâce du ciel toute particulière. Je le suppose un saint ; ne pouvant fuir, il gémit apparemment, soupire, se recommande à Dieu ; mais si ce n'est qu'un homme , il frémit , il désire , et déjà malgré lui , sans le savoir peut-être , il espère. Elle arrive , se met à ses genoux , à genoux devant lui dont le cœur saute et palpite. Vous êtes jeune , Monsieur, ou vous l'avez été ; que vous semble entre nous d'une telle situation ? Seuls , la plupart du temps , et n'ayant pour témoins que ces murs, que ces voûtes, ils causent; de quoi ? hélas ! de tout ce qui n'est pas innocent. Ils parlent, ou plutôt murmurent à voix basse, et leurs bouches s'approchent, leur souffle se confond. Cela dure une heure ou plus, et se renouvelle souvent.

Ne pensez pas que j'invente. Cette scène a lieu telle que je vous la dépeins, et dans toute la France ; chaque jour se renouvelle par quarante mille jeunes prêtres, avec autant déjeunes filles qu'ils aiment , parce qu'ils sont hommes , confessent de la sorte , entretiennent tête à tête , visitent , parce qu'ils sont prêtres, et n'épousent point, parce que le pape s'y oppose. Le pape leur pardonne tout , excepté lemariage , voulant plutôt un prêtre adultère , impudique , débauché , assassin , comme Mingrat , que marié. Mingrat tue ses maîtresses ; on le défend en chaire : ici on prêche pour lui ; là , on le canonise. S'il en épousait une, quel monstre ! il ne trouverait d'asile nulle part. Justice en serait faite bonne et prompte , comme du maire qui les aurait mariés. Mais quel maire oserait?

Réfléchissez maintenant, Monsieur, et voyez s'il était possible de réunir jamais en une même personne deux choses plus contraires que l'emploi de confesseur et le vœu de chasteté ; quel doit être le sort de ces pauvres jeunes gens , entre la défense de posséder ce que nature les force d'aimer, et l'obligation de converser intimement,

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