‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 39 sur 203 · AVIS DU LIBRAIRE-EDITEUR · texte numérisé non relu

AVIS DU LIBRAIRE-EDITEUR

Nous ne donnons que des extraits du Livret de Paul-Louis, vigneron, dans lequel se trouvent beaucoup de choses intelligibles pour lui seul, d'autres trop hardies pour le temps, et qui pourraient lui faire de fâcheuses affaires. Nous avons supprimé ou adouci ces traits. Il faut respecter les puissances établies de Dieu sur la terre, et ne pas abuser de la 11rerlé de la presse'.

— Monsieur de Talleyraud , dans sou discours au roi pour l'empêcher de faire la guerre , a dit : Sire, je suis vieux. C'était dire : Vous êtes vieux : car ils sont du même âge. Le roi , choqué de cela , lui a répondu : Non , Monsieur de Talleyrand, non , vous n'êtes point vieux ; l'ambition ne vieillit pas.

Talleyrand parle haut , et se dit responsable de la Restauration.

Ces mots vieillesse et mort sont durs à la vieille cour. Louis XI les abhorrait, celui de mort surtout, et afin de ne le point entendre, il voulut que quand on le verrait à l'extrémité , on lui dît seulement : Parlez peu, pour l'avertir de sa situation. Mais ses gens oublièrent l'ordre , et lorsqu'il en vint là , lui dirent crûment le mot , qu'il trouva bien amer. ( Voir Philippe de Comines.)

— Marchangy, lorsqu'il croyait être député , s^; trouvant chez monsieur Peyronnet, examinait l'appartement , qui lui parut assez logeable ; seulement il eût voulu le salon plus orné, l'antichambre plus vaste , afin d'y faire attendre et la cour et la ville; peu content d'ailleurs de l'escalier. Le Gascon , qui connut sa pensée , eut peur de cette ambition , et résolut de l'arrêter , comme il fit en laissant paraître les nuUités de son élection , dont sans cela on n'eût dit mot.

—Quatre gardes du corps ont battu le parterre au Gymnase dramatique. On dit que cela est

« Nous n'avons pas besoin de dire que cet avis est de Courier lui-même; il se trouvait en tête de la première édition du Livret; nous l'avons con*er\é. ( A"o/e de V éditeur. )

contraire à l'ordonnance de Louis XIII , qui leur défend de maltraiter ni frapper les sujets du roi sans raison. Mais il y avait une raison ; c'est que le parterre ne veut point applaudir des couplets qui plaisent aux gardes du corps et leur promettent la victoire en Espagne, s'ils y font la guerre, ce qui n'est nullement vraisemblable.

— Près des Invalides , six Suisses ont assailli quelques bouchers. Ceux-ci ont tué deux Suisses et blessé tous les autres, qui se sont sauvés en laissant sabres et shakos. Les bouchers devraient quelquefois aller au parterre , et les Suisses toujours se souvenir du 1 0 août.

— Lebrun trouve dans mon Hérodote un peu trop de vieux français, quelques phrases traînantes. Béranger pense de même, sans blâmer cependant cette façon de traduire. On est content de la préface.

— Le boulevard est plein de caricatures , toutes contre le peuple. On le représente grossier, débauché , crapuleux , semblable à la cour, mais en laid. Afin de le corrompre , on le peint corrompu. L'adultère est le sujet ordinaire de ces estampes. C'est un mari avec sa femme sur un lit et le galant dessous , ou bien le galant dessus et le mari dessous. Des paroles expliquent cela. Dans une autre , le mari , lorgnant par la serrure , voit les ébats de sa femme ; scène des \siriétés. Ce théâtre aura bientôt le privilège exclusif d'en représenter de pareilles. Il jouera seul les pièces qu'on appelle grivoises, cest-à-dire; sales, dégoûtantes, comme la Marchande dt Goujons. Les censeurs ont soin d'en ôter tout ce qui pourrait inspirer quelque sentiment généreux . La pièce est bonne pourvu qu'il n'y soit point question de liberté, damour du pays; elle est excellente , s'il y a des rendez-vous de charmantes femmes avec de charmants militaires, qui battent leurs valets , chassent leurs créanciers , escroquent leurs parents ; c'est le bel air qu'on recommande. Corrompre le peuple est l'affaire ,

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ïa grande affaire maintenant. A l'église et dans les écoles , on lui enseigne l'hypocrisie ; au théâtre, l'ancien régime et toutes ses ordures. On lui tient prêtes des maisons où il va pratiquer ces leçons. En Angleterre , tout au contraire , les caricatures et les farces se font contre les grands, livrés à la rLsée du peuple , qui conserve ses mœurs et corrige la cour.

— Un homme , que j'ai vu , arrive d'Amérique. Tl y est resté trois ans sans entendre parler de ce que nous appelons ici l'autorité. Nul ne lui a demandé son nom, sa qualité, ni ce qu'il venait faire , ni d'où , ni pourquoi , ni comment. Il a vécu trois ans sans être gouverné , s'ennuyant à périr. Il n'y a point là de salons. Se passer de salons, impossible au Français, peuple éminemment courtisan. La cour s'étend partout en France ; le premier des besoins , c'est de faire sa cour. Tel brave à la tribune les grands , les potentats , et le soir devant... s'incline profondément, n'ose s'asseoir chez... qui lui frappe sur l'épaule et l'appelle mon cher. Que de maux naissent , dit la Bruyère , de ne pouvoir être seul !

— A Boulogne-sur-Mer, M. Léon de Ghanlaire avait établi une école d'enseignement mutuel , dans une salle bâtie par lui exprès avec beaucoup de dépenses. Là , trois cents enfants apprenaient l'arithmétique et le dessin. Les riches payaient pour les pauvres, et de ceux-ci cinquante se trouvaient habillés sur la rétribution des autres ; tout allait le mieux du monde. Ces enfants s'instruisaient et n'étaient point fouettés. Les frères ignorantins , qui fouettent et n'instruisent pas , ont fait fermer l'école, et de plus ont demandé que la salle de M. de Chanlaire leur fût donnée par les jésuites, maîtres de tout. Chanlaire est accouru ici pour parler aux jésuites et défendre son bien. ( Nota, que toute affaire se décide à Paris ; les provinces sont traitées comme pays conquis. ) Il va voir Frayssinous , qui lui répond ces mots : Ce que j'ai décidé , nulle puissance au monde ne le saurait changer. Parole mémorable et digne seulement d'Alexandre ou de lui.

Tous ces célibataires fouettant les petits garçons et confessant les filles, me sont un peu suspects. Je voudrais que les confesseurs fussent au moins mariés ; mais les frères fouetteurs , il faudrait , sauf meilleur avis , les mettre aux galères , ce me semble. Ils cassent les bras aux enfants qui ne se laissent point fouetter. On a vu cela dans les journaux de la semaine passée. Quelle rage ! Flagellandi tàm dira cupido!

Un An";lais m'a dit : Nos ministres ne valent

pas mieux que les vôtres. Us corrompent la nation pour le gouvernement , récompensent la bassesse , punissent toute espèce de générosité. Us font de fausses conspirations, où ils mettent ceux qui leur déplaisent , puis de faux jurys pour juger ces conspirations. C'est tout comme chez vous. Mais il n'y a point de police. Voilà la différence.

Grande, très-grande cette différence, à l'avantage de l'Anglais. La police est le plus puissant de tous les moj^ens inventés pour rendre un peuple vil et lâche. Quel courage peut avoir l'homme élevé dans la peur des gendarmes , n'osant ni parler haut, ni bouger sans passe-port , à qui tout est espion, et qui craint que son ombre ne le prenne au collet?

Pour faire fuir nos conscrits, les Espagnols n'ont qu'à s'habiller en gendarmes.

— Quand Marchangy voulut parler aux députés , il fut tout étonné de se voir contredit , et perdit la tête d'abord. Il lui échappa de dire , croyant être au palais : Qu'on le raye du tableau ; en prison les perturbateurs; monsieur le président,

nous vous requérons Plaisante chose qu'un

Marchangy à la tribune , sans robe et sans bonnet

carré; mais avec son bonnet Jeffries, Lau-

bardemont! Il sera, dit-on, réélu , et songe à exclure les indignes.

— Les journaux de la cour insultent le duc d'Orléans. On le hait; on le craint; on veut le faire voyager. Le roi lui disait l'autre jour : Eh bien ! M. le duc d'Orléans , vous allez donc en Italie? — Non pas, sire, que je sache. — Mon Dieu si , vous y allez ; c'est moi qui vous le dis , et vous m'entendez bien. — Non, sire , je n'entends point , et je ne quitte la France que quand je ne puis faire autrement.

— Ce d'Effiat, député en ma place, est petitfils de Rusé d'Effiat qui donna l'eau de chicorée à madame Henriette d'Angleterre. Leur fortune vient de là. Monsieur récompensa ce serviteur fidèle. Monsieur vivait avec le chevalier de Lorraine, que Madame n'aimait pas. Le ménage était troublé. D'Effiat arrangea tout avec l'eau de chicorée. Monsieur, depuis ce temps , eut toujours du contre-poison dans sa poche , et d'Effiat le lui fournissait. Ce sont là de ces services que les grands n'oublient point, et qui élèvent une fa mille noble. Mon remplaçant n'est pas un homme à donner aux princes ni poison ni contre-poison ; il ferait quelque quiproquo. C'est une espèce d'imbécile qui sert la messe , et communie le plus souvent qu'il peut. Il n'avait , dit-on , que cinquante voix dans le collège électoral : ses scru-

DE PAUL-LOUIS, VIGNERON

tateurs ont fait le reste. J'en avais deux cent vingt «•onnues.

— L'empereur Alexandre a dit à M. de Chateaubriand : " Pour lintérét de mon peuple et de ma religion , je devais faire la guerre au Turc ; mais j'ai cru voir qu'il s'agissait de révolution entre la Grèce et le Turc , je n'ai point fait la guerre. J'aime bien moins mon peuple et ma religion, que je ne hais la révolution, qui est proprement ma bête noire. Je me réjouis que vous soyez venu: je voulais vous conter cela. » Quelle <îonfidence d'un empereur! Et le romancier qui publie cette confidence! Tout dans son discours est bizarre.

Il entend sortir les paroles de la bouche de l'empereur. On entend sortir un carrosse ou des chevaux de l'écurie ; mais qui diantre entendit jamais sortii- des paroles ? Et (fue ne dit-il : Je les ai vues sortir , ces paroles, de la bouche de mon bon ami qui a huit cent mille hommes sur pied? Cela serait plus positif , et Ton douterait moins de sa haute faveur à la cour de Russie.

>'otez qu'il avait lu cette belle pièce aux dames; et quand on lui parla d'en retrancher quelque chose , avant de la lire à la Chambre , il n'en voulut rien faire, se fondant sur l'approbation de madame Récamier. Or, dites maintenant qu'il n'y a rien de nouveau. Avait-on vu cela? >'ous citons les Anglais : est-ce que M. Canning , voulant parler aux Chambres de la paix, de la guerre, consulte les ladys , les mistriss de la cité ?

Les gens de lettres , en général , dans les emplois, perdent leur talent, et n'apprennent point les affaires. Rolingbroke se repentit d'avoir appelé près de lui Addison et Steele.

— Socrate , avant Roissy dAnglas, refusa, au péril de sa vie , de mettre aux voix du peuple assemblé une proposition illégale. Ravez n'a point

cela ; car il eût fait de même dans l'affaire de Manuel. Il est vrai que Socrate , présidant les tribus, n'avait ni traitement de la cour, ni gendarmerie à ses ordres. Manuel a été grand quatre joui-s ; c'est beaucoup. Que faudrait-il qu'il fît à présent ? Qu'il mourût , afin de ne point déchoir.

— DArlincourt est venu à la cour, et a dit : Voilà mon Solitaire et mes autres romans , qui n'en doivent guère au Christianisme de Chateaubriand. Mon galimatias vaut le sien ; faites-moi conseiller d'État au moins. On ne Ta pas écouté. De rage, il quitte le parti, et se fait libéral. C'est le maréchal d'Hocquincourt, jésuite ou janséniste, selon l'humeur de sa maîtresse et l'accueil qu'il reçoit au Louvre.

— Ravez maudit son sort, se donne à tous les diables. Il a fait ce qu'il a pu , dans l'affaire de Manuel, pour contenter le parti jésuite. Il n'a jK)int réussi. Ceux qu'il .sert lui reprochent de s'y être mal pris , disent que c'est un sot , qu'il devait éviter l'esclandre, et qu'avec un peu de prévoyance, il eût empêché l'homme d'entrer, ou l'eût fait sortir sans vacarme. Fâcheuse condition que celle d'un valet ! Sosie l'a dit : Les maîtres ne sont jamais contents. Ravez veut trop bien faire. Hyde de Neuville va mieux, et l'entend a merveille. Je vois, je vois la-bas les ministres de mon roi. Il a son roi comme Pardessus : Mon roi ma pardonné. Voilà le vrai dévouement. Le devouement doit être toujours un peu idiot. Cela plaît bien plus à un maître, que ces gens qui tranchent du capable.

— Serons-nous capucins, ne le serons-nous pas ? Voilà aujourd'hui la question. >'ous disions hier : Serons-nous les maîtres du monde ?

— Ce matin , me promenant dans le Palais- Royal, M.. 11... rd passe, et me dit: Prends garde, Paul-Louis , prends garde ; les cagots te feront assassiner. — Quelle garde veux-tu, lui dis-je, que je prenne ? ils ont fait tuer dès rois ; ils ont manqué frère Paul, l'autre Paul, à Venise, Fra Paolo Sarpi. Mais il l'échappa belle.

— Fabvier me disait un jour : Vos phi'aseurs gâtent tout : voulant être applaudis , ils mettent leur esprit à la place du bon sens , que le peuple entendrait. Le peuple n'entend point la pompeuse éloquence , les longs raisonnements. Il vous pal'aît, lui dis-je, aisé de faire un discours pour le peuple ; vous croyez le bon sens une chose commune et facile à bien exprimer.

— Le vicomte de Foucault nous parle de sa race. Ses ancêtres, dit-il, commandaient à la guerre. Il cite leurs batailles et leurs actions d'éclat. Mais la postérité (VAlphane et de Bayard, quand ce n'est qu'un gendarme aux ordres.d'un préfet , ma foi , c'est peu de chose. Le vicomte de Foucault ne gagne point de batailles ; il empoigne les gens. Ces nobles , ne pouvant être valets de cour , se font archers ou geôliers. Tous les gardes du corps veulent être gendarmes.

— Les Mémoires de madame Campan méritent peu de confiance. Faits pour la cour de Ronaparte , qui avait besoin de leçons , ils ont été re\ us depuis par des personnes intéressées à les altérer. L'auteur voit tout dans l'étiquette , et attribue le renversement de la monarchie à l'oubli du cérémonial. Rien des gens sont de cet avis. Henri I II fonda l'étiquette , et cependant fut assassiné. Oa

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