LIVRE I
pensif, muet , lui auparavant plus babillard que les cigales; il restait assis, immobile, lui qui avait accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau était oublié; sa flûte par terre abandonnée; il baissait la tète comme une fleur qui se penche sur sa tiije; il se consumait, il séchait comme les herbes au temps chaud , n'ayant plus de joie, plus de babil, fors qu'il parlât à elle ou d'elle. S'il se trouvait seul aucune fois , il allait devisant en lui-même : « Dea, que me fait donc « le baiser de Chloé? Ses lèvres sont plus tendres « que roses, sa bouche plus douce qu'une gauffre « à miel, et sou baiser est plus amer que la piqûre '<■ dune abeille. J'ai bien baisé souvent mes che- •: vreaux ; j'ai baisé de ses agneaux à elle , qui ne « faisaient encore que d'être; et aussi ce petit « veau que lui a donné Dorcon ; mais ce baiser ici « est tout autre chose. Le pouls m'en bat ; le cœur « m'en tressant; mon âme en languit, et pourtant « je désire la baiser derechef. 0 mauvaise vic- « toire ! 0 étrange mal dont je ne saurais dire le « nom ! Chloé avait-elle goûté de quelque poison « avant que de me baiser ? Mais comment n'en » est-elle point morte? Oh ! comme les arondelles « chantent, et ma flûte ne dit mot! Comme les « chevreaux sautent, et je suis assis! Comme .' toutes fleurs sont en vigueur, et je n'en fais a point de bouquets ni de chapelets ! La violette « et le muguet florissent, Daphnis se fane. Dorcon, « à la fin, paraîtra plus beau que moi. » Voilà comment se passionnait le pauvre Daphnis, et les paroles qu'il disait , comme celui qui lors premier expérimentait les étincelles d'amour.
Mais Dorcon, ce gars, ce bouvier amoureux aussi de Chloé , prenant le moment que Dryas plantait un arbre pour soutenir quelque vigne , comme il le connaissait déjà, d'alors que lui, Dryas, gardait les bêtes aux champs, le vient trouver avec de beaux fromages gras , et d'abord il lui donna ses fromages ; puis commençant à entrer en propos par leur ancienne connaissance , fit tant qu'il tomba sur les termes du mariage de Chloé , disant qu'il la veut prendi'C à femme , lui promet pour lui de beaux présents, comme bouvier ayant de quoi. Il lui voulait donner, dit-il, une couple de bœu/s de labour, quatre ruches d'abeilles , cinquante pieds de pommiers, un cuir de bœuf à semeler souliers , et par chacun an un veau tout prêt à sevrer ; tellement que , touché de son amitié, alléché par ses promesses, Dryas luicuida presque accorder le mariage. Mais songeant puis après que la fille était née pour bien plus grand parti, et craignant qu'un jour, si elle venait à
être reconnue , et ses parents à savoir que pour la friandise de tels dons il l'eût mariée en si bas lieu , on ne lui en voulût mal de mort, il refusa toutes ses offres , et réconduisit en le priant de lui pardonner.
Par ainsi , Dorcon se voyant pour la deuxième fois frustré de son espérance , et encore qu'il avait pour néant perdu ses bons fromages gras , délibéra, puisque autrement ne pouvait, la première fois qu'il la trouverait seule à seul, mettre la main sur Chloé. Pour à quoi parvenir, s'étant avisé qu'ils menaient l'un après l'autre boire leurs bêtes, Chloé un jour, et Daphnis l'autre, il usa d'une finesse déjeune pâtre qu'il était. Il prend la peau d'un grand loup qu'un sien taureau , en combattant pour la défense des vaches , avait tué avec ses cornes, et se l'étend sur le dos, si bien que les jambes de devant lui couvraient les bras et les mains , celles de derrière lui pendaient sur les cuisses jusqu'aux talons, et la hure le coiffait en la forme même et manière du cabasset d'un homme de guerre. S'étant ainsi fait loup tout au mieux qu'il pouvait , il s'en vient droit à la fontaine , ou buvaient chèvres et brebis , après qu'elles avaient pâturé. Or, était cette fontaine en une vallée assez creuse , et toute la place à l'entour pleine de ronces et d'épines, de chardons et bas genévriers, tellement qu'un vrai loup s'y fût bien aisément caché. Dorcon se musse là dedans entre ces épines, attendant l'heure que les bêtes vinssent boire ; et avait bonne espérance qu'il effrayerait Chloé sous cette forme de loup , et la saisirait au corps pour en faire à son plaisir.
Tantôt après elle arriva. Elle amenait boire les deux troupeaux , ayant laissé Daphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux après pâture. Les chiens, qui leur aidaient à la garde des bêtes, suivaient; et comme naturellement ils chassent mettant le nez partout, ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette; si se prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l'environnant, qu'il n'osait encore, tant il avait de peur, se dresser tout à fait sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiraient à belles dents. Lui , d'abord honteux d'être reconnu, et défendu quelque temps de cette peau qui le cou\Tait , se tenait tapi contre terre dans le hallier, sans dire mot; mais quand Chloé, apercevant au travers de ces broussailles oreille droite et poil de tête, appela tout épouvantée Daphnis au secours, et que les chiens lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-même à bon escient, lors il se prit à crier
LES PASTORALES DE LONGUS
si haut qu'il put , priant Chloé et Daphnis , qui jà était accouru , de lui vouloir être en aide 5 ce qu'ils firent, et, avec leur sifflement accoutumé, eurent incontinent apaisé les chiens; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Dorcon , qui avait été mors et aux cuisses et aux épaules, lui lavèrent ses blessures où les dents l'avaient atteint , et puis lui mirent dessus de l'écorce d'orme mâchée , étant tous deux si peu rusés et si peu expérimentés aux hardies entreprises d'amour, qu'ils estimèrent que cette embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fût que jeu seulement ; au moyen de quoi ils ne se courroucèrent point à lui , mais le reconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin, etle menant par la main : et lui, qui avait été en si grand danger de sa personne, et que l'on avait recous de la gueule , non du loup , comme il se dit communément , mais des chiens , s'en alla panser les morsures qu'il avait par tout le corps.
Daphnis et Chloé cependant , jusques à nuit close y travaillèrent après leurs chèvres et brebis , qui , effrayées de la peau de loup , effarouchées d'ouïr si fort aboyer les chiens , fuyaient les unes à la cime des plus hauts rochers , les autres au plus bas des plages de la mer, toutes au demeurant bien apprises de venir à la voix de leurs pasteurs se ranger au son du flageolet , s'amasser ensemble en oyant seulement battre des mains ; mais la peur leur avait alors fait tout oublier; et, après les avoir suivies à latrace comme des lièvres , et à grand'peine retrouvées , les ramenèrent toutes au tect ; puis s'en allèrent aussi reposer ; là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le travail qu'ils avaient pris leur fut un remède pour l'heure au mésaise d'amour : mais revenant le jour, ils eurent même passion qu'auparavent , joie à se revoir, peine à se quitter : ils souffraient , ils voulaient quelque chose , et ne savaient ce qu'ils voulaient. Cela seulement savaient-ils bien, l'un que son mal était venu d'un baiser, l'autre d'un baigner.
Mais plus encore les enflammait la saison de l'année. Il était jà environ la fin du printemps et commencement de l'été , toutes choses en vigueur ; et déjà montraient Igs arbres leurs fruits , les blés leurs épis ; et aussi était la voix des cigales plaisante à ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs admirable à voir, l'air tout embaumé, suave à respirer; les fleuves paraissaient endormis, coulant lentement et sans j hruit ; les vents semblaient orgues ou flûtes , tant ils soupiraient doucement à travers les branches des pins. On eûtditque les pommes d'elles-mêmes
se laissaient tomber énamourées, que le soleil, amant de beauté, faisait chacun dépouiller. Daphnis, de toutes parts échauffé , se jetait dans les rivières , et tantôt se lavait , tantôt s'ébattait à vouloir saisir les poissons, qui, glissantdans l'onde, se perdaient sous sa main; et souvent buvait, comme si avec l'eau il eût dû éteindre le feu qui le brûlait. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis, et la plupart aussi des chèvres de Daphnis , demeurait longtemps empêchée à faire prendre le lait et à chasser les mouches , qui fort la molestaient, et les chassant la piquaient ; cela fait, elle se lavait le visage , et , couronnée des plus tendres branchettes de pin , ceinte de la peau de faon , elle emplissait une sébile de vin mêlé avec du lait, pour boire avec Daphnis.
Puis quand ce venait sur le midi, adonc étaientils tous deux plus ardemment épris que jamais , pour ce que Chloé , voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, se fondait et périssait d'amour, considérant qu'il n'y avait en toute sa personne chose quelconque à redire ; et lui, la voyant avec cette peau de faon et cette couronne de pin, lui tendre à boire dans sa sébile , pensait voir une des Nymphes mêmes qui étaient dans la caverne ; si accourait incontinent, et lui ôtant sa couronne qu'il baisait d'abord , se la mettait sur la tête , et elle , pendant qu'il se baignait tout nu , prenait sa robe et se la vêtissait , la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s'entre-jetaient des pommes , tantôt ils aornaient leurs têtes et tressaient leurs cheveux l'un à l'autre , disant Chloé que les cheveux de Daphnis ressemblaient aux grains de myrte , pource qu'As étaient noirs , et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pource qu'il était blanc et vermeil. Aucunes fois il lui apprenait à jouer de la flûte ; et quand elle commençait à souffler dedans , il la lui ôtait ; puis il en parcourait des lèvres tous les tuyaux d'un bout à l'autre, faisant ainsi semblant de lui vouloir montrer où elle avait failli , afin de la baiser à demi, en baisant la flûte aux endroits que quittait sa bouche.
Ainsi, comme il était après à en sonner joyeusement sur la chaleur de midi , pendant que lears troupeaux étaient tapis à l'ombre, Chloé ne se donna de garde qu'elle fût endormie : ce que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour, à son aise, la regarder et contempler, n'ayant alors nulle honte , et disait à part soi ces paroles tout bas : « Oh! comme dorment ses yeux! comme sa bou- « che respire ! Pommes ni aubépines fleuries