LIVRE IV
plus haut état que le sien. Myrtale les alla incontinent quérir dedans un vieux sac où ils les gardaient. Le premier qui les vit fut Dionysophane ; et dès qu'il aperçut le petit mantelet d'écarlate , avec une boucle d'or et le couteau à manche d'ivoire, il s'écria à haute voix : 0 Jupiter 1 et appela sa femme pour les voir aussi ; laquelle sitôt qu'elle les vit, s'écria semblablement : « 0 fatales déesses 1 « ne sont-ce point là les joyaux que nous mîmes « avec notre enfant, quand nous l'envoyâmes ex- « poser par notre servante Sophroné ? Il n'y a « pointdedoute, ce sont ceux-là mêmes. Mon mari, « l'enfant est nôtre. Daphnis est ton fils , et garde " les chèvres de son propre père. «
Comme elle parlait encore, et que Dionysophane, jetant abondance de larmes de grande joie qu'il avait , baisait ces enseignes de reconnaissance, Astyle, ayant entendu que Daphnis était son frère, posa vitement sa robe, et s'en courut par le jardin , pour être le premier à le baiser. Daphnis , le voyant accourir vers lui avec tant de gens , et qu'il criait , Daphnis , Daphnis , pensant que ce fût pour le prendre, jette sa flûte et sa panetière, et se met à fuir vers la mer pour se précipiter du haut du rocher ; et possible Daphnis, par étrange accident, allait êtreaussitôt perdu que retrouvé, si Astjie, se doutant pourquoi il fuyait, ne lui eût crié de tout loin : ■ Ar- « rête , Daphnis , n'aie point de peur : je suis ton « frère ; tes maîtres sont tes parents ; Lamon nous '< a tout conté , nous a tout montré ; regarde seu- « lement, vois comme nous rions. Mais baise-moi « le premier. Par les Nymphes , je ne te ments « point. »
A peine s'arrêta Daphnis , quand il eut oui ce serment, et attendit Astyle, qui, les bras ouverts, accourait, et l'ayant joint, l'embrassa. Puis toute la maison , serviteurs , servantes , père , mère , venus à leur tour , l'embrassaient , le baisaient. Lui de sa part leur faisait fête , mais sur tous autres à son père et à sa mère , et semblait qu'il les connût jà longtemps auparavant, tant les serrait contre son sein, et à peine se pouvait arracher de leurs bras. Nature se reconnaît d'abord. Il en oublia un moment Chloé. Si le conduisirent au logis , et lui donnèrent une belle et riche robe neuve ; puis , étant vêtu , fut assis auprès de son père, qui leur commença tel propos :
« Mes enfants, je fus marié bien jeune, et, « après quelque temps, de\ins père bien heureux, « comme il me semblait pour lors; car le premier « enfant que ma femme fit , fut un fils , le second « une fille, et le troisième fut Astyle. Je pensai que
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LES PASTORALES Di: LONGUS.
» trois me seraient suffisante lignée , et venant « celui-ci après tous , le fis exposer en maillot , « avec ces bagues et bijoux , que je croyais pour « lui ornements funéraires plutôt que marques « destinées à le faire connaître un jour. Mais for- « tune en avait autrement disposé. Car mon lils « aîné et ma fille moururent de même mal en même » jour ; et toi , Daphnis , par la providence des «< dieux , tu nous a été conservé , afin que nous « ayons plus de support en notre vieillesse. Pour- « tant ne me hais point, mon fils, de t'avoir fait « exposer ; ainsi le voulaient les dieux. Et toi, qu'il '< ne te fâche, Astyle, de partager ton héritage ; car i il n'est richesse qui vaille un bon frère. Aimez- <v vous , mes enfants , l'un l'autre , et quant aux « biens , vous en aurez de quoi n'envier rien aux « rois. Je vous laisserai grandes terres , nombre « de gens habiles à tout, or, argent, et de toutes « choses qu'ont les hommes riches et heureux. « Mais je veux que mon fils Daphnis en son par- * tage ait ce lieu-ci , et lui donne Lamon et Myr- « taie , et les chèvres qull a gardées. »
Il parlait encore, et Daphnis , sautant en pieds soudainement : « Tu m'en fais souvenir, mon père : « je m'en vais mener boire mes chèvres, dit-il. « Elles ont soif à cette heure , et attendent pour « aller boire le son de ma flûte , et je suis assis à « ne rien faire. » Chacun se prit à rire de voir Daphnis qui , devenu maître , voulait être encore chevrier. On envoya quelque autre avoir soin de ses chèvres, et puis ils sacrifièrent à Jupiter sauveur, et firent un grand festin. Gnathon seul n'osa s'y trouver , mais demeurait jour et nuit dans le impie de Bacclms, comme un suppliant , pour la peur qu'il avait de Daplmis.
Le bruit incontinent s'étant épandu partout que Dionysophane avait retrouvé un sien fils , et que Daphnis, qui menait les chèvres aux champs, était devenu le maître et des chèvres et des champs, les voisins paysans accoururent de toutes parts pour se conjouir avec lui , et faire des présents à son père , et Dryas tout des premiers , le nourricier de Chloé. Dionysophane les retint tous pour la fête, ayant fait d'avance préparer force pain, force vin, du gibier de toute sorte, des gâteaux au miel à foison , veaux et petits cochons de lait , et victimes à immoler aux dieux protecteurs du pays.
Et lors Daphnis amassa tous ses meubles de chevrier, dont il fit présent aux dieux, consacrant sa panetière et sa peau de chèvre à Bacchus , à Pan sa flûte , sa houlette aux Nymphes avec ses sébiles à traire, quil avait lui-même faites. Mais, tant est plus douce que richesse une première
accoutumance! il ne pouvait sans pleurer laisser aucune de ces choses. Il ne suspendit ses sébiles qu'après y avoir trait ses chèvres , ni ne donna sa flûte à Pan , qu'il n'en eût joué encore une fois, ni sa peau de chèvre à Bacchus qu'après se l'être vêtue , et chaque chose qu'il donnait , il la baisait premièrement. Il dit adieu à ses chèvres ; il appela ses boucquins l'un après l'autre par leur nom ; il but aussi à la fontaine où tant de fois il avait bu avec sa Chloé ; mais il n'osait encore parler de leurs amours.
Or, cependant qu'il entendait aux offrandes et sacrifices, voici qu'il avint de Chloé. Seulette aux champs , elle était assise à garder ses moutons , disant comme pauvre délaissée : « Daphnis m'ou- « blie ; maintenant il songe à quelque riche ma- « riage. Pourquoi lui ai-je fait jurer, au lieu des « Nymphes, ses chèvres ? Il les a oubliées aussi , « et même en sacrifiant aux Nymphes et à Pan , « n'a point désiré voir Chloé. Il aura trouvé chez « sa mère les servantes mêmes plus belles. Adieu « donc , Daphnis. Sois heureux ; mais moi je ne « saurais plus vivre. »
Elle étant en cette rêverie , le bouvier Lampis , aidé de quelques autres paysans , la vint enlever, croyant que Daphnis ne devait plus l'épouser, et que Dryas , quand une fois elle serait entre ses mains, consentirait qu'elle lui demeurât. La pauvrette , comme on l'emportait , criait tant qu'elle pouvait ; et quelqu'un, qui vit cette violence, s'encourut avertir Napé, et elle Dryas, et Dryas Daphnis , lequel , à peine qu'il ne sortit du sens , n'osant recourir à son père , et ne pouvant néanmoins laisser Chloé sans secours, si s'en alla dans le jardin , et là faisait ses plaintes tout seul : « 0 « malheureux que je suis d'avoir retrouvé mes « parents ! Combien m'eût été meilleur de garder « toujours les bêtes aux champs ! combien plus '<■ étais-je content quand j'étais serf avec Chloé 1 « Alors je la voyais, alors je la baisais : et mainte- « nant Lampis l'a ravie , et s'en va avec ; et quand « la nuit sera venue , il se couchera avec elle , « pendant que je suis ici à boire et faire bonne « chère. J'ai donc en vain juré mes chèvres, le dieu <( Pan et les Nymphes. ^>
Or Gnathon , qui était caché dedans la chapelle du verger, entendit ciairement ces complaintes de Daphnis , et pensant que c'était une bonne occasion pour faire sa paix avec lui, prit quelques jeunes valets d' Astyle , et s'en alla après Dryas, lui disant qu'il les conduisît en la maison de Lampis, ce qu'il fit; et diligentèrent si bien, qu'ils surprirent Lampis ainsi comme il ne faisait