‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 74 sur 203 · IX. Ainsi lui se défendait, appréhendant de cela · texte numérisé non relu

IX. Ainsi lui se défendait, appréhendant de cela

FRAGMENTS D'HÉRODOTE

quelque mésaventure; mais l'autre repartit : Assure-toi, Gygès , et ne crains pas que moi je te veuille éprouver, ni que de ma femme te puisse avenir méchef. Car d'abord je ferai en sorte qu'elle ne le sache point, car je te placerai derrière la porte ouverte de la chambre où nous couchons : peu après que je serai entré viendra ma femme se mettre au lit. Un siège est tout contre l'entrée , sur lequel elle posera, se dépouillant, ses vêtements l'un après l'autre, et ainsi te donnera loisir de la contempler ; puis lorsque , allant du siège au lit, elle te tournera le dos, c'est à toi de prendre ton temps pour sortir sans qu'elle te voie.

X. Lui, ne pouvant refuser, consentit, et Candaule, quand il fut heure de dormir, conduisit Gygès dans la chambre , et tantôt vint après la femme , laquelle près de l'huis quittant ses vêtements , Gygès la vit , et , comme elle lui tournait le dos pour aller au lit, s'échappa; mais elle l'aperçoit sortir, et , encore qu'elle connût bien que le fait était de son mari, toutefois sans faire semblant de se douter de rien , garda sa honte , et ne dit mot, ayant en l'esprit de se venger; car, chez les Lydiens et quasi chez tous les barbares , c'est grand'honte, même à un homme, de se laisser voir nu.

XL Alors donc elle se tut, sans rien faire paraître ; mais . dès le jour venu , ayant donné ses ordi-es à tout ce qu'elle avait de serviteurs plus fidèles , elle manda Gygès , qui , ne pensant pas qu'elle eût connaissance du fait , vint à son commandement , comme était sa coutume de venir ({uand la reine le faisait appeler. Gygès donc étant arrivé , elle lui dit : De deux partis choisis , Gygès, celui qui te semble à préférer, ou tuer Candaule et avoir moi avec le royaume de Lydie, ou bien toi mourir tout à l'heure , afin qu'il ne t'avienne plus , en obéissant à Candaule , de voir ce que tu ne dois pas. Mais l'un de vous doit mourir, ou lui qui t'a conseillé cela , ou toi qui m'as vue nue et as fait chose non permise. A ce propos Gj^gès fut un moment surpris , puis se mit à la supplier de ne le point contraindre d'opter; mais, voyant qu'il ne gagnait rien , et vraiment ne pouvait éviter de tuer son maître ou lui-même périr, il aima mieux rester en vie , et il l'interrogeait disant : Puisqu'ainsi est que tu m'obliges de tuer mon maître malgré moi , voyons donc de quelle manière le pourrons-nous attaquer? Et elle, répondant, lui dit : Du même endroit tu l'assailleras d'où lui m'a montrée à toi nue , et tu attendras qu'il s'endorme.

XIL L'embûche ainsi dressée , dès que la nuit

fut venue (car Gygès ne put s'échapper ni se dispenser d'obéir, mais de force lui fallait tuer Candaule ou mourir ) , il suivit cette femme dans la chambre où , elle , lui donnant un poignard , le cache derrière la même porte. Puis bientôt après, comme il vit Candaule endormi , approchant sans bruit, il le tue, et ainsi eut Gygès et la femme et l'empire. C'est lui dont a parlé Archiloque de Paros dans un ïambe trimètre , ayant vécu de son temps.

XIIL II eut la royauté, qui lui fut confirmée par l'oracle de Delphes. Car comme les Lydiens, courroucés du meurtre de Candaule , prenaient les armes, fut convenu, entre ceux qui tenaient le parti de Gygès et les autres Lydiens , que si l'oracle le déclarait roi des Lydiens , il régnerait, sinon l'empire retournerait aux Héraclides. L'oracle se déclara pour lui , il régna : seulement prédit la pythie que les Héraclides seraient vengés sur le cinquième descendant de Gygès, de laquelle prédiction ne tinrent compte ni les Lydiens, ni leurs rois , jusqu'à ce qu'elle fût accomplie.

XIV. Ainsi la tyrannie échut aux Mermnades , qui chassèrent les Héraclides. Étant tyran, Gygès envoya des offrandes à Delphes , non pas peu , mais tout ce qui se voit d'offrandes de lui en argent au temple de Delphes, et outre l'argent il offrit de l'or en quantité, dont surtout sont à remarquer six cratères d'or consacrés par lui ; ceuxlà, placés dans le trésor des Corinthiens, sont du poids de trente talents. S'il en faut dire la vérité , ce trésor n'est pas de la commune des Corinthiens, mais de Cypsélus, fils d'Ection. Ce Gygès, le premier des Barbares que nous sachions, offrit des offrandes à Delphes après Mydas , fils de Gordias, roi de Phrygie. Car Midas offrit le siège royal, sur lequel auparavant il rendait la justice. Ce siège curieux à voir est au même lieu que les cratères de Gygès. Tout cet or et argent, offrande de Gygès , sont appelés par les Delphieus Gygéades , du nom de qui les a offerts.

Celui-là aussi fit, étant devenu roi, une expédition contre Milet et Smyrne , prit la cité de Colophon; mais, comme ce fut là sa seule entreprise considérable, durant trente-huit ans qu'il régna, nous n'en dirons rien davantage.

XV. Je parlerai d'Ardys qui , étant fils de Gygès , après Gygès régna. Celui-là prit en guerre les Prienniens et attaqua Milet. Lui étant tyran de Sardes , les Cimmériens , chassés de leurs demeures par les Scythes nomades, vinrent en Asie, et prirent Sardes , hormis la citadelle.

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