‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 83 sur 203 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

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ayant de nous ou crainte ou révérence : puis j'ai un prétexte tout propre à nous faire passer sans obstacle, qui est que j'arrive de Perse, et viens oorter au roi paroles de mon père ; car où il est besoin de mensonge , mentons ; car nous avons tous même désir, ceux qui parlent vrai comme ceux qui usent de tromperie : les uns mentent pour abuser et en tirer proflt après, les autres veulent acquérir bruit de sincérité, pour profiter de la confiance qu'on peut mettre en eux. Ainsi, par moyens différents, nous cherchons tous mêmes avantages. S'ils n'y devaient rien profiter, l'un naurait souci de mentir non plus que l'autre de dire vrai : or donc , celui des gardes-portes qui nous aura laissé passer, quelque jour s'en trouvera bien; qui nous arrêtera soit traité en ennemi; en entrant à force, faisons œuvre de nos mains. >■

Après Darius , Gobr} as dit : « Amis , quelle occasion plus belle aurons-nous jamais de sauver et de recouvrer l'empire , ou sinon mourir , nous que voilà, Perses commandés par un mage, par un Mède, lequel encore n'a point d'oreilles? Ceux d'entre vous qui se trouvèrent présents au trépas de Cambyse, vous savez les imprécations qu'il fit mourant, contre les Perses, s'ils ne tâchaient par tous moyens à reprendre le commandement , ce qu'alors vous écoutâtes peu , car nous pensions qu'il le disait à dessein de tromper : maintenant donc , moi je me range au sentiment de Darius , qu'il ne nous faut quitter ce lieu, sinon pour aller droit au mage. <>

Voilà ce que dit Gobryas , et que tous approuvèrent; mais tandis qu'ils délibéraient, une chose avlnt par hasard. Les mages entre eux résolurent de se rendre ami Prexaspès , pai*ce qu'il avait tout sujet de haïr Cambyse, qui lui tua son IMs d'un coup de flèche , et parce que seul il savait la mort de Smerdis , fils de Cyrus, l'ayant tué de sa propre main ; davantage était homme grandement estimé des Perses. Ils l'appellent donc pour tâcher à se l'acquérir, et l'obliger aussi par la foi du serment de tenir secrète, et ne dire à qui que ce fût la tromperie qu'ils faisaient aux Perses, lui promettant grandes récompenses, et qu'il aurait tout à souhait. Puis , comme il consentit a ce qu'ils désiraient , ils lui proposèrent après , disant qu'ils allaient assembler les Perses sous le fort royal, l'engageant à monter sur une tour, de là parler et certifier a tout le peuple que c'était Smerdis, fils de Cyrus, non un autre qui régnait. Ce qu'ils en faisaient était à cause qu'ils pensaient

Perses , mèmeraent qu'il avait plusieurs fois déclaré que Smerdis, lils de Cyrus, vivait, et se défendait de l'avoir tué. Prexaspès dit que volontiers; et les mages alors , ayant convoqué les Perses, le firent monter sur une tour, et là lui dirent de parler ; mais lui , ce qu'il avait promis de dire, il l'oublia exprès, et commençant d'Achéménès, conta toute la descendance de la race de Cyrus ; puis, arrivé à lui, finit en remémorant les grands biens que Cyrus avait faits aux Perses, et ayant narré toutes ces choses, il déclara la vérité, que jusqu'alors il dit avoir tenue cachée, ne voyant pas sûreté pour lui à confesser le fait comme il était allé , mais qu'à l'heure présente force lui était de tout dire, et dit que, contraint par Cambyse , il avait lui-même tué Smerdis , fils de Cyrus , et que c'étaient les mages qui régnaient ; et, après de grandes imprécations qu'il prononça contre les Perses, s'ils ne recouvraient l'empire, et ne punissaient les mages, il se précipite de la tour. Prexaspès donc, ayant été homme de bien toute sa vie, ainsi mourut.

Cependant les sept , délibérés d'attaquer aussitôt le mage , sans davantage demeurer , leur prière aux dieux faite , marchèrent ne sachant rien de Prexaspès. Déjà ils étaient à mi-chemin, quand ils eurent nouvelle du fait de Prexaspès; sur quoi, se tirant à l'écart, ils furent partagés d'avis, les amis d'Otanès voulant remettre l'exécution , ne bouger en cet état de choses ; ceux de Darius poursuivre et ne point différer. Tandis qu'ils débattaient entre eux, sept couples d'éperviers parurent , lesquelles donnaient la chasse à deux couples de vautours, les plumaient et griffaient en l'air; ce que voyant, tous d'une voix approuvèrent l'avis de Darius , et sur un tel présage marchèrent au palais. A l'entrée, leur avint ce qu'avait pensé Darius, à savoir que les gardes leur portcmt révérence comme aux premiers des Perses, de qui on n'eût jamais soupçonné rien de pareil , les laissèrent passer , non sans l'ordre des dieux , ainsi qu'il est à croire , et nul ne leur dit mot. Venus dans la cour, ils trouvèrent les eunuques chargés d'annoncer; ceux-là s'enquirent de ce qu'ils voulaient, et parmi telle enquête querellaient la garde les avoir laissés entrer. Aucuns se mirent en devoir de les empêcher de passer outre; mais eux, s'encourageant l'un l'autre , et tirant la dague, en donnèrent à qui les voulut retenir, et tout d'un temps coururent à la salle des hommes. Les deux mages y étaient pour l'heure à délibérer touchant le fait de Prexaspès ,

«lue son témoignage aurait créîmce parmi les j lesquels, comme ils ouïrent le tumulte et les cris

FRAGiMENTS D'HÉRODOTE.

que poussaient les eunuques, s'en recourent dehors et voyant ce qui se passait , se voulurent mettre en défense. L'un d'abord prend son arc, l'autre saisit une pique; ils en vinrent aux mains : celui qui avait l'arc , l'ennemi étemt près quasi sur lui , ne s'en put aider ; l'autre combattait de sa pique , et blesse d'un coup à la cuisse Aspathine , d'un second Intapherne à l'œil; même Intapherne en perdit l'œil, mais ne mourut pas de cette blessure. L'un des mages donc blesse ces deux ; l'autre , comme son arc ne lui servit de rien ( il y avait une chambre à coucher qui donnait dans la salle des hommes ) , là se sauve et fermait la porte ; mais deux des sept l'enfoncent et entrent avec lui , Darius et Gobryas , lequel Gobryas étant aux prises avec le mage , Darius dans l'obscurité ne savait comment faire, de peur de frapper Gobryas. Celui-ci , le voyant n'agir point , lui demande qui l'empêchait : Crainte de te frapper, dit-il; à quoi lui aussitôt repart : Dague , dusses-tu tuer les deux. Adonc Darius pousse sa dague , et d'aventure n'atteignit que le mage seul.

Ayant de la sorte tué les mages , puis coupé leurs têtes , ils laissent là leurs propres blessés , autant comme hors d'état de marcher qu'afm de garder la citadelle ; et les cinq autres courant dehors , les têtes des mages à la main , faisant des cris , menant grand bruit. Ils appelaient tous les Perses , et leur contaient l'affaire , montrant ces têtes , et en même temps tuaient tous les mages qu'ils rencontraient. Les Perses entendant et la tromperie des mages, et ce qu'avaient fait les sept , en voulurent de leur part autant faire , et à coups de dague tuaient des mages tout ce qu'ils en purent trouver; et si la nuit n'y eût mis fin, pas un seul n'en fût échappé. Les Perses célèbrent ce jour publiquement plus qu'aucun jour, et en ont fait une grande fête qu'ils appellent Magophonie , durant laquelle il n'est permis à nul mage de se montrer dehors , mais tous les mages ce jour-là se tiennent clos en leurs maisons.

Le tumulte apaisé , au bout de dix jours , ceux qui s'étaient soulevés contre le mage délibérèrent entre eux ; et là furent dits des discours que bien des Grecs ne pourront croire, et si furent dits néanmoins. Otanès était d'opinion de mettre en commun les affaires , disant ainsi : « M'est avis que nous ne devons plus avoir un monarque tout seul, chose qui n'est de soi plaisante ni utile. Vous savez jusqu'où se porta l'insolence de Cambyse , et avez expérimenté par vous-mêmes celle du mage. Comment serait la monarchie une bonne et sage

police , sous laquelle un fait ce qu'il veut , et ne rend compte ni raison? Le plus homme de bien du monde , qu'on le place en telle autorité, c'est le mettre hors du sens commun. Car insolence en lui s'engendre des biens dont il jouit, et d'autre part envie est dans l'homme par nature , lesquelles deux choses ayant, il a toute malice et vice. Car beaucoup d'actes détestables il les commet par insolence , et beaucoup d'autres par envie , et ainsi ne laisse mal à faire. Le tyran qui possède tout , doit , ce semble , ignorer l'envie , et pourtant le contraire avient. Car, à l'égard des citoyens, il est jaloux des bons, et les hait tant qu'ils vivent , caresse les méchants , accueille la calomnie, et chose de toutes la plus bizarre, qui le loue modérément , il s'en fâche , et l'impute à manque de respect; qui lui veut complaire, 11 s'en fâche comme la flatterie intéressée. Encore est-ce peu, s'il ne remue les antiques lois, force les femmes, tue sans jugement. Peuple au contraire gouvernant a le plus beau de tous les noms , Isonomie , et ne s'y fait rien de ce qu'on voit dans la monarchie. Les magistratures sont au sort; chacun rend compte de sa charge et en répond. Les déterminations se prennent en commun. J'opine donc à ce que laissant la monarchie , nous fassions le peuple grand ; car dans le peuple est tout. »

Telle fut l'opinion d'Otanès; mais Mégabyze , cpii préférait l'oligarchie, ainsi parla : « Ce qu'allègue Otanès, afin d'abolir la tyrannie, de ma part vous soit dit également ; mais en ce qu'il conseille de porter la puissance au peuple , il a failli à rencontrer le meilleur avis. Car il n'est rien plus insolent ni moins capable de raison qu'une multitude sans frein , et de peur d'un tyran nous soumettre au vil peuple , je ne vois à cela nul bon sens; l'un, s'il fait quelque mal , il le connaît du moins. L'autre ne le peut même connaître. Et que connaîtrait-il , qui ne sait ni n'apprit rien de beau ni d'honnête ? il emporte de furie , et précipite tout semblable àun torrent. Obéisseau peuple quiconque est ennemi du nom persan ; mais nous, parmi les meilleurs hommes , choisissons, faisons une classe, et lui donnons le pouvoir, dont par ainsi nous serons nous-mêmes participants. Aussi que des seuls gens de bien peut venir le bien commun de tous. «

Telle fut l'opinion de Mégabyze , sur quoi Darius, le troisième, déclara son avis , et dit : « Pour moi, ton propos, Mégabyze, en tant qu'il touche la multitude , me semble juste et de bon sens , mais non quant à l'oligarchie. Car trois choses

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