PARIS
Je suis fier d'avoir pu maintenir à distance
Des pacages daiitrui mon Pégase affamé,
Et d'av'oir su toujours pourvoir à sa pitance
Sans prendre un grain qui n'ait dans mon âme germé.
Pétrus BoREL : Léthargie de lu Muse.
DANS l'enthousiasme des grands réveils d'art, aussi bien qu'en la ferveur des révolutions et des réformes, on voit se produire certaines individualités excessives, dont le rôle est d'affirmer, par l'outrance de leurs gestes et de leurs paroles, les tendances" du clan, de la secte ou du cénacle. Leur suprématie réside moins dans l'influence dominatrice de leur esprit que dans ce pouvoir presque physique qui émane de leurs figures, de leurs attitudes et de leur langage. Le sectarisme de leurs convictions, l'âpreté de leur prosélytisme exercent sur leur entourage une sorte d'attraction magnétique qui commande, dans leur orbe, une gravitation irrésistible. A la différence de la force de l'idée qui survit et se prolonge en dehors des condi-
lions de temps et de milieu, cette influence est d'ordinaire assez brève, va s'atténuant et disparaissant à mesure que se désagrègent et se dissolvent les élémens de son éclosion.
C'est aux années d'effervescence romantique qu'il nous est donné le plus d'assister à ce jaillissement de fanatiques adeptes. Or il n'est guère, parmi ceux-ci, de figure plus originale que Pétrus Borel. L'oubli s'est fait sur son œuvre ; ses livres, limités à leurs primes éditions, ne sont plus qu'une curiosité de lettrés ou de bibliophiles ; son nom même appartient aujourd'hui beaucoup plus à la légende qu'à l'histoire des lettres. Mais la silhouette qu'il a projetée dans l'atmosphère de son temps s'y dessine d'une ligne si ferme et d'un contour si précis qu'elle nous retient encore d'une invincible fascination. Toujours nous revoyons cette physionomie oppressive, aussi vivante que dans l'inoubliable effigie qu'en a fixée Louis Boulanger, qu'a popularisée la gravure de Célestin Nanteuil. Qui n'a dans la mémoire cette longue, sévère et inquiétante figure du Lycanthrope, tout de noir dressé et plastronné dans la correction rigide de son habit montant à larges revers, caressant d'une main fine la tête de son légendaire épagneul.^ Quarante ans plus tard, lorsque Théophile Gautier, dernier survivant de
l'ardente phalange, évoquera le souvenir des disparus, il trouvera, pour restituer cette silhouette étrange, des couleurs spéciales, une éloquence émue, exempte de toute raillerie. (( C'était, dit-il, une de ces figures qu'on n'oublie plus, ne les eût-on aperçues qu'une fois. Ce jeune et sérieux visage, d'une régularité parfaite, olivâtre de peau, doré de légers tons d'ambre comme une peinture de maître qui s'agatise, était illuminé de grands yeux brillans et tristes, des yeux d'Abencérage rêvant à Grenade... La présence de Pétrus Borel produisait une impression indéfinissable dont nous finîmes par découvrir la cause. Il n'était pas contemporain ; rien en lui ne rappelait l'homme moderne et il semblait toujours venir du fond du passé... »
Un beau jour, en 1882, — il n'avait alors que vingt-trois ans, — le Lycanthrope produisit ses (( hurlemens à la lune » et son emphatique vindicte contre les vilenies de son temps, dans ses farouches Rhapsodies, dont la vigueur nerveuse et pathétique faisait négliger les puériles exagérations ; puis, accentuant son défi à la fétide humanité, il scandalisait plus encore bourgeois et philistins avec ce recueil d'outrancières nouvelles qu'est Champavert ; il donnait enfin la note suprême de son pessimisme agrès-
sif dans un roman forcené, Madame Putiphar. Ce ton d'invective et de sarcasme, à la fois funambulesque et macabre, n'obtint rien plus qu'un éphémère succès d'étonnement. Ce castigateur des infamies sociales se laissait trop négligemment emporter au torrent de sa fougue vengeresse, gâtait de trop de vocables insolites, de trop de fautes de goût et de mesure ce j)rélude inégal oii se devinait quand même l'annonce d'un écrivain robuste et, dans toute la force de ce mot, d'un tempérament. Les mieux prévenus ne virent guère en lui qu'un original pittoresque et quelque peu ridicule. Cabotinage cynique, dit le mépris des uns ; paradoxale mystification, dit le dédain des autres. Le Don Quichotte romantique eut beau mettre d'accord sa vie avec son œuvre, traduire Robinson pour affirmer sa haine de la vie sociale, achever son existence révoltée dans l'exil solitaire d'une colonie. Il finit misérable et méconnu. Et sur lui tomba le grand oubli.
Convient-il de remuer cette cendre ? d'exhumer ce qui, dans cet œuvre imparfait, mérite de conserver une place dans notre littérature.»^ C'est ce que nous voudrions tenter aujourd'hui en projetant sur cette figure un éclair réparateur.
Certaine légende fantaisiste veut qu'un destin railleur se soit ingénié dès l'origine à compliquer cette vie de circonstances paradoxales. Selon cette tradition, l'Abencérage nostalgique rêvant d'un passé somptueux, mais hérissant sa déchéance sous la camargnole du Lycanthrope, serait un rameau d'une souche aristocratique du Dauphiné et son nom véritable serait Pierre Borel d'Hauterive.
Jules Claretie, à qui nous devons une agréable notice sur le Lycanthrope, nous présente son père comme un fougueux royaliste, un héros de chouannerie lyonnaise qui serait descendu des montagnes dauphinoises pour se joindre à la résistance que Virieu et le général de Précy opposaient alors à l'armée révolutionnaire. Ce groupe de partisans se serait retranché sur les hauteurs de Fourvières, où l'auraient
finalement capturé les troupes républicaines, en attendant les représailles sanglantes de Fouché et de Collot d'IIerbois. Borel d'Hauterive n'aurait échappé à la guillotine que grâce au dévouement d'un ancien domestique, un de ces jacobins lyonnais qu'on appelait rnathevons. Ce sauvetage aurait duré trois mois, puis le récapé aurait rejoint en Suisse l'agent royaliste Fauche-Borel, peut-être son parent. La terreur régnait alors à Lyon, dont le beau vieux nom était effacé pour faire place à l'appellation saugrenue de Commune-Affranchie : un décret de la Convention déclarait la ville (( en rébellion », ordonnait le « recensement » des habitans et la confiscation des marchandises y-expédiées. Borel d'Hauterive se serait donc enfui, pauvre et nu, et n'aurait quitté son exil qu'au retour des émigrés. Il serait alors revenu à Lyon, oii il aurait pris femme et fait souche, une souche puissante et vivace, dont Pierre Borel d'Hauterive serait l'un des cadets. Ruiné, le noble dauphinois serait enfin venu à Paris oîj il aurait ouvert boutique pour élever sa nombreuse famille.
Telle est la légende que Jules Claretie nous dit tenir d'André Borel d'Hauterive, frère de Pétrus, Ce maître en héraldique, qui fut le d'Hozier de son époque, avait sans doute ses raisons
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d'anoblir sa famille et lui-même ; mais son récit est loin de concorder avec la réalité. Il s'efforce cependant de l'authentiquer en consacrant, dans son Annuaire de la Noblesse de France pour i843 un article à la famille d'Hauterive, puis, en publiant, en i848, une notice-fascicule sur Hauterive en Dauphiné.
Il nous y apprend qu'entre Grenoble et Saint- Marcellin, sur les rives de la Galaure, s'élevait le château d'Hauterive, antique manoir dont on aperçoit encore les ruines ; qu'après avoir eu ses seigneurs particuliers, ce domaine échut au dauphin Henri, qui en fit l'apanage, par acte du T2 janvier i32i, de Geoffroy de Clermont, issu d'une branche cadette de la maison de Clermont-Tonnerre ; que la terre d'Hauterive passa ensuite dans plusieurs familles, puis fut vendue, en 1601, par Jacques de Miolans à noble Amien Borel. Les actes de foi et hommage d'Amien, de Charles son fils et d'André son petit-fils sont conservés, dit-il, dans les registres de la Chambre des Comptes de Grenoble, au coffre de Saint-Marcellin. D'un article du Nobiliaire de Guy Allard, il extrait encore « que de la famille Borel, originaire delà Mure, sont issus le sieur de Ponsonnes, qui fait branche au même lieu, et le seigneur d'Hauterive, dans le Viennois, qui en fait une autre : de celle-cy il y
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eut un mestre de camp sous le règne de Louis XIII et un gentilhomme ordinaire de la maison du roi Henri IV ; de l'autre il y eut le brave Ponsonnes qui se signale dans les armées de Ponçon de Bonne, seigneur de Lesdiguières, connétable de France. » Leurs armes sont d'argent à la croix d'azur, cannelée de sable et cantonnée de quatre têtes de bœufs de gueule, emmuselées d'un anneau d'argent. L'Armoriai général de France, dressé par les ordres de Louis XIII, relate le même dispositif, quelque peu modifié, dans les armes de Joachim Borel, écuyer.
Mais là s'arrête la démonstration d'André Borel. En relatant que les mêmes armes appartiennent au comte de la Valette-Charriol, qui avait épousé, par contrat du 5 février 177/i, Anne-Françoise-Sylvie, marquise de Borel d'Hauterive, il ne nous dit pas quelle filiation, ou quelle alliance, a pu rattacher cette noble lignée au clan montagnard d'humbles marchands du Grand-Villars, souche de sa propre famille. La même lacune s'accentue du rapprochement d'un acte de mariage dressé le i3 avril 1771 à la Paroisse de la Plâtrière, « entre Haut et Puissant seigneur André-Charles Deborel, seigneur marquis d'Auterive, fils de haut et puissant seigneur Pierre Deborel, seigneur comte d'Auterive,
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Tersanne, Trenières, Saint-Germain et autres places et de feue haute et puissante dame Claire- Silvie de Grattes de Dolomieu, d'une part ; Et Damoiselle Jeanne-Antoinette Foy de Barjac, fille de haut et puissant seigneur messire Claude de Barjac, ancien officier de cavalerie, et de feue dame Antoinette de Montmea, de la paroisse de Comas en Vivarais ».
Plus inexpliquée encore apparaît la prétention d'André Borel, si nous notons, sur son propre Armoriai, que le chef de cette famille est, au commencement du xix* siècle, Auguste comte d'Hauterive, membre de la Chambre des Députés, né le 9 mai 1797, marié le 20 mai 1818 à sa cousine Agnès-Mélanie de Lanautte, de la famille Blanc de Lanautte, à laquelle appartenait Alexandre-Maurice, père du député des Hautes-Alpes. Vainement observerait-on que ce dernier, président d'une société historique dont fait partie André Borel d'Hauterive, semble entériner par son silence cette usurpation de nom : indifférence peut-être, mais aussi, sans doute, adhésion à la thèse, quelle qu'elle soit, d'un érudit dont l'opinion fait autorité en matière de généalogie nobiliaire.
Il faut rendre cette justice à Pétrus Borel qu'il n'a jamais cherché, du moins pour luimême, à se réclamer de cette ascendance.
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Je le veux, afin qu'on sache Que sans toge et sans rondache, Ni chancelier ni baron, Je ne suis point gentilhomme, Ni commis à maigre somme Parodiant Lord Byron.
dit-il dans son prologue des Rhapsodies ; et ses idées s'affirment de l'ironie qu'il déverse sur les poètes blasonnés, qu'on croit voir (( avec des armoiries au flanc ou un émerillon au poing ». Répudiant l'usage des pseudonymes ou des arrangemens de noms si habituels à ses frères de romantisme, c'est sans masque ni travesti qu'il veut signer ses œuvres ; c'est sous le nom de ses pères, assez sonore à la vérité pour qu'il ne soit besoin d'y changer une syllabe, qu'il doit s'inscrire dans la littérature. Or c'est là un des traits de cette sincérité qui ne transige point et qui lui permettra d'affirmer « qu'il n'a jamais menti ». Sans doute plus tard, alors que, devenu fonctionnaire, il cédera quelque peu au besoin de respectabilité, il se laissera appeler M. Borel d'Hauterive, il prendra lui-même ce nom pour signer certaines suppliques ou correspondances de service ; nous verrons enfin, lorsqu'un fils lui naîtra, que si, pour d'autres raisons, il ne croit devoir priver son héritier d'une particule que
son frère a presque authentiquée, il s'abstiendra lui-même d'en faire usage pour son propre nom. Nous devons donc à sa mémoire de démontrer qu'ici encore on ne saurait le trouver en défaut.
La généalogie de sa famille est en effet constatée par l'état-civil le plus précis et le plus ancien. André Borel, père de Pétrus, n'a rien du gentilhomme dauphinois de la légende : ce n'est qu'un simple marchand « clincailler », comme on écrivait alors, issu d'une roture ancestrale qu'il n'est permis de relier avec vraisemblance à aucune souche nobiliaire. Il est né au Grand-Villars (Hautes-Alpes) en 1766, de Jean-Aldéran Borel, marchand lui-même, et de Marguerite Garnaud. Au décès de ses parens, survenu avant sa majorité, il vient à Lyon, chez son oncl^ et curateur Pierre Garnaud, qui l'emploie dans son commerce de « clincaillerie ». C'est là qu'il épouse, le 2 février 1790, en l'église collégiale de Saint-Nizier, sa cousine germaine, Magdeleine-Pierrette-Yictoire Garnaud, fille de son curateur, et de Pierrette Ugenaud ; puis il s'établit lui-même « clincailler », au numéro ik de la rue des Quatre-Chapeaux. C'était alors, comme aujourd'hui, une rue de petit négoce, située entre les Terreaux et Bellecour, soit entre le Rhône et la Saône. Les modi-
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fications qu'y ont apportées, sous le Second Empire, les travaux exécutés pour l'établissement des rues Impériale et de l'Impératrice, aujourd'hui rues delà République etde l'Hôtel de Ville, puis les changemens fréquens opérés dans le numérotage des immeubles rendent à peu près impossible l'identification de la maison des Borel ; il n'y existe plus d'ailleurs de numéro ik. C'est là pourtant que fleurit cette souche robuste d'oij vont naître, de 1791 à 1812, quatorze enfans dont Pétrus sera le douzième.
La Terreur lyonnaise doit apporter dans la vie laborieuse d'André Borel un trouble assez grave, non tel cependant que nous le présente la légende. Si le « clincailler » de la rue des Quatre Chapeaux abandonna sa boutique pour se mêler à l'insurrection de Virieu et de Précy, ce ne fut que pour un temps assez court, et s'il dut s'exiler passagèrement, cette absence ne paraît l'avoir distrait longtemps de ses obligations de famille. La résistance et la fuite de Précy, ainsi que la prise de Lyon par Dubois- Crancé, se placent entre les premiers jours d'août et le 9 octobre 1793 ; l'arrivée à Lyon de Fouché et de Collot d'Herbois inaugure ensuite cette période de terreur qui se prolonge du 4 décembre au 16 avril, soit quatre mois lugubres pendant lesquels la guillotine, les fusillades et
les canonnades opérèrent avec une horrible activité. Seize cent quatre-vingt-deux condamnations à mort furent prononcées par la Commission populaire, un soviet d'alors, composé de cinq effroyables bourreaux. Le cas d'André Borel était-il moins grave ou profita-t-il de l'intervention de quelque mathevon? Dans son tableau général des Victimes et Martyrs de la Révolution en Lyonnais, Forez et Beaujolais, M. Antoine Portallier relate qu'André Borel, âgé de 28 ans, clincailler, fut condamné, le 16 novembre 1793, à 56o livres d'amende par la Commission populaire de Lyon. Or sa famille, qui comptait déjà deux enfans, Pierre-Victor, né le 5 avril 1791, et Françoise-Pierrette, le 19 décembre 1792, s'augmente, le 5 thermidor An II, d'une fille, Marguerite, qu'il déclare en comparaissant lui-même devant l'officier public de la Commune Affranchie. La Terreur prenait fin quelques jours après et le rapprochement de ces dates laisse peu de place à une fuite et un long séjour en Suisse au cours de cette période.
Les années qui suivent, André Borel fait enregistrer, à intervalles presque réguliers, onze autres naissances. Ce sont : le 26 frimaire An IV, Joséphine-Françoise ; le i3 floréal An V, Claudine-Mélanie ; le 11 brumaire An VII, Lucrèce-Mélanie ; le 6 germinal An VIII, François;
le 26 pluviôse An X, François-Victor, qui fut l'éditeur Francisque Borel ; le 27 thermidor An XI, Benoît-François, le Bénoni si tendrement aimé de Pétrus ; le 22 brumaire An XIII, Françoise-Victoire ; le i/j novembre 1806, François-André, puis, le 29 juin 1809, apparaît le i'^" meau choisi de l'arbre fortuné, le poète Joseph- Pétrus Borel.
Voici, fidèlement extrait des archives de l'état-civil de Lyon, son acte de naissance :
({ Le trente juin mil-huit-cent-neuf, pardevant nous Maire de Lyon a comparu Sieur André Borel, clincailler, rue des Quatre Chapeaux, n" i[\, lequel a présenté un enfant mâle, né hier soir à sept heures, de lui comparant et de d'"* Magdeleine-Victoire Garnaud, son épouse, auquel enfant on a donné les prénoms de Joseph- Pétrus : présens sieurs François Bardet, clincailler, rue des Quatre Chapeaux, n° 3o et Jean- François Guinet, fabricant, rue de l'Arbre Sec, n" 93, témoins majeurs, lesquels, ainsi que le père, ont signé avec nous le présent acte, après que lecture en a été faite. (Signé) Borel, Guinet, F. Bardet, Dusieux. »
Il semble que les fées qui présidèrent à cette naissance se soient complues à doter le nouveauné des plus rares avantages : beauté, vigueur, intelligence, poésie, droiture et sincérité; mais
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que la dernière, la maligne fée, ait voulu gâter tous ces dons par une tare qui dût les rendre vains : une agressive et incurable misanthropie.
Deux derniers héritiers vont enfin clore cette pullulante lignée : Jean-Baptiste, né le 18 décembre i8io,et André-François-Joseph, le 3 juillet 1812 ; ce sera le généalogiste érudit qui plus tard doit s'anoblir de la particule d'Hauterive.
André Borel a bravement accueilli cette profusion un peu lourde de bienfaits du ciel et élevé de son mieux sa pléthorique famille. A tous ses fils il voudra donner l'instruction classique que semble réclamer leur intelligence ouverte. Mais Pétrus n'est pas sans lui inspirer quelque souci ; dès sa première enfance, il se montre hardi, volontaire, têtu, impérieux, — nous dit-il lui-même dans sa préface de Chanipavert. Il a le mépris inné des usages sociaux, il a pour le vêtement une étrange répulsion et il faut lutter avec force contre ses résistances d'enfant pour parvenir à l'habiller. Sa sauvagerie ne se complaît qu'au Grand-Villars, oii ses parens font de fréquens séjours, dans leur petit domaine familial ; il aime à s'égarer dans la montagne, à y chercher la solitude dans un rêve de vie primitive. Mais il acquiert de cette libre existence une souplesse de membres et une vi-
gueur de muscles que favorise encore sa robuste constitution.
Ses trois derniers fils sortis d'enfance, André Borel se dit que le séjour de Paris conviendrait mieux à l'achèvement de leurs études et offrirait un champ plus vaste pour l'établissement de tous. Il va donc céder son commerce de clincailler, et nanti, à défaut de fortune, d'économies appréciables, il opère, avec son clan, son exode de Lyon vers la capitale.
Pétrus fut d'abord placé au Petit Séminaire de Sainte-Elisabeth, puis, un ami de la famille Borel, l'abbé Marduel, le fit entrer au Petit Séminaire de Saint-Roch. Il y reçut une préparation classique dont le couronnement reste incertain. Il prétend n'avoir recueilli de cette éducation religieuse qu'un athéisme révolté ; mais déjà, nous dit-il, il portait en lui une tristesse, un chagrin indéfini, vague et profond, une incurable mélancolie qui le faisait, des jours entiers et sans cause apparente, verser des larmes amères. Et il attribue, comme origine à cet état chronique de souffrance, la vie en communauté forcée dont l'ennui aurait exalté ses organes sensitifs et aiguillonné sa chagrine irritabilité. II est probable que ses études furent écourtées, puisque, dès sa seizième année, il était soumis à l'apprentissage d'un métier. Il semble pour-
tant s'être constitué des assises littéraires assez solides ; sa culture s'atteste en effet par un bagage suffisant de grec et de latin, une connaissan(;e des langues modernes, spécialement de l'anglais, qui le mettra plus tard en état de traduire Robinson Crusoë.
D'une intelligence très vive, nourrie par une grande avidité de lectures, peut-être a-t-il suppléé, par une assimilation rapide, à une ingestion imparfaite des matières classiques. Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'il est armé, dès ses premiers essais, d'un vocabulaire abondant et varié, qu'il agrémente encore de néologismes discutables, mais où se révèle cependant une possession assez précoce de sa langue : « Je crois être, dit-il, modestie à part, assez aimable étymologiste, ayant fait force recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l'âge innocent de seize ans, un gros in-folio digne des Bénédictins de Saint-Maure, sur l'origine des noms propres d'hommes et de lieux, petit puits artésien de science et d'érudition... »
A défaut de vocation bien marquée, son père pensa découvrir en lui certaine aptitude pour le dessin, qu'il crut sage de ne point diriger vers le grand art. A le voir « charbonner les murailles de peupliers, de hussards et de perroquets », il se dit qu'un gaillard aussi ingé-
nieux à tracer des lignes fantaisistes pourrait aussi bien, quelque discipline aidant, devenir un bon apprenti architecte. Précisément on avait sous la main, pour conduire cet apprentissage, un parent maternel de Pétrus, Antoine Garnaud, qui dirigeait alors, rue de l'Abbaye, un atelier d'architecture. Le jouvenceau, que la Muse tourmentait déjà, se rendit sans conviction aux raisons majeures que fit valoir son père et se laissa écrouer chez Garnaud : (( Je suivis mon père, dit-il, et il me vendit pour deux ans. »
Sur ces débuts dans l'art du bâtiment, nous ne connaissons bien que ce qu'il nous apprend lui-même dans sa préface de Champavert. L'architecture antique qu'on enseignait chez Garnaud lui soulevait le cœur. Et puis il se sentait une aversion marquée pour toute spécialisation de la vie, pour tout métier. — A quoi bon ? — répétait-il, traduisant ce « mal du siècle » dont souffrait Musset, cette répulsion à devenir (( une espèce d'homme particulière ». — Que faut-il donc à l'homme pour faire sa vie.^* — concluaitil, — une peau d'ours et quelques substances... Si j'avais rêvé une existence, ce n'est pas cellelà!... C'est chamelier au désert, c'est muletier andalou, c'est Otahitien ! » Ainsi s'exhalait son aversion native des contraintes sociales,
cette misanthropie qui déjà le fait rêver de l'île déserte de Robinson.
Et pourtant ce précoce révolté se montre, au giron familial, plein d'attentions et de tendresse pour les siens. Il les enchante de ses bégaiemens poétiques, il les égaie de ses enfantines satires contre le ministère Villèle et les dirigeans de la Restauration ; il module enfin, au vœu de sa sœur Victoire, un hymne candide que celle-ci destine à une solennité de pensionnat :
Compagnons, l'aurore chérie
Dore le sommet du coteau
Et le passereau nous convie
A célébrer un jour si beau.
Venez cueillir la pâquerette,
Venez tresser le romarin :
Le galoubet ouvre la fête,
Entendez-vous le tambourin ?...
Que voici, n'est-ce pas, un prélude inattendu aux virulences prochaines des Rhapsodies ! Non moins docile se montre-t-il aux directions paternelles : pour s'y plier, il fera taire, pendant cinq ans, ses répugnances pour la carrière qu'on lui impose ; il sacrifiera à la discipline de famille le plus irrésistible entraînement et ce n'est qu'après un stage amer de heurts et de
déboires qu'il délaissera l'insipide tracé pour répondre à l'appel de la Muse impérieuse.
Au surplus l'atmosphère du temps était mauvaise aux préparations ordonnées : une vague de lyrisme déferlait en tempête sur les jeunes cerveaux, après la compression impériale et la dépense de toutes les énergies dans une action forcenée ; le libre essor de l'esprit, le rêve, allait prendre sa revanche, exalté du souvenir de l'épopée récente, exaspéré par le contraste déprimant des sénilités de la Restauration. Au vieillard couronné, qu'escortait une aristocratie périmée, allait succéder un roi bourgeois et sans panache, tel qu'il convenait à une société d'escompteurs et de trafiquans, uniquement gouvernée par l'appétit des richesses. Quel rôle pouvaient tenir en ce milieu les jeunes artistes et les nouveaux poètes, impatiens, les uns, de substituer aux instrumens usés de la vieille poésie classique un vocabulaire retrempé aux sources vernales de la Pléiade, les autres, de remplacer les froides stylisations de l'école de David par un art affranchi, rénové aux pures techniques de la Renaissance italienne.»* Pour eux tout était à démolir ou à restaurer ; il fallait de toutes pièces reconstruire sur ses ruines l'édifice de beauté. Aussi les plus ardens abordaient-ils l'arène, heaume en
tête et lance au poing. Parmi ceux-ci, le jeune Pétrus devait surgir comme le Chevalier noir, étrange et ténébreux, austère et implacable : c'était bien le déshérité au visage funèbre, le héros marqué par la fatalité dont le romantisme a tracé le type idéal dans Manfred, Ghilde Harold ou Edgar Ravenswood.
Avant d'en venir là, Pétrus allait traverser l'étape de misère qui devait sceller son front d'un masque indélébile de morosité. Indocile aux ingrates leçons de l'enseignement de Garnaud, qui ne lui présentait que « l'ignoble pastiche de l'architecture butorde de Pestum, de l'architecture d'Athènes, glacée, nue, rabâcheuse », il se composait déjà cette attitude d'hostilité rétive dont il ne devait se départir à aucun moment de son existence mécontente.
De l'atelier Garnaud, il passait, sans plus d'agrément, chez un autre constructeur nommé Bourlat, puis, en 1829, après cinq ans d'apprentissage, il ouvrait une échoppe d'architecte. Ici nous en sommes réduits à la légende et à l'anecdote. Il dressa, dit-on, les plans de l'Ancien Cirque du boulevard du Temple ; il édifia des
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maisons, — entendez des constructions fantaisistes, oii naturellement le confort était sacrifié au pittoresque ; des bâtisses de stabilité équivoque dont la distribution s'adaptait peu aux exigences d'une clientèle étriquée. Pétrus accueillait mal les critiques, le prenait dé très haut avec le philistin. On dit qu'il plaida, qu'il perdit ses procès, qu'à sa quatrième maison, outré de l'improbation saugrenue de son dernier client, il démolit l'édifice aux trois quarts construit.
On conçoit qu'à ce train, l'aisance ne soit pas venue. Le pauvre Pétrus connut la faim ; le constructeur manqua souvent d'un toit pour abriter ses nuits. Jules Claretie nous le montre gîtant dans les caves des maisons qu'il bâtissait, rue Fontaine-au-Roi, s'y nourrissant de pommes de terre cuites sous là cendre et arrosées d'eau. Il y gardait pourtant ce cynisme bravache dont il se plaisait à étaler sa misère ; il aimait convier ses amis à ces agapes de famine oii ses fougueuses diatribes contre les hommes et contre le temps s'avivaient du rictus de sa gaieté sarcastique.
Finalement, il délaissa l'architecture. Perplexe alors sur le choix d'un nouvel avatar, il se trouva un jour face à face avec une figure étrangement sympathique. C'était une tête à cheveux ras, à
moustache et royale fleuries, tel un portrait du Titien ou de Vélasquez ; un visage composé selon une esthétique si conforme à la sienne, qu'il s'y serait reconnu comme un frère, si le regard n'eût été moins fatal et le sourire moins amer. C'était Eugène Devéria, rayonnant encore du triomphe récent de sa Naissance (VHenri IV. Ils avaient même sveltesse et même stature, pareil air noble et dédaigneux, égale conscience de leur surprenante façade, encore que la somptuosité d'atours de l'un contrastât avec le cos.. tume austère de l'autre. A ce contact se raviva, chez l'architecte renoncé, son ancienne vocation de peintre. Alors, quelque temps, on le vit dessiner dans l'atelier d'Eugène Devéria, où se rencontraient déjà les jeunes triomphateurs de demain, les plus beaux, les plus vaillans de la phalange de i83o. Ici on rimait autant que l'on peignait, on devisait de réforme poétique autant que de renaissance picturale. Dans cette atmosphère, où l'enthousiasme vibrait au paroxysme, Pétrus se retrouva tout entier. La Muse qui sommeillait depuis les tristes jours où il s'était fourvoyé dans l'atelier Garnaud, se réveilla soudain, ardente, batailleuse. C'est elle qui décidément triomphait, qui lui montrait la voie orageuse et magnifique, la seule arène où son tempérament de rhéteur indomptable pût se
manifester à l'aise. Ainsi qu'il avait fait de l'équerre et des épures, il délaissa la palette et les pinceaux, et superbe, insolent, provocateur, il se jeta dans la lutte, prêt à exhaler ses farouches rancœurs.
L'apparition de Pétrus dans les jeunes cénacles produisit cet émoi frémissant que suscite, au deuxième acte du mélodrame, l'entrée en scène du héros attendu qu'accompagne à l'orchestre un arpège d'épouvante. On ne devait pourtant s'étonner aisément, dans une assistance blasée à toutes les audaces, oii chacun surenchérissait de bizarrerie pour le plus grand scandale du philistin. Mais que valaient les débauches de chevelures et les bariolages de costumes, devant cette correction sévère et ce regard (( qui fatiguait, lorsqu'il était fixé, comme Vœil convoiteux du serpent qui attire une proie. » — <( Nul de nous n'essaya de se soustraire à cette attraction, dit Théophile; dès qu'on était entré dans le tourbillon, on tournait avec une satisfaction singulière, comme si on eût accompli une loi de nature... »
Il excellait d'ailleurs à doser ses effets. Taciturne à l'abord, puis attentif, comme s'il se recueillait pour n'intervenir qu'au moment choisi, il débutait d'une voix grave et sourde, avec un langage dune recherche méditée, des
vocables insolites, des phrases martelées, puis, s'échauffant dans le débat avec une véhémence grandissante, il exhalait en tempête ses colères et ses paradoxes. Et chacun de l'écouter, avec une déférence qu'on ne s'accorde guère entre jeunes gens du même âge: (( Nous le trouvions très fort, dit encore Théophile, et nous pensions qu'il serait le grand homme spécial de la bande. »
Une de ses fiertés, c'était de ne point connaître d'influences, de ne relever d'aucun maître. Cette fierté, il la gardera même à l'heure des finales désillusions, l'affirmera avec une altière crânerie dans cette dernière stance de sa Léthargie de la Muse :
Je suis fier d'avoir pu maintenir à distance
Des pacages d'autrui mon Pégase affamé,
Et d'avoir su toujours pourvoir à sa pitance
Sans prendre un grain qui n'ait dans mon âme germé !
Un jour, pourtant, il consentit à être le disciple de quelqu'un ; mais ce quelqu'un était un tel seigneur que ce n'était déchoir que de le servir : c'était Victor Hugo. On sait que Pétrus fit merveilles à la bataille d'Hernani ; qu'il fut, avec Gérard de Nerval et Célestin Nanteuil, chargé d'organiser le parterre tumultueux qui devait décider de la victoire. Sa tribu n'y fut pas
la moins belliqueuse. Le Témoin de la Vie, en y relevant quelques noms sonores, note que trois ateliers d'architecture, dont celui de Garnaud pour treize places, avaient fourni un contingent non négligeable. Si le gilet rouge et la toison absalonienne de Gautier firent scandale, le masque impressionnant et la sombre tenue du Lycanthrope, commandant les bordées strépitantes de son escouade, ne durent produire moindre sensation.
Bientôt, il devint le coryphée d'une pléiade spéciale, qu'une légende irrévérencieuse affubla du nom de bousingos. Contre cette appellation protesta plus tard Philothée O'Neddy, dans une lettre rendue publique et pompeusement éditée, qu'il dédia à Asselineau. L'auteur de Feu et flammes, en nous rappelant que ce groupe comptait six poètes : Gérard de Nerval, Pétrus Borel, Théophile Gautier, Alphonse Brot, Augustus Mac-Keat et Philothée O'Neddy, semble contester à Pétrus la qualité de chef des Bousingos. (c On l'aimait fort, dit-il, et il avait sa juste part d'influence ; mais Gérard de Nerval et Théophile Gautier en avaient une non moins grande, ainsi que Joseph Bouchardy, le futur dramaturge. » Cela est bien possible et ce point ne mérite guère controverse. Maintenant que se sont effacées les figures et que ne subsiste plus
que leur émanation spirituelle, ce serait mal servir Pétrus Borel que de mettre en balance ses mérites avec ceux de Gérard et de Théophile. Mais alors on ne connaissait de Gautier quAlbertiis ou l'Ame et le Péché, et Gérard, s'il avait édité maintes plaquettes de vers, osait à peine rappeler, dans cette atmosphère de lièvre, des essais qu'il qualifiait lui-même de poncifs. Au surplus la vérité apparaît du témoignage de Théophile qui se plaît à reconnaître cette précoce royauté de Pétrus. L'influence qu'en subit Gérard s'atteste non moins de la passagère virulence que le doux poëte, si pacifique et tolérant d'ordinaire, manifeste, à l'instar des invectives du Lycanthrope. Témoins les deux épigraphes, l'une en vers, l'autre en prose, que celui-ci lui emprunte pour Champavert et qui semblent une assimilation, voisinant au pastiche, de la manière de Pétrus. Tels ces vers :
Car la société n'est qu'un marais fétide Dont le fond, sans nul doute, est seul pur et limpide, Mais ovi ce qui se voit de plus sale, de plus Vénéneux et puanf, vient toujours pardessus...
Pour affirmer ses tendances, le groupe médita un manifeste, — un recueil de nouvelles qui dut être aux bourgeois (( une leçon de bien écrire )>. Le seul Gérard s'acquitta de sa part, en écrivant
ce <( conte inacaionique )> qu'il publia dans le Cabinet de lectures du 24 septembre i832 : la Main de Gloire, (( extrait, dit une note en renvoi du titre, des contes du Bousingo, par une camaraderie, 1 vol. in-8, pour paraître vers le i5 novembre ». C'est tout ce qu'on en connut. Comme on regrette de ne pouvoir juger, annoncée par un tel programme, la contribution de Pétrus ! Le cénacle tenait ses assises habituelles dans l'atelier du statuaire Jehan du Seigneur, alors rue de Vaugirard, au coin de la rue du Regard. Faut-il décrire encore les hôtes pittoresques de cet atelier fameux ? Revoyez-les plutôt en la fresque vibrante oii les a définitivement groupés Théophile Gautier : Célestin Nanteuil, le jeune homme moyen-âge, au visage d'archange de vitrail ou de page du Quatrocento ; Gérard de Nerval, dont l'air modeste et lia tenue effacée dissimulent cette flamme spirituelle qui impose à tous sa lumière secrète ; Eugène Devéria, somptueux comme un seigneur castillan ; Joseph Rouchardy, — Cœur de Salpêtre, dit la préface des Rhapsodies; — Philothée O'Neddy, visage d'Othello, dont le galbe africain contrastait avec une blonde toison de Scandinave ; puis Alphonse Rrot, Augustus Mac-Keat, Léon Clopet, un architecte cher à Pétrus ; enfin Jules Vabre, « le compagnon miraculeux » de
ses heures de famine, Jules Vabre, mystificateur à froid du bourgeois, unissant le sérieux et le grotesque à des souplesses méphistophéliques, mais dont les titres littéraires se résumaient dans l'annonce bouffonne, parue sur la couverture des Rhapsodies, d'un ouvrage sur ïlncommodité des commodes. Sur cette camaraderie régnait Pétrus Borel avec son flegme tyrannique, lien était « le grand-prêtre », dit-il dans la préface de Champavert ; toutefois l'autorité de ses dogmes sectaires était suspendue dans le temple dès qu'y apparaissait un petit homme de tenue correcte et bourgeoise, celui qui pour tous et pour Pétrus lui-même était le dieu Victor Hugo.
Il appartenait à Jehan du Seigneur de perpétuer, dans le marbre ou la cire, les traits des jeunes dieux qui avaient fait de son atelier leur Olympe. A l'exemple de David d'Angers, qui fixait alors, dans une galerie fameuse, les profils de ses contemporains, il modela lui-même une série de médaillons dont une dizaine au plus a été conservée ou reproduite. On connaît bien ceux de Gautier, de Gérard et de Pétrus que célèbrent ces vers de Théophile :
Puis la tète liomérique et napoléonienne
De notre roi Hugo... que sais-je moi? la mienne,
Celle de mon Gérard et de Pétrus Borei...
Le profil de ce dernier ne nous satisfait guère. On lui voudrait plus d'accent. Cette figure correcte et barbue ne rappelle en rien le masque inquiétant du Lycanthrope.
L'homme au poignard et au bonnet phrygien, qu'on voit au frontispice des Rhapsodies, — planche médiocre au vernis mou attribuée à Joseph Bouchardy — ne doit pas nous retenir davantage. Il en est de même de deux vignettes, signées Napol, — lisez Napoléon Thomas, — qu'on trouve à l'intérieur du volume. Mais, nous dit Jal, dans ses Causeries du Louvre, sur le Salon de i833, le même Napoléon Thomas y aurait exposé un Pétrus Borel « en gilet rouge, habit aux larges revers pointus, gants sangroyaliste, chapeau pointu, barbe et cheveux flottans ». De ce portrait, que cependant faisait valoir un magnifique cadre... tricolore, on ne connaît aucune reproduction, on ne trouve nul autre commentaire dans la critique de l'époque, — d'où Ghampfleury induit judicieusement que la peinture ne devait pas être à la hauteur de l'encadrement.
Mais pour nous consoler de ces vaines effigies, nous avons le portrait que Louis Boulanger exposa au salon de 1889. ^ défaut de la peinture même, dont nous ignorons le sort, il nous reste l'eau-forte que Célestin Nanteuil en
4o PETRUS BOREL
a gravée pour l'Artiste. Voici cette fois, définitivement fixée, l'image obsédante du Lycanthrope. Le peintre de Mazeppa, que Pétrus avait rencontré à l'atelier d'Eugène Devéria, est resté une de ses amitiés les plus chères, une de ses plus constantes admirations. En l'une de ces chroniques d"art qu'il écrivait pour V Artiste, en i833, sous le titre : Des Artistes penseurs et des artistes creux, Pétrus fait de Boulanger un éloge vibrant. Car sa louange s'exhalait avec une ferveur qui égalait la véhémence de son blâme : nous verrons tout à l'heure avec quelle âpreté il flagellera le jury qui avait refusé la Mort de Bailly de Boulanger. Le Peintre-poète s'est souvenu de cette féale vindicte de Pétrus : et il l'aura bien payé de retour en laissant de lui cette vivante image qui n'a pas médiocrement contribué à le préserver de l'oubli.
Ce n'était pas seulement aux parterres fleuris de la poésie et de l'art que se confinaient les hôtes de l'atelier du Seigneur, et la Tour d'ivoire ne les retenait pas toujours sur sa plate-forme solitaire. Par momens, ils aspiraient à en descendre pour mêler leur voix au tumulte alors renaissant des révolutions. Les apôtres du dernier siècle ne s'étaient réveillés' de leur rêve de chaînes brisées que pour retomber dans la rigide armature forgée par Napoléon. Mais à l'envol de leur grande illusion, survivaient de vagues espoirs d'affranchissement : visions mystiques d'une cité idéale régie par la philosophie de la nature ou par quelque religion nouvelle dont on cherchait les mythes et les symboles dans le christianisme primitif et plus encore dans les théogonies de l'Egypte ou de l'Inde millénaire.
tik PETRUS BOREL
Les mirages, aussitôt évanouis qu'éclos, de la révolution de juillet replongeaient les esprits en un désarroi irrémédiable, avec une monarchie bourgeoise oii leur idéal se noyait dans le plus médiocre positivisme. Alors succéda pour certains un mélange singulier de scepticisme et d'enthousiasme, d'ardeurs mystiques et de découragement, comme aux époques de transition qui suivent les grands règnes, aux veillées d'attente des réformes politiques ou religieuses. S'estompant dans le halo du météore révolutionnaire, une entité mythique, symbolisée par une figure coiffée du bonnet phrygien, apparaissait comme l'ange du nouvel Eden, déjà perdu. C'était la Liberté, allégorie imprécise, notion mal définie, mais si chère aux groupes humains, que l'infrénable esprit de lutte et de mouvement emporte par intervalles hors les tutélaires entraves de l'ordre et des lois.
De brumeux apôtres, larves du prurit de révolution, célébraient cette divinité dans un langage biblique et sibyllin : tel cet étrange Ganeau, mi-prophète, mi-rapin, qui avait réuni, dans un atelier de l'île Saint-Louis, un groupe d'adeptes au milieu desquels, étendu sur un divan, il mêlait à la fumée des chibouques ses élucubrations nébuleuses. Il s'était dénommé le Mapah, vocable formé des premières syllabes
de pater et de mater, et sa religion, qui avait pour signe l'androgynisme ou fusion des principes sexuels, s'appelait Evadanisme ou Evadaïsme. Il serait vain de s'attarder aux doctrines de cet illuminé, si nous n'y trouvions, après Champfleury, quelque relation avec le cénacle dont Pétrus Borel s'est géré le pontife. Oyez seulement en quel langage Caillaux, disciple du Mapah, salue la déesse Liberté :
<( Il y a cinquante ans, une femme apparut belle entre toutes : elle se nommait Liberté ; elle s'incarna dans un peuple, ce peuple s'appelait France. Et sur le front de cette femme s'étendit, comme dans l'antique Eden, un arbre aux rameaux verts ; et cet arbre se nomme arbre de Liberté. Et désormais France et Liberté ne font plus qu'un seul et même terme, qu'une seule et même idée.
« ... Pourquoi te lèves-tu avec le soleil, ô France, ô Liberté ? Et pourquoi tes vêtemens exhalent-ils une senteur embaumée ? Pourquoi montes-tu dès le matin sur la montagne ? »
Il semble que Pétrus et les siens aient tout au moins emprunté ce symbolisme, qu'ils en aient adopté les emblèmes et le langage. Lyrisme et fantaisies de cénacle ou d'atelier, rien de plus. Il faut autre chose pour fonder les religions ou changer les empires.
Plus littéraires que politiques nous apparaissent aussi le républicanisme des Bousingos et les diatribes jacobines de Pétrus Borel. Mais ici les opinions manquent d'unité. Si Pétrus est montagnard, Philothée O'Neddy est girondin et ne craint pas d'écrire qu'il faut écarter le « fanatisme républicain ». Gérard, lui, est simplement libéral et patriote. Quant à Théophile, il est et ne cessera jamais d'être impérialiste. On n'en arbore pas moins la coiffure emblématique des Sans-culottes ; on se montre volontiers, dit Philothée :
Le temporal orné d'un bonnet de Phrygie.
C'est ainsi que Pétrus se présente aux lecteurs dans le frontispice des Rhapsodies. Mais la dague qu'il contemple est purement symbolique. Il ne la doit porter au cœur d'aucun tyran et ce nest peut-être que poignard à couper le papier. Il ne descendra pas davantage dans la rue ; et, s'il a frémi d'aise au sifflement des balles des trois glorieuses, c'est derrière l'huis bien clos dont son père, nous dit-il, l'avait chambré : précaution sage contre laquelle, avec une déférence filiale bien touchante, il ne s'est pas trop insurgé. Une fois seulement, la camaraderie s'est laissé entraîner à quelques nocturnes excès de rue : elle a clamé, au sortir d'une agape, un
refrain peu attique : « Nous avons fait — ou nous ferons — du bousingo », vocable qui est resté l'enseigne du groupement. Définissez : a Un beau tapage littéraire. » Or, si le guet intervient, s'il cueille quelques-uns des manifestans, il ne lui reste finalement, comme prise, que le plus pacifique de la bande : le doux Gérard qui, peut-être, s'est laissé écrouer de bonne grâce, avec la pensée de connaître un nouvel émoi; qui n'a vu dans son passage entre les murs noirs de Sainte-Pélagie qu'un motif drolatique sur lequel il doit broder, sans ombre de révolte , le plaisant récit de Mes Prisons.
Mais il convient aussi à Pétrus de figurer, en victime de la tyrannie, étendu sur la paille d'un cachot, sans autres accessoires que la cruche et le pain noir du captif. C'est ainsi qu'il s'est fait graver par son ami Napoléon Thomas dans une vignette des Rhapsodies; au bas d'un petit poème : Fantaisie, qu'illustre cette image, on lit seulement : Au cachot, à Écouy, près les Andelys, 1831. Ou'est-il donc arrivé à Pétrus? Simplement cette aventure que Jules Claretie nous a si agréablement contée. Un matin de i83i, il partait avec un camarade pour un voyage à Piouen, pèlerinage alors rituel pour les romantiques. L'accoutrement des deux compères,
conçu selon la plus truculente formule àesBousingos, mettait en émoi les paisibles habitans des bourgades qu'ils traversaient. Aux abords d'Ecouy, des gendarmes plus méfians les arrêtèrent et les conduisirent devant le magistrat local. Alors s'engagea un de ces colloques drolatiques où excellaient nos romantiques en vagabondage, lorsqu'ils se plaisaient à mystifier l'autorité. Ce jeu plaisant motiva le maintien, sans doute très court, de nos deux voyageurs au violon municipal. C'en était assez, la lithographie aidant, pour faire de Pétrus, sous le jour oblique d'un soupirail, un héros de captivité, à la manière des Pellico ou des Barbes.
Une autre légende veut qu'aux émeutes de juin il ait été porté une nouvelle atteinte à sa liberté. Des gardes nationaux, lui trouvant une allure suspecte, le conduisirent au poste : « Qu'ai-je fait.^* demanda Pétrus, pour être embastillé? — Monsieur, dit le commandant du poste, il ne sert de feindre : vous avez la démarche républicaine! »
Pétrus est sincère pourtant, et nul n'en a jamais douté : la figure qu'il s'est composée est bien le reflet de sa nature agressive, le masque de ses âpres convictions. L'accord sera complet entre ses attitudes et ses idées, entre ses gestes et ses paroles. Sa vie entière ne sera qu'une
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SA VIE ET SON ŒUVRE 5i
longue invective, virulente et passionnée, chargée de son mépris du siècle, de sa rancune contre une société qui l'a affamé et méconnu. 11 veut qu'en lui rien ne détonne avec la physionomie de sombre paria qu'il doit garder. Certes, il y est préparé par de réelles misères et de légitimes griefs : mais le destin eût-il été moins hostile et la société moins marâtre qu'il eût voulu quand même, n'en doutez pas, présenter à son temps le même visage acerbe et mécontent, se camper devant le monde en vengeur austère des lâchetés et des abus. Pour qu'il puisse évoluer selon son rythme, il lui faut des rancœurs et des colères; il n'est vraiment inspiré qu'au souffle de Némésis; il ne scande nerveusement ses périodes et ne martelle bien son vers que pour maudire et flageller. Une vie amène, une société accueillante ne lui eussent inspiré qu'indifférence ou ennui.
Aussi n'est-il troublé par aucune métaphysique du progrès, par nul rêve messianique. S'il honnit les bourgeois médiocres et les vils marchands, il ne se sent plus de goût pour la plèbe commune ni plus d'amour pour l'entière humanité. Son individualisme entend se déployer sans contrainte, sans nulle gêne du droit d'autrui. S'il parle des souffrances du peuple et de ceux qui l'oppriment, ce n'est que formules de
style et lieux communs à nourrir ses invectives. Mais fi des sensibleries humanitaires! Qu'on ne lui parle pas de suppression de la peine de mort ! Deux ans après le plaidoyer de Victor Hugo et les attendrissemens du Dernier Jour d'un condamné, il proclame le droit à la hache vengeresse; il défend la loi divine du talion. S'il se pose en admirateur de Saint-Just, s'il le cite complaisamment aux épigraphes de ses poëmes, c'est qu'il voit en cette hgure de sectaire implacable, prévaloir la loi de mort et l'épée de l'Ange exterminateur. Oui, frapper et punir; point d'indulgence ni de pitié pour l'homme lâche et cupide ! Et ce n'est point une caste, une catégorie déterminée qu'il vise, mais en général les hommes — l'Homme, qu'il abhorre, que déjà il rêve de fuir dans la solitude. C'est cette haine totale qu'il exprime dans le terrible surnom dont il s'affuble : le Lycanthrope, c'est-à-dire l'homme-loup ou bien : un loup pour l'homme. Son républicanisme n'a pas d'autre sens; ce n'est point un concept politique, mais une forme de sa misanthropie!
<( Oui! dit-il, je suis républicain, comme l'entendrait un loup-cervier : mon républicanisme, c'est de la lycanthropie ! — Si je parle de république, c'est parce que ce mot me représente la plus large indépendance que puissent
laisser l'association et la civilisation. Je suis républicain , parce que je ne puis pas être caraïbe; j'ai besoin d'une somme énorme de liberté : la République me la donnera-t-elle ? Je n'ai pas l'expérience pour moi. Mais quand cet espoir sera déçu, comme tant d'autres illusions, il me restera le Missouri !... )>
Telle est la profession que ce poète adolescent inscrit en tête de ses premiers vers. Or, on conçoit qu'une telle ferveur ne soit ni bien profonde ni bien durable. L'expérience venue, alors que rien n'est changé à son humeur chagrine, il deviendra non moins ardent réactionnaire. En i848, le triomphe de l'ancien idéal le trouvera désabusé. Pour lui, la République n'aura été belle... que sous la Restauration.
Que faut-il penser, enfin, de l'attrait qu'exercèrent sur lui les panacées, que débitaient alors de fumeux utopistes, tels que les disciples de Saint-Simon, les Enfantin, les Fourier, les Pierre Leroux? S'aflilia-t-il à l'une de ces sectes dont les formules saugrenues n'étaient qu'un retour vers les phases primaires de l'évolution sociale ? C'était le temps oii le pontife Enfantin se llattait de restituer, dans sa pureté, le primordial agrégat humain, avec son <( église » de Ménilmontant, où Fourier proposait un type d'association idéale, avec son célèbre « Phalanstère » .
Avec un sérieux qu'on croirait teinté de quelque humour, le Père Enfantin se proclamait, dans l'union des sexes, le rédempteur des infidèles et le Messie du libre amour. Dédaignant les asservis à la vieille institution de mariage, c'est au rachat des inconstans et des volages, de beaucoup les plus nombreux, qu'il consacrait son apostolat. Est-ce en écho de ce prophète indulgent que Philothée O'Neddy, émule de Pétrus en paroxysmes, clamait ses Rodomontades dans « le jeune atelier de Jehan le statuaire » :
Attaquons sans scrupule en son règne moral, La lâche iniquité de l'ordre social.
Lançons le paradoxe; affirmons dans vingt tomes Que les mœurs, les devoirs ne sont que des fantômes. Battons le mariage en brèche : osons prouver Que ce trafic impur ne tend qu'à dépraver L'intellect et les sens; qu'il glace et pétrifie Tout ce qui lustre, adorne, accidente la vie...
Ce n'était qu'hilare frénésie et vainement chercherait-on, chez nos bousingos , autres signes d'affiliation à la secte du Père Enfantin. Pétrus, l'insoumis, ne pouvait, lui, se faire le parangon d'aucun dogme ni le prêtre d'aucun dieu. Sa sarcastique indépendance devait l'emporter d'une gouailleuse surenchère; il trouva mieux : alors que le cénacle de l'atelier Du Sei-
gneur se disloquait, il résolut, avec son fidèle Vabre et les plus fanatiques de sa bande, de fonder, sur le coteau de Rochechouart, une tribu de Caraïbes. La saison s'y prêtait, on était aux nuits chaudes de l'été; le clan campa sous des tentes, et, libérés des accessoires de la commune vie, les nouveaux sauvages évoluèrent nus, comme à l'aurore de l'humanité, dormant la nuit sur des tapis ou sur des peaux. Les scènes idylliquesetles tableaux paradisiaques qu'offraientaux voisins les ébats de la tribu, furent cause que l'expérience dura peu. Le Camp des Tartares — ainsi les dénommaient les bourgeois du quartier— dut quitter la place, expulsé par le propriétaire, non sans avoir, par protestation, mis le feu à la loge du concierge. On ne les inquiéta point : l'autorité eut le bon esprit de sourire à ce qu'elle considérait comme une farce de rapins. Alors qu'Enfantin et les pontifes de Ménilmontant échouaient en police correctionnelle, la tribu de Rochechouart rentrait indemne parmi les bourgeois.
Au surplus, que Pétrus se déclare républicain ou Saint- Simoniaque, qu'il nous étonne par ses exagérations ou ses paradoxes, ce qui toujours l'emporte et subsiste chez lui, c'est l'artiste, avec une certaine sérénité dans la fantaisie, qui, en le maintenant, par quelque côté, sur le
domaine de la poésie et du rêve, ne permet de le confondre avec les sectaires de la politique et les adeptes des utopies humanitaires. C'est ce qui fait que nous lui pardonnons, qu'en dépit de ses terribles défauts, nous ne cessons de l'aimer. Car si parfois il affecte certaine négligence de ton ou de forme, si même il s'oublie en quelque débraillé cynique, il n'en reste pas moins et toujours un artiste, fier, dédaigneux, et, disons-le, en dépit de la carmagnole du lycanthrope, un aristocrate quand même. Il aura beau accabler de ses sarcasmes les poètes blasonnés — devinez Chateaubriand et Lamartine — railler leur galbe aristocratique et (c leurs vicomtesses », nous sentons bien que, sous sa misère et son impuissance, c'est son orgueil natif qui se hérisse, sa fierté de gentilhomme de lettres qui proteste; c'est la nostalgie d'un passé somptueux qu'il garde dans « ses yeux profonds et tristes d'Abencérage rêvant à Grenade ». Ses truculences et ses audaces jacobines n'effaceront pas cette morgue superbe qui doit conduire, à l'écart de la foule et jusque dans la suprême solitude, le misanthrope irréductible. Son manoir de Haute pensée, à la lisière du désert, n'est-ce pas encore la Tour d'ivoire du Poëte.»^
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Celui dont l'entrée en lice avait jeté dans le cénacle une stupeur mêlée d'inquiétude ne pouvait débuter par un exploit médiocre. Aussi avait-il longuement préparé cette joute liminaire et médité dans une ardente veillée d'armes son cartel rodomont. Il le produisit sous la forme d'un petit in-i6, d'aspect modeste, presque une simple plaquette. Le titre seul : Rhapsodies éveillait l'attention par une orthographe insolite, surprenait déjà comme un premier défi. Sous cette enseigne, deux épigraphes en caractères gothiques résumaient, selon le rit des publications romantiques, la tendance ou l'esprit,— nous dirions aujourd'hui le leit-motiv — de l'œuvre. D'abord deux vers de Régnier : « Hautain, audacieux... » etc., c'est l'auteur qui se présente et accentue, par un autre verset emprunté à Malherbe, son salut provocateur :
Vous dont les censures s'étendent Dessus les ouvrages de tous, Ce livre se moque de vous.
C'est ensuite, en épigraphe sous le faux-titre, le (( hopl hopl hopl » de la ballade de Burger, qui semble actionner le Pégase du Lycanthrope. jNIais tournez le feuillet : un frontispice, attribué à Joseph Bouchardy, nous montre l'auteur, assis, coiffé du bonnet phrygien, le col de la chemise ouvert, les bras retroussés, — tel un massacreur de l'Abbaye; — il darde, d'un œil injecté, un regard de cannibale sur le tranchant aiguisé de <( son bon poignard ». La faiblesse du dessin, l'exécution malhabile de la planche en aggravent encore l'étrangeté. Pétrus se rendit-il aux objections que souleva cette allégorie farouche? Ou voulut-il simplement, en y substituant un nouveau titre,, laisser croire au succès d'une seconde édition ? Toujours est-il que l'homme au poignard disparut, avec le titre primitif, d'une partie du tirage et céda la place à un! titre-vignette dû à la pointe de Célestin Nanteuil. C'était un mélange confus d'anges, de moines, de têtes de mort et de vieux livres, encadrant un cartouche avec ce texte gravé : Rhapsodies par Pétrus Borel, 2" édition, Palais- Royal, Bousquet, successeur de Levavasseur, MDCCCXXXllI.
SA VIE ET SON ŒUVRE 6i
Le livre s'ouvre sur une préface datée de novembre i83i, qui éclate comme une annonce véhémente et péremptoire, attestant une audace que rien n'ébranle et une certitude que rien ne trouble. Ah! il ne s'attarde guère aux vaines précautions ni aux formules hésitantes, dont s'accompagnent d'ordinaire les présentations de première œuvre ; mais il entre en scène en vigueur, en escaladant les portans, en exhibant insolemment sa personnalité pléthorique. Son verbe est brutal, direct; ses images violentes, inattendues; ses périodes âpres, nerveuses, dépouillées. Il ne veut avoir ni patrons, ni modèles : il est lui, lui seul, — qu'on le sache, (( nul ne peut le dire son apprenti ».
« Il faut, débute-t-il ex abrupto, qu'un enfant jette sa bave avant de parler franc; il faut que le poëte jette la sienne; j'ai jeté la mienne : la voici!... II faut que le métal, bouillonnant dans le creuset, rejette sa scorie; la poésie bouillonnant dans ma poitrine a rejeté la sienne : la voici ! . . . »
Point d'humilité de néophyte, mais un orgueil qui craque : <( Ceux qui liront mon livre me connaîtront; peut-être est-il au-dessous de moi, mais il est bien moi... » Après un bref rappel de son enfance misérable, après l'étalage de sa détresse stoïque et de son intransi-
géante fierté; il oppose, en corollaire des haines vigoureuses, ses robustes amitiés. Point de plates dédicaces aux puissans, mais une adresse à ses chers (( camarades, » à ceux qui font disparaître pour lui la platitude de la vie. Tour à tour il les harangue, d'une apostrophe pittoresque, chaude comme une accolade, franche comme une poignée de main. Et, quand il a bien jeté son défi aux bourgeois, clamé cyniquement son jacobinisme et hurlé sa lycanthropie, tournant avec dédain le dos à son époque de marchands et de cuistres, il ferme sa fougueuse diatribe d'une pirouette de rapin, d'une boutade sarcastique : <( Heureusement, conclut-il, que pour se consoler de tout cela, il nous reste l'adultère! le tabac de Maryland! et du papel espanol por cigaritos. »
N'est-ce pas déjà Pétrus tout entier .î^ Le voici bien, grand garçon de vingt-deux ans, mais d'aspect beaucoup plus âgé, armé de toutes pièces, avec cette précoce maturité qu'il doit à sa nature spontanée, à son tempérament original. Une nature, un tempérament, n'est-ce pas ce qu'on peut mieux dire de lui, ce qui explique l'illusion de ses débuts, mais aussi le secret de son imperfectibilité. Car il ne changera guère : tout de primesaut, mais réfractaire à s'adapter, il doit peu attendre du travail et de l'expérience.
Il n'est point de ces maîtres de formation lente et réfléchie, dont les chefs-d'œuvre ne résultent que d'un discernement successif et d'une assimilation patiente. Ainsi conçoit-on qu'il puisse étonner des poètes mieux doués, des écrivains qui seront de plus purs artistes; que le magicien de lettres qu'est déjà Théophile, que l'écrivain délicat et nuancé que sera Gérard de Nerval aient pu subir son ascendant, et voir en lui « le grand homme spécial de leur bande ».
Des trente-quatre morceaux qui composent le recueil, tous ne sont pas d'égale qualité, mais il n'en est guère qu'on puisse dédaigner. Encore qu'inexperts et souvent heurtés ou rocailleux, tous sont frappés d'un tour spécial, marqués de ce stigmate qui ne permet de les confondre avec rien d'autre. S'en égare-t-il quelqu'un parmi les anthologies contemporaines, que tout de suite il se discerne à une fermeté de ton, à une vigueur d'accent qu'on ne rencontre guère dans la molle versification et les veules alexandrins de la production ambiante. Nous sommes, il est vrai, aux lendemains d'Hernani et des Orientales; et alors les rythmes neufs, la métrique robuste de Victor Hugo impressionnent déjà toutes les lyres. Mais si l'on excepte les accords déjà experts et les ciselures de Théophile, on ne trouve chez la plupart des
nouveaux poètes, que l'écho des vagues lamartiniennes, que le reflet des ondes lyriques, à peine dépouillées des classiques influences, de Vigny, d'Emile Deschamps et de Maicelline Desbordes-Valmore; Gérard lui-même n'en est encore qu'à ses fluides odelettes. On conçoit donc que les Rhapsodies, débarrassées des clichés désuets, riches çà et là de belles rimes, de vocables rares, de néologismes parfois risqués, souvent pittoresques, toujours surprenans, éclatent alors dans leur nouveauté, avec leurs mètres rigides, tendus comme des arcs et sonores comme des armures. Au surplus, le poëte, formé aux sévères disciplines prosodiques, accusant par endroits quelque influence de la Pléiade, ne se permet aucune licence de versification, n'use que peu du rejet et de l'enjambement; mais dans l'armature étroite de son vers aux hémistiches réguliers, son audacieuse verve se meut à l'aise, sans trop de monotonie, sur une cadence ferme et bien scandée.
Voilà pour la forme ; le fond devait surprendre plus encore. Ici peu ou point de ces rêveries d'adolescent en mal de puberté qui font le thème habituel des premiers vers. Ce qu'il nous livre, — il nous l'a dit sans ambages dans son agressive préface, — c'est sa fière personne, avec sa façade adéquate etsonmasqueimmuable.
Le voilà, sous ses aspects différens, — mais toujours identique, — de poète, d'amant, de frère, d'ami, de révolté et de satirique armé pour les âpres flagellations.
Le Poète, — c'est le barde voué à la souffrance, à l'inévitable lésine, le maître maudit sur qui s'acharne le destin, mais que la tempête ne saurait abattre et qui lève haut dans l'orage son front d'infrangible paria. Encore qu'il veuille étaler devant son siècle « sa nudité », ce n'est pas sur un ton larmoyant qu'il doit confesser sa misère : les soupirs élégiaques d'un Gilbert ou d'un Malfilâtrene sont point dans sa note, et, sur son pourpoint en haillons, brille le pommeau d'une dague bien acérée :
C'est un oiseau le barde, il doit vieillir austère, Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux, Ne chanter pour aucun et n'avoir rien sur terre Qu'une cape trouée, un poignard et les cieux!
L'amant, ce nest pas davantage le pâle rêveur qui s'anémie pour quelque damoiselle chlorotique : « Jamais il ne s'est mélancolie à l'usage de dames atteintes de consomption. » Certes il sait s'attendrir, débiter à l'amante un madrigal de haut ton, exhaler sa passion en strophes rutilantes — comme dans Rempart, — soupirer pour la Fée, la maîtresse irréelle,
rOndine aux yeus bleus, quand il parle à Gérard, dans Isolement. Mais le gaillard bien portant garde un cœur chaud sous sa cape ténébreuse et c'est en galant résolu qu'il avoue ses ardeurs impatientes, — lisez Victoire ; il faut au trouvère passionné de promptes réalisations, ses appels amoureux prennent vite le ton d'un rugissement de fauve affamé.
A mes désirs lascifs je voudrais tout plier, Egaré par mes sens, j'irais, ah ! c'est infâme ! Arracher une femme au bras d'un cavalier.
Sachez pourtant qu'il n'en est pas réduit à cette extrémité ; et lorsqu'il nous dit que, brisé par ces vaines ardeurs, il s'en retourne « gémir sur son lit solitaire », ne le croyez pas trop sur parole. La légende veut que le Lycantrope n'ait pas tant effarouché les belles et qu'il ait eu sa part suffisante de sourires. Si d'ailleurs il conçoit pour son désespoir la solution de Werther, il s'en exprime avec la truculence verbale d' Antony :
Mes pistolets sont là !... déjouons le hasard ! ! !
Non moins ardemment se révèle-t-il fraternel et amical ; c'est d'abord une larme à son frère Bénoni, mort dans sa fleur, après une enfance indigente qui lui a laissé, comme à Pé-
trus, une inquiète irritabilité, — si du moins nous y voyons une allusion dans le fragment de Condorcet qui sert d'épigraphe à ces stances. Mais pour parler à son Bénoni, sa voix s'est faite douce, gémissante et berceuse comme une plainte de Marcelline Desbordes-Valmore. Trois autres dédicaces familiales nous arrêtent ensuite: l'une à son frère Francisque, l'éditeur prochain de Robinson Crusoë, l'autre à André Borel, le futur Borel d'Hauterive ; la dernière enfin, en tête d'Agarite, le morceau le plus important, sinon le meilleur, du recueil, s'adresse à un troisième frère, Jean Borel. Quant à ses amis, aucun n'est oublié, chaque nom est suivi de sa qualité : E. D. (Eugène Devéria), peintre; Joseph Bouchardy, graveur; Jehan Du Seigneur, statuaire; Gérard, poëte, et ainsi des autres. Notons plus spécialement deux noms d'architectes : Léon Clopet et Jules Vabre, auxquels s'adressent, sur un ton plus intime, des allusions et des souvenirs plus directs. Tous deux sont des camarades de l'atelier Garnaud, des confidens des heures de famine : l'un, Léon Clopet, a recueilli Pétrus, lui adonné asile quand il n'avait pour abri que le ciel et le pavé :
Quand ton Pétrus ou ton Pierre N'avait pas même une pierre
Pour se poser, l'œil tari, Un clou sur un mur avare Pour suspendre sa guitare :
Tu me donnas un abri.
et les strophes se suivent alertes, pimpantes, parfois amères, sur une cadence aux rythmes souples d'ancienne mélodie ; c'est le prologue et l'une des meilleures pièces du recueil. L'autre, Jules Vabre, c'est le « compagnon miraculeux » le complice des folles équipées, des nargues aux bourgeois, — à qui il remémore, avec un demi-sourire, leur vie follette, aux autres si étrange.
Mais le ton change, et Pétrus bondit, le fouet levé, l'invective âpre, dès qu'il s'agit de venger un ami de quelque injustice : ici c'est le peintre de sa préférence, un ami très cher aussi, Louis Boulanger, qui vient d'essuyer un outrage immérité, avec le refus de son grand tableau, IdiMort de Bailly, au Salon de i83i. Depuis le triomphe de son Mazeppa au Salon de 1827, fLouis Boulanger, l'ami et le confident le plus intime de Victor Hugo, était considéré, au même titre que Delacroix, comme l'un des champions les plus notoires de l'art romantique. Le refus infligé par le jury atteignait donc tous les tenans de l'école nouvelle, comme un désaveu concerté. La
CHAMPAVERT,