‹ Œuvres complètes de Petrus Borel Le LycanthropeChapitre 14 sur 43 · EL CORAZON NO ES TRAYDOR · texte numérisé non relu

EL CORAZON NO ES TRAYDOR

balles ! voudrais-tu la charger? C'est imprudence, non, je t'en prie ; il arrivera malheur, cette arme est à la portée de tout venant.

— Il arrivera malheur... peut-être !...

— Mais à quoi bon? réponds-moi.

— A quoi bon? tu veux savoir? — Eh bien ! demain, je dois partir pour l'intérieur des terres, j'ai à faire des achats de bois ; des bandes de marrons infestent les routes ; je pense qu'il est bon de ne point marcher sans armes. — Amada, où est donc mon cuchillo'i il était là, je ne le retrouve plus.

— Le voici, mon bon, mais qu'avez-vous besoin de ce poignard sur vous ?... est-ce pour les marrons de demain?...

— Plaise à Dieu !...

Après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire mot, acheva sa cuisine et prépara la table de la cène. Pour lui, se promenant à grands pas devant la case, de temps en temps il regardait au loin avec un air d'impatience. Tout en s'occupant du ménage, Amada, intérieurement agitée et bouleversée, avait l'âme meurtrie de cent pensées diverses ; elle jetait cent conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son chapelet d'or indulgencié pour être au lendemain, ou pour lire au plus petit coin du cœur de Barraou. Sou-

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ventes fois, elle laissait tomber de gros soupirs. ■ — Aima de Dios ! protégez votre servante. Mon bon ange, arrêtez le bras de Barraou, comme vous retîntes le bras de notre père Abraham !...

Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la danse, et tirant avec transport quelques sons nazillards d'une mandoline fêlée.

— Mon maître m'envoie à votre grâce, lui dit-il, pour lui offrir ce tabac de la plantation royale, et pour l'inviter à souper ; il m'est enjoint de ne point repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris, remercia Pablo de sa bonne visite, et se mit en route.

Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, et, se questionnant en lui-même : — Qui, disait-il, a pu porter Jacquez à me faire pareille politesse? lui, si ombrageux, qui depuis si longtemps fait tout pour m'éloigner ; ce ne peut êtrequ'Amada? Mais, sic'était sous son influence? oh ! non, cela ne se peut ! Elle aurait donc quelque amour pour moi? de l'amour,... de l'amour... non, je suis trop malheureux !

[^va^^cion p (Hta^cion.

Quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours chevalait de long en large, l'aperçut de fort loin, vint au-devant et le salua amicalement, le comblant de courtoisies auxquelles Cazador répondit avec effusion. Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, et, sans être vue, levant les yeux comme pour implorer la miséricorde du bon Dieu, se signa précipitamment ; puis se retournant avec calme :

— Doy a usted la bienvenida, dit-elle à Juan Cazador. Vos grâces peuvent prendre place, tout est prêt.

— Bien esta, querida, reprit Barraou plaçant Juan à sa droite. — Compagnero / il y a long-temps

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que j'ai eu le bonheur de souper avec toi ; il faut signaler et célébrer dignement ce repas ; faisons sauter quelques vieilles bouteilles ; tâchons, mon vieil ami, de nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, qui n'étaient point embellies par notre bonne Amada. Sera tenu pour couard et gavache, celui qui renoncera !...

— Bravo ! bravo ! soit, soit, dit Cazador, j'y consens, et le perdant paiera une amende ; gare à toi, Barraou !

— Compadre ! garde ta sollicitude pour ton compte : Juanito, combien de fois t'ai-je enterré ; gare à toi, coharde !

En disant ces derniers mots, Barraou renfonçait le manche de son cuchillo qui mettait le nez à la fenêtre ; à ce mouvement, Amada qui le suivait des yeux, poussa un cri d'horreur : tous deux aussitôt la reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son mal et lui prodiguèrent mille soins ; revenant bientôt, elle les remercia. — Ce n'est rien, assurait-elle, une vive palpitation de cœur m'a seule arraché ce cri.

— Tu m'as fait bien peur, dit Jaquez.

— Vous m'avez tourné la tête et le cœur, murmura Cazador.

— Ah ! ah ! Juanito, ceci est une finesse ; l'aveu est adroit.

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— Je l'ai dit sans malice et n'en veux nul mérite.

— Qu'en penses-tu, notre Amada?

— Vrai Dieu ! Barraou, vous êtes bien fatigant !

— Plaisanterie, mes amis, qu'il n'en soit plus question ; dexadas las hurlas ; allons rasade pardessus ! Amada, tu devrais bien aller chercher cette outre de vin de Xérès, dans le fond du caveau? Non, ne te dérange pas, j'irai moi-même, tu ne saurais trouver. Permets, Juanito, et tu m'en donneras de bonnes nouvelles.

— Sans perdre de temps, Amada de mon cœur ! nous sommes seuls ici, vite, dites-moi, si c'est à vous que je dois ce bonheur.

— Eh ! quel bonheur?

— De partager votre...

— Non, non, vous ne me devez rien ; ce n'est pas à moi, loin de là !...

— Vous êtes donc pour moi toujours aussi rude? Oh ! laissez-moi dérober ce baiser que vous me refusâtes l'autre soir.

— Non ! je vous abhore, je vous exècre et

cependant je prends pitié de vous.

— O bonheur !

— Écoutez, le péril ici vous environne, veillez et priez Dieu qu'il veille aussi sur vous.

— Expliquez-vous !...

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— Je ne sais rien de plu"^ ; taisez- vous ou vous nous perdez, Juan ; taisez-vous, je l'entends...

— Le voilà ce fameux Xérès ! ton verre, Juan, et goûte ça.

— Visa usted ! es un ambre, il est délicieux,

— Allons, compadre ! redoublons : fais -tu pas la petite bouche? as-tu peur d'être le gavache?

— Juan Cazador n'est pas si novice ; je crois bien, par exemple, Barraou, que tu pourrais apprêter ton amende, car ton œil commence à reluire.

Eh ! que fais-tu donc? prends garde, on te dirait assis sur une escarpolette.

En effet, Barraou commençait à passer de l'entrain à l'ivresse. Il chantait en se berçant, s'emportait et frappait sur la table, riant aux éclats, récitant des prières et de grossières farces, semblables à ces espèces d'improvisations des arriéros Biscaïens qui vont, lorsqu'ils ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs mulets, chantant et amalgamant la Bible et le Nouveau-Testament d'une manière tant soit peu affriandée.

Après s'être long-temps combattu, et avoir lancé mille propos graveleux qui dégoûtaient Amada, il se pencha sur la table et s'assoupit.

— Nous ne pouvons le laisser en cet état.

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aidez-moi, Cazador, à le coucher sur cette natte ; il y sera mieux pour passer son vin. Oh ! le vilain ivrogne !...

Barraou se laissa transporter.

— Cazador, ôtez-lui son cuchillOf là, de ce côté, il pourrait se blesser. Jetons sur lui cette cape : — Que faites-vous? Cazador, ne lui couvrez point la face, vous l'étoufferiez ! Non, non, ne lui couvrez pas, je vous le dis.

— Que vous êtes sotte !...

Ah ! pardonnez ce mot à mon emportement ; Amada, que le hasard me sert bien ! grâce à son ivresse, nous sommes délivrés de son regard inquisiteur, et c'est lui-même qui m'a facilité ce tête-à-tête. Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. Amada, sois moins farouche.

— Taisez- vous !...

— Moins farouche pour celui qui t'aime plus que son affranchissement.

— Arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez Barraou, votre ami !

— Toujours serez-vous de rocher?... Dans nos dernières entrevues, vous m'avez laissé me rouler à vos pieds, plutôt que d'accorder la plus basse faveur à ce malheureux amant. Vous m'irritez, Amada !... craignez ma violence !...

— Aima de Dios, sauvez-moi !... Arrêtez, Juan !... J'appelle Barraou !...

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— Réveille-le., si tu l'oses ; que m'importe, appelle-le donc, ton mari ; il est soûl !

A ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se dressa subitement.

— Carajo, cobarde !... Tu crois donc, rufian ! qu'on soûle Barraou comme on soûlerait Cazador? Infâme ! tu es pris au piège ; meurs !..,

Il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador qui fuit à la porte. Amada, suspendue à cette arme, crie grâce, et l'arrête.

Il s'en délivre, saisit un couteau sur la table, lève le bras pour frapper Juan qui saute dehors, et rejette la porte ; la lame entre profondément dans les ais. Barraou, écumant, le poursuit en mugissant des jurons infernaux.

— Arrête ! arrête ! Jaquez, arrête ! c'est Amada qui t'en prie ; sois généreux, laisse fuir cet homme !

Mais lui, sans l'entendre, suivait, plus prompt qu'une rafale, son agile ennemi qui s'enfonçait dans les touffes des plantations voisines.

Défaillante, Amada se traînait dans la case ; elle s'accusait de la mort de Juan, et pleurait beaucoup.

Cependant Amada était irréprochable ; eUe n'avait bercé Juan d'aucun espoir, elle avait repoussé bien loin ses projets d'amour ; enfin elle ne l'aimait point.

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Mais quand l'être, pour lequel une femme est la moins sympathique, souffre malheureux pour elle, rien ne peut la défendre d'un doux sentiment qui s'épanouit en son âme ; elle n'a point d'amour, il est vrai, mais elle a bien de la pitié !... A peine concevait-elle l'espoir qu'il échapperait à la fureur de son époux,, que l'explosion d'mie arme à feu éclata aux environs.

— Il n'est plus de doute sur son sort !... Santa Virgen ! s'écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux : Virgen Maria, ayez pitié de nous ! Jesu Cristo, qui avez racheté les hommes, ayez pitié de lui ! Buon Dios, Dios de mi Carazon, faites-lui miséricorde à votre tribunal !... Et, sa voix s'éteignant peu à peu, elle resta abîmée dans sa douleur.

Tout à coup, au dehors, elle entendit des pas précipités : Barraou rentra tout haletant, l'œil hagard, et traînant lâchement son escopette par la bandoulière.

— Lève-toi, Amada, tu prieras plus tard ; donne-moi de l'eau.

Tremblante, elle s'approche, lui présentant une aiguière. Barraou retrousse les manches de sa carmagnole ; Amada voyant ses deux mains trempées de sang, laisse tomber le bassin qui se brise.

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— O mon Jaquez, vous l'avez tué !...

— Ce n'est rien : non, malheureusement, Dieu ne m'en a pas fait la grâce, je le croyais lorsqu'il tomba, je courais sus l'achever quand il se releva et s'échappa de mes griffes ; sa blessure était légère. Je jure par tous les saints que j'aurai sa vie ! rien ne pourra le soustraire à ma rage ! — Amada, je suis las, n'es-tu pas fatiguée?... Couchons-nous, je retrouverai peut-être dans tes bras du calme, du repos.

— Jaquez, changez au moins cette chemise tachée ; vous exhalez le sang !

lY.

JT iae ^tacionee.

Le lendemain, lundi, dès l'aube du jour, Amada dormait encore, Barraou vint à la Havane.

On le vit tout le jour dans le quartier qu'habitait Gédéon Robertson.

Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville sans succès ; sans doute, la blessure de Juan le tenait alité.

Enfin, le fatal vendredi, Barraou l'aperçut sur le port, et le suivit de près ; lorsqu'il fut entré dans une ruelle déserte, derrière le grand fort :

— Arrête, bandit ! lui cria-t-il, je te cherchais !

— Vous me cherchiez? me voici.

— C'est bien, défends-toi si tu peux

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En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une hyène, pour le frapper de son coutelas ; Juan esquiva le coup, et, tirant vite son couteau, il pourfendit l'avant-bras de Barraou, qui le saisit à la ceinture en lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire ; Barraou lui cracha aux yeux du sang et de l'écume.

A cet instant huit heures et las oraciones sonnent au couvent prochain ; les deux furieux se séparent et tombent à genoux.

BARRAOU.

L'ange du Seigneur a annoncé à Marie, et elle a conçu par l'opération du Saint-Esprit.

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