GOLGOTHA
C'étaient de bons bourgeois ou des commères qui, éveillés par le bruit des pas, accouraient aux fenêtres et jetaient des propos en l'air.
— Qu'est-ce donc, mon épouse, un enterrement d'hérétique ; si je ne me trompe? Il me semble voir un cercueil blanc?...
— C'est à coup sûr une jeune fille, pauvre enfant, sitôt !... — Heureux ! qui meurt avant d'avoir connu le monde.
Puis ces bons bourgeois poussaient de gros soupirs, et rebaissaient leurs châssis.
— Maître Bonaventure Chastelart, n'est-ce pas un convoi de huguenots qui passe?
— Non, voisin, car il n'y a ni torches ni flambeaux, et d'ailleurs ce n'est point ici la route pour aller à l'hôpital ; ce n'est rien, sinon que quelque chienne de juiferesse qu'on traîne à la Madeleine ou à Bêchevilain.
Dès que le jour poignit, on distingua, sur la rive gauche du Rhône, au-delà de la plaine, une caravane qui chevauchait ; un jeune homme allait en tête, accompagné de quelques fringans cavaliers ; les valets et les mulets chargés de valises se tenaient à l'arrière.
Arrivés vers un champ nommé la Madeleine, sépulture des suppliciés, Golgotha des Israélites, le cavalier qui caracolait en avant dit à un vieillard qui creusait une fosse :
— Brave homme, quelle heure peut-il être maintenant?
— Trois heures environ ; vous êtes aux portes de la ville.
— • Merci, mon brave ! Mais pour qui donc cette fosse que vous creusez si matin avec tant de hâte?
— Seigneur, c'est pour enterrer une belle enfant retrouvée hier dans la Saône.
— Bien jeune?
— Dix-sept ans, seigneur.
— Mais ce champ, brave homme, n'est pas une terre sainte?
— Seigneur, c'est vrai, mais c'est le cimetière des meurtriers et des juifs.
— Des Israélites !... Sauriez- vous le nom de cette jeune femme?
— Si je ne me trompe, c'est Dina, fille d'un nommé Israël Judas, lapidaire.
— Dina !... enfer ! ma fiancée ! ! !...
— Au reste, seigneur, voici le convoi, là-bas, qui s'avance ; voyez-vous ce cercueil blanc?
Aymar resta un moment morne et froid ! puis appelant un des cavaliers : — Carie, mon ami, lui dit-il, tout à l'heure tu prendras mon manteau, et le porteras à mon père, comme on porta la robe sanglante de Joseph à son père Jacob ; tu lui diras que tu as vu ma fiancée ; car la voici qui s'avance , regardez !...