A PETRUS BOREL
Brave Pierre, pourquoi cette mélancolie Qui règne dans tes vers ; pourquoi sur l'avenir Ce regard douloiureux suivi d'un long soupir, Pourquoi ce dégoût de la vie?
Elle est belle pourtant : regarde l'horizon Qui s'ouvre devant nous, éclatant de lumières... Va, nous saurons franchir ces débiles barrières Qui nous tiennent comme en prison.
Qu'importe un peu de peine au matin de la vie. Ou le nuage obscur errant à ton zénith? Le nom qu'on a gravé sur le rude granit Échappe à l'ongle de l'envie.
Et quand viendra le soir, nous aurons le repos, Nous trouverons la gloire au bout de la carrière. Et l'amour sera là, séduisante chimère !
Versant son baume sur nos maux.
Regarde autour de nous ces masses immobiles Ignorant de l'amour les doux embrassemens, Ou de l'ambition les beaux emportemens, Êtres incomplets et débiles !
N'ont-ils pas plus que nous droit d'accuser le ciel. Ceux qui, jetés tous nus sur cette route aride, De leurs lèvres de feu, pressent la coupe vide. Ou n'y rencontrent que du fiel?
Et toi, tu te plaindrais (quand, tout plein de jeunesse, Tu bondis Ubre et fort comme un brave coursier), De quelques jours de deuil que te font oublier Les doux baisers d'une maîtresse.
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Que veux-tu donc de plus demander pour ta part? Aniour, gloire, amitié, t'échoiront en partage, N'est-ce donc pas assez pour charmer le voyage? La fortune viendra plus tard !
En avant, en avant ! courage, brave Pierre ! Porte ta lourde croix par les vilains chemins. Sans montrer aux regards tes genoux et tes mains. Meurtris sur les angles de pierre.
Car la gloire est marâtre à ses pauvres enfans !... Devant les lauréats le monde entier s'incline ; Mais il ne doit pas voir la couronne d'épine Qui déchire leurs fronts brûlans.
Ces vers portent la signature d'un grand artiste dont s'honore la France, nous aurions bien voulu pouvoir la livrer à la publicité, mais nous avons craint d'effaroucher sa modestie, et de paraître par trop indiscret en décelant la source d'une poésie naïve, toute d'intimité, d'intimité confidentielle.
En faisant deux parts, l'une des aboiemens et l'autre des nobles et amitieux conseils, on verra, en ce cas, comme en tous, que ce n'est que du bas étage que sort la sale critique.
Voici tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie matérielle de Champavcrt : quant à l'histoire de son âme, elle est tout entière dans ses écrits ; nous renverrons, d'abord, à ce présent
livre de contes, et puis aux Rhapsodies dont la seconde édition va paraître incessamment.
Enfin, pour des détails sur son dégoût de la vie et son suicide, nous renverrons à la narration intitulée Champavert qui termine cet ouvrage.
M. Jean-Louis, son inconsolable ami, a bien voulu nous confier pour les mettre en ordre, tous les manuscrits et petits papiers de Champavert, dont il était possesseur ; et il a bien voulu aussi nous autoriser à en publier ce que bon nous semblerait ; nous avons d'abord choisi et recueilli entre beaucoup d'autres ces nouvelles inédites.
Si le monde leur faisait un bon accueil, nous les publierions toutes successivement, ainsi que plusieurs romans et plusieurs drames que nous avons également entre les mains.
La mort prématurée de ce jeune écrivain estelle une perte réelle et regrettable pour la France? Nous ne pouvons répondre, nous, c'est à la France à le juger, c'est à la France à assigner son rang, c'est à Lyon, sa patrie, à revendiquer et à faire l'apothéose de son jeune et trop infortuné poète.
Mais nous croyons qu'il est de notre politesse de prévenir les lecteurs, qui cherchent et aiment la littérature lymphatique, de refermer ce livre et de passer outre. Si, cependant, ils désiraient avoir quelques notions sur l'allure d'esprit de
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Champavert, il leur suffirait de lire ce qui suit.
A la réception de la lettre où Champavert le prévenait de son extrême détermination, M. Jean- Louis partit sur l'heure, espérant arriver assez à temps pour le détourner de son funeste projet ; il était trop tard. Sitôt à Paris, il se présenta au domicile de Champavert, on lui affirma qu'il était allé faire un voyage de long cours. Dans la ville, il ne put obtenir aucun renseignement. Mais, le soir, parcourant la Tribune, au café Procope, il en rencontra de cruels et de positifs. Le lendemain il fit enlever le cadavre de son ami exposé à la morgue depuis trois jours, et le fit enterrer au cimetière du Mont-Louis ; près du tombeau d'Héloïse et d'Abélard, vous pourrez voir encore une pierre brisée, moussue, sur laquelle, se penchant, on lit avec peine ces mots : A Champavert, Jean-Louis.
Vivement ému par le suicide de ce jeune cœur, et des larmes m'étant échappées pendant le récit que M. Jean-Louis en fit au café, touché, il s'approcha de moi et me dit : — L'auriez-vous connu? — Non, Monsieur, si je l'avais connu nous serions morts ensemble. — Je conquis son amitié, et ce brave jeune homme, avant de retourner à Lachapelle en Vaudragon, me fit don du portefeuille trouvé sur Champavert.
Voici à peu près tout ce qu'il contenait :
quelques notes, quelques boutades, griffonnées sans ordre à la sanguine, et presque totalement illisibles, quelques vers et des lettres.
D'abord, je déchiffrai sur la peau d'âne ces pensées.
On recommande toujours aux hommes de ne rien faire d'inutile, d'accord; mais autant vaudrait leur dire de se tuer, car, de bonne foi, à quoi bon vivre?... Est-il rien plus inutile que la vie? une chose utile, c'est une chose dont le but est connu; une chose utile doit être avantageuse par le fait et le résultat, doit servir ou servira, enfin c'est une chose bonne. La vie remplit-elle une seule de ces conditions?... le but en est ignoré, elle n'est ni avantageuse par le fait, ni par le résultat ; elle ne sert pas, elle ne servira pas, enfin, elle est nuisible ; que quelqu'un me prouve l'utilité de la vie, la nécessité de vi\Te, je vivrai...
Pour moi, je suis convaincu du contraire, et je redis souvent avec Pétrarca :
Che più d'un giorno é la \nta mortale Nubilo, brève, freddo e pien di noja ; Che puo bella parer, ma niilla vale.
Le penser qui m'a toujours poursuivi amèrement, et jeté le plus de dégoût en mon cœur, c'est celui-ci :
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Qu'on ne cesse d'être honnête homme, seulement que du jour où le crime est découvert : que les plus infâmes scélérats, dont les atrocités restent cachées, sont des hommes honorables, qui hautement jouissent de la faveur et de l'estime. Que d'hommes doivent rire sourdement dans leur poitrine, quand ils s'entendent traités de bons, de justes, de loyaux, de sérénissimes, d'altesses !
Oh ! ce penser est déchirant !...
Aussi, je répugne à donner des poignées de main à d'autres qu'à des intimes ; je frissonne involontairement à cette idée qui ne manque jamais de m'assaillir. que je presse peut-être une main infidèle, traîtresse, parricide !
Quand je vois un homme, malgré moi mon œil le toise et le sonde, et je demande en mon cœur, celui-là est-ce bien un probe, en vérité? ou un brigand heureux dont les concussions, les dilapidations, les crimes sont ignorés, et le seront à tout jamais? Indigné, navré, le mépris sur la lèvre, je suis tenté de lui tourner le dos.
Si du moins les hommes étaient classés comme les autres bêtes ; s'il avaient des formes variées suivant leurs penchans, leur férocité, leur bonté comme les autres animaux. — S'il y avait une forme pour le féroce, l'assassin,, comme il y en a une pour le tigre et la hyène. — S'il y en avait une pour
le voleur, l'usurier, le cupide, comme il y en a une pour le milan, le loup, le renard ; du moins il serait facile de connaître son monde, on aimerait à bon escient, et l'on pourrait fuir les mauvais, les chasser et les dérouter, comme on fuit et chasse la panthère et l'ours, comme on aime le chien, le cerf, la brebis.
Marchand et voleur est synonyme.
Un pauvre qui dérobe par nécessité le moindre objet est envoyé au bagne ; mais les marchands, avec privilège, ouvrent des boutiques sur le bord des chemins pour détrousser les passans qui s'y fourvoient. Ces voleurs-là, n'ont ni fausses clefs, ni pinces, mais ils ont des balances, des registres, des merceries, et nul ne peut en sortir sans se dire je viens d'être dépouillé. Ces voleurs à petit peu s'enrichissent à la longue et deviennent propriétaires, comme ils s'intitulent, — propriétaires insolens !
Au moindre mouvement politique, ils s'assemblent, et s'arment, hurlant qu'on veut le pillage, et s'en vont massacrer tout cœur généreux qui s'insurge contre la tyrannie.
Stupides brocanteurs ! c'est bien à vous de parler de propriété, et de frapper comme pillards des braves appauvris à vos comptoirs !... défen-
dez donc vos propriétés ! mauvais rustres ! qui, désertant les campagnes, êtes venus vous abattre sur la ville, comme des hordes de corbeaux et de loups affamés, pour en sucer la charogne ; défendez donc vos propriétés !... Sales maquignons, en auriez-vous sans vos barbares pilleries? en auriez- vous?... si vous ne vendiez du laiton pour de l'or, de la teinture pour du vin ?empoisonneurs !
Je ne crois pas qu'on puisse devenir riche à moins d'être féroce, un homme sensible n'amassera jamais.
Pour s'enrichir, il faut avoir une seule idée, une pensée fixe, dure, immuable, le désir de faire un gros tas d'or ; et pour arriver à grossir ce tas d'or, il faut être usurier, escroc, inexorable, extorqueur et meurtrier ! maltraiter surtout les faibles et les petits ! Et, quand cette montagne d'or est faite, on peut monter dessus, et du haut du sommet, le sourire à la bouche, contempler la vallée de misérables qu'on a faits.
Le haut commerce détrousse le négociant, le négociant détrousse le marchand, le marchand détrousse le chambrelan, le chambrelan détrousse l'ouvrier, et l'ouvrier meurt de faim.
Ce ne sont pas les travailleurs de leurs mains
qui parviennent, ce sont les exploiteurs d'hommes.
Sur le livret étaient griffonnés ces vers, que je présume être de lui, ne me rappelant pas les avoir lus nulle autre part.