‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 1 sur 41 · DE LA COUR DE LONDRES · texte numérisé non relu

DE LA COUR DE LONDRES

PREMIER MOTIF d'ÉCRIRE.

Ci'n. peut être permis à un particulier d'oser un. moment s'immiscer clans la querelle des Souve^ rains , c'est lorsqu'appelé , par eux-mêmes , en jugement dans des Mémoires justificatifs adressés au public dont il fait partie, il s'y voit personnellement cité sur des faits tournés en reproches de perfidie contre les ennemis de ces Souverains; mais qui, présentés avec plus de franchise, servent eux-mêmes à justifier la puissance inculpée, à rendre à chacun ce qui lui appartient.

SECOND MOTIF d'ÉCRIRE.-

S'il est reçu parmi les rois d'entretenir à grands frais, les uns chez les autres , de fastueux inqui- Epoques. V, \

:i OBSERVATIONS.

siteurs , dont le vrai mérite est autant de bien éclairer ce qu'on fait dans le pays de leur résidence, que d'y répandre sans scrupule les plus fausses notions des événements, lorsque cette fausseté peut être utile à leurs augustes commettants ; au moins n'avait-on encore vu chez aucun peuple un magnifique ambassadeur pousser la dissimulation de son état, jusqu'à en imposer même à son pays, dans ses dépèches ministérielles , pour augmenter la mésintelligence entre les nations , ou pour accroître sa consistance et préparer son avancement.

C'est pourtant ce qui résulte aujourd'hui de l'examen des prétendus faits touchant le commerce entre la France et l'Amérique , cités dans le Mémoire justificatif au. roi d'Angleterre, sur les rapports fautifs du vicomte de Stormont, que je nomme ici sans scrupule, parce qu'il a semblé m'y inviter lui-même, en fesant servir mon nom et mes armements à des accusations de perfidie contre la France.

S'il entrait dans mon plan de traiter le fond de la question qui divise aujourd'hui les deux Cours, je n'aurais nul besoin d'établir, par les faits particuliers qui me concernent, que, non seulement nos ministres ont montré plus d'égards

qu'ils n'en devaient à l'Angleterre, à la nature des liaisons subsistantes; mais qu'ils sont restés, par complaisance pour la cour de Londres, fort en-deçà des droits non disputés de toute puissance indifférente et neutre. C'est par des faits nationaux et connus de l'Europe entière, que je ferais évanouir le reproche de perfidie tant de fois appliqué dans ce Mémoire justificatif ', à la conduite de la France ; et je le repousserais si victorieusement sur ses auteurs, que je ne laisserais aucun doute sur la vérité de mon assertion.

En effet, quelle est donc la nation qui prétend aujourd'hui nous souiller du soupçon de perfidie, en réclamant avec tant d'assurance et l'honneur et la foi des traités ? N'est-ce pas cette même nation anglaise, injuste envers nous par système, et dont la morale , à notre égard , a toujours été renfermée dans cette maxime applaudie mille fois à Londres, dans la bouche du grand politique Chatam : Si nous voulions être justes envers la France et l 'Espagne , nous aurions trop à restituer. Les affaiblir ou les combattre est notre unique loi , la base de tous nos succès ?

N'est-ce pas ce même peuple dont les outrages et les usurpations n'ont jamais eu d'autres bornes que celles de ses pouvoirs; qui nous a toujours fait la guerre sans la déclarer; qui, après avoir, en 1754, assassiné M. de Jumonville, ofUcier

fiançais , au milieu d'une assemblée convoquée en Canada pour arrêter des conventions de paix et fixer des limites, a, sans aucun objet même apparent, commencé la guerre de 1755, en pleine paix, par la prise inopinée de 5oo de nos vaisseaux, et l'a terminée en 1763, par le traité le plus tyrannique , et l'abus le plus intolérable de > avantages que le sort des armes lui avait donnés sur nous dans cette guerre injuste 7

N'est-ce pas cette nation usurpatrice, pour qui la paix la plus solennellement jurée n'est jamais qu'une trêve accordée à son épuisement, et dont clic sort toujours parles plus criantes hostilités ; qui, dès 1774» avait souffert que son commandant au Sénégal , le sieur Macnémara, fit enlevé 1 un vaisseau français du commerce de Nantes , qu'on n'a jamais rendu ; qui, dans l'année 1776, après nous avoir outragés de toute façon dans l'Inde , insulta , sur le Gange , trois vaisseaux fiançais, la Sainte- Anne f la Catherine , elYIslc de France , et fit tirer sur eux à boulets, au passage de Calcula, brisa nos manoeuvres, tua ou blessa nos matelots, et, couronnant l'atrocité par la dérision, leur envoya sur-le-champ des chirurgiens pour panser les blessés ? Outrage dont tous les commerçants de l'Inde, irrités et consternes , n'ont cessé de demander justice et vengeance au roi de France.

N'est-ce pas encore cette même nation qui, toujours fidèle à son système, avait donné Tordre, un an avant Fouverture des hostilités, de nous attaquer dans l'Inde à l'improviste, et de nous chasser de toutes nos possessions, comme cela est irrévocablement prouvé par la date de l'investissement de Pondichéry en 1778 ; et qui, imperturbable en son arrogance, ne rougit pas de faire avancer froidement aujourd'hui par son doucereux écrivain , qu'il est au-dessous de la dignité de son roi d'examiner les époques oh les faits se sont passés ; comme si dans toute querelle il n'était pas reconnu que le tort est tout entier a l'agresseur ?

N'est-ce pas cette nation toujours provoquante, qui, pendant eemême temps ée paix, s'arrogeant le droit de douane et de visite sur tout l'Océan , se fesait un jeu d'essayer notre patience , en arrêtant, insultant et vexant tous nos vaisseaux de commerce à la vue de nos côtes même ?

N'est-ce pas un marin de cette nation que désigne le capitaine Marcheguais de Bordeaux, arrêté en mars 1777, à i5o lieues de la côte de France, lorsqu'il déclare qu'on lui a tiré huit coups de canon à boulets , brisé toutes ses manœuvres ; et que même après avoir envoyé quatre hommes et son second faire visiter ses passeports ; et prouver qu'ils étaient en règle ; il n'en

a pas moins vu passer sur son bord dix scélérats, vu crever ses ballots , bouleverser tout dans son navire, le piller, l'emmener prisonnier, et le retenir, lui sixième, à leur bord, tant qu'il leur a plu de lui voir avaler le poison de l'insulte et des plus grossiers outrages ?

N'était-ce pas aussi par des capitaines anglais que, dans ce même temps de paix , plusieurs navires de Bordeaux , eutre autres le Meulan et la Nancy, furent enlevés en sortant du cap, et les équipages indignement traités, quoiqu'ils fussent expédiés pour France, et ne continssent aucunes munitions de guerre ; qu'un capitaine Morin fut arrêté à la pointe des prêcheurs, atterrage de la Martinique, et conduit à la Dominique, malgré des expéditions en règle pour le cap français et Saint-Pierre de Miquelon ? Nos greffes d'amirautés sont remplis de pareilles plaintes et déclarations faites en 1776 et 1777, contre les Anglais, ce peuple si loyal en ses procédés, qui nous accuse aujourd'hui de perfidie !

Ils nous enlevaient donc nos navires marchands à l'atterrage même de nos îles. Us poursuivaient leurs ennemis jusque sur ncs côtes, et les y canonnaient de si près , que les boulets portaient à terre; et ils ne lésaient nul scrupule de répondre par des bordées entières aux représentations que les commandants de nos frégates venaient leur

faire de l'indécence de leurs procédés : témoin le chevalier de Boissier, qui, ne pouvant retenir son indignation, se crut obligé de châtier cette insolence, auprès de l'lsle-à- Vache, en désemparant, à coups redoublés , une frégate anglaise , et la forçant de se retirer dans le plus mauvais état à la Jamaïque.

Us tiraient à boulets sur des navires entrés dans les ports de France ; témoin ce vaisseau marchand arrêté dans les jetées de Dunkerque, par plusieurs coups de canon à boulets, et forcé d'en ressortir à tous risques, pour se laisser visiter par une patache anglaise, qui se tenait sans pudeur en rade à cet effet.

Ne portaient-ils pas l'outrage au point de tenter de brûler des vaisseaux américains jusque dans nos bassins ? Insulte constatée à Cherbourg, et qu'on ne put attribuer à l'étourderie d'aucun particulier, puisque c'était une corvette du roi, capitaine en uniforme, et parti de Jersey par ordre exprès de la cour, avec promesse de trois cents guinées , s'il exécutait son projet insultant.

Ces plaintes et mille autres semblables arrivaient de toutes parts aux ministres de France , qui , pouvant et devant peut-être éclater contre l' Angleterre à de tels excès, avaient pourtant la modération d'en porter seulement leurs plaintes aux ministres anglais, dont les réponses, aussi

cS OBSERVATIONS.

souvent dérisoires que la conduite des marina était odieuse, contenaient en substance, ou qu'on était mal instruit, ou que les capitaines étaient ivres , ou que c'était un malentendu , ou même que c'étaient de perfides Américains masqués sous pavillon anglais. Jamais d'autre raison, en^ core moins de justice; et c'est là le scrupuleux voisin, le candide ami, le peuple équitable et modéré qui nous accuse aujourd'hui de perfidie !

A qui donc l'écrivain du Mémoire justificatif prétend-il donner le change en Europe ? Est-ce pour détourner l'attention des Anglais de la con^ duite insensée de leur ministère, qu'on essaie en cet écrit d'y inculper le nôtre ? En accusant nos ministres d'avoir trompé la nation française et son roi, pensent-ils étouffer les cris du peuple anglais qui fait retentir à leurs oreilles ces mots si redoutés : Rendez-nous l'Amérique et le sang de nos frères ; rendez-nous notre commerce et nos millions engloutis dans cette guerre abominable. Ce n'est pas la perfidie de nos rivaux qui nous a causé toutes ces pertes , c'est la vôtre. Eh ! quelle part, en effet, les ministres français ont-ils eue à l'indépendance de l'Amérique?

Lorsque la France , à la dernière paix , mit l'Angleterre en possession du Canada; lorsque, long-temps avant cette époque, le clairvoyant M. Pitt avait prédit que si on laissait seulement

forger aux Américains les fers de leurs chevaux, ils briseraient bientôt ceux de leur obéissance ; lorsque ce même lord Cbatam prédit encore à Londres, en 1762, que la cession du Canada par la France ferait perdre V Amérique aux Anglais ; lorsque la jalousie de toutes les cokn nies sur les privilèges accordés à la nouvelle possession et leurs inquiétudes sur l'établissement d'un monarchisme qui semblait menacer la liberté , commencèrent les murmures et les troubles ; lorsque les concussions et les mauvais traitements firent sonner l'alarme et secouer aux Américains le joug de la dure Angleterre, en resserrant les bornes du grand mot patrie aux limites du continent; la Fiance entra-t-elle pour quelque chose dans les motifs de cette rupture ? son intrigue ou sa perfidie aveugla-t-elle enfin les ministres anglais sur les conséquences et les suites de cette effrayante rumeur qu'ils affectaient de mépriser ?

Le feu du mécontentement couvait de toutes parts en Amérique. Mais lorsqu'au moment de l'acte du timbre en 1766, l'incendie allumé à Boston se propagea dans toutes les villes du Nord; quand rémeute sanguinaire de cette ville anima les habitans à poursuivre hautement le rappel des gouverneur et lieutenant de Massachusiets-Iiav; lorsque Paffaire du senau de Rodes-

io OBSERVATIONS.

Island força les Anglais de rappeler ces deux officiers , et de retirer l'acte imprudent du timbre; l'intrigue ou la perfidie de la France eutelle la moindre part à ces événements préparatoires de la liberté des colonies , sur lesquels l'administration anglaise daignait à peine encore ouvrir les yeux ?

Bientôt le fatal impôt sur le thé , l'évocation des grandes affaires à la métropole , l'installation des tribunaux nommés par la cour, et mille autres attentats à la liberté des colonies , firent prendre les armes à tous les citoyens , et former enfin ce grand corps devenu si funeste aux Anglais d'Europe , le congres de Philadelphie, Mais tant d'imprudence et d'aveuglement de la part du cabinet de Saint-James furent-elles le fruit de l'or, de l'intrigue et de la perfidie de notre ministère ?

Excitâmes-nous le soulèvement des cadets , les hostilités du général Gages à Boston, la proscription du thé dans toutes les colonies, et tous ces grands mouvements qui avertirent l'Univers que l'heure de l'Amérique était enfin arrivée ; pendant que les ministres anglais, tels que ce duc d'Olivarès, si connu parle compte insidieux qu'il rendit à son roi, Philippe, de la révolte du duc de Bragance, trompaient ainsi leur roi , Georges , et le berçaient perfidement du

OBSERVATIONS. n

plus absurde espoir sur la réduction de l'Amérique ?

L'intrigue ou la perfidie de la France dirigeât-elle les efforts vigoureux d'un peuple élancé vers la liberté par la tyrannie, quand les vaisseaux anglais furent si fièrement renvoyés en Europe ? Fut-ce la France encore qui échauffa l'obstination anglaise à les ramener en Amérique, et celle des Américains à les refuser, à en brûler les cargaisons ?

El la rupture ouverte entre les deux peuples , et les armements réciproques , et l'affaire honteuse de Lexington, et celle de Bunkershill, et la lâcheté des Anglais d'armer les esclaves contre les maîtres en Virginie , et celle encore plus grande d'y contrefaire les papiers-monnaies pour les discréditer , espèce d'empoisonnement inconnu jusqu'à nos jours, et toutes les horreurs qui ont porté l'Amérique à publier enfin son indépendance, à la soutenir à force ouverte, ontelles été le fruit de l'intrigue et de la perfidie française, ou celui de l'avidité, de l'orgueil, de la sottise et de l'aveuglement anglais?

Vit-on la France alors se permettre d'user des droits du plus ancien, du plus profond, du plus juste ressentiment, pour fomenter, chez ses voisins malheureux , la révolte et le trouble ?

Spectatrice tranquille , elle oublia tous les

manques de foi de l'Angleterre, et les intérêts de son propre commerce, et la grande raison d'état qui permet, qui peut-être ordonne de profiter des divisions d'un ennemi naturel pour entretenir sa détresse, ou provoquer son affaiblissement ; quand une expérience de plus d'un siècle a prouvé que nul autre moyen ne peut le rendre juste et loyal envers nous.

Ainsi , quoique le palais de Saint- James ne méritât , comme on voit , aucuns des égards que celui de Versailles lui prodiguait en cette occasion si majeure, la France n'en resta pas moins rigoureusement indifférente et passive sur les querelles intestines de son injuste rivale.

Elle fit plus. Pour tranquilliser cette rivale inquiète, elle déclara qu'elle garderait la neutralité la plus exacte entre les deux peuples , et l'a religieusement gardée, jusqu'au moment où la raison, la prudence, la force des événements, et surtout le soin de sa propre sûreté, l'ont obligée, sous peine d'en être victime, à changer publiquement de conduite , à se montrer ouvertement sous un autre aspect.

Mais pourquoi l'Angleterre, à l'instant de la neutralité, n'osa-t-clle pas l'envisager comme an manque de foi de la France, et la lui reprocher comme une infraction aux traités subsistants ? C'est qu'elle savait bien que la question

qui soulevait ses colonies, ne pouvait pas s'assimiler à ces mouvements séditieux que le succès même ne justifie point, et que le prince a droit de punir dans des royaumes plus absolus.

C'est que le nom générique roi , dont la latitude est si étendue, qu'aucun de ceux qui s'en honorent n'a un état, un sort, un pouvoir, ni des droits semblables : c'est que ce nom, si difficile à porter, ayant une acception absolument différente dans les pays soumis au gouvernement d'un seul, tels que la paisible monarchie française, et dans les gouvernements mixtes et turbulents , tels que la royal-aristo-démocratie anglaise ; l'acte qui, du Languedoc ou de l'Alsace en France, eût été justement regardé chez non> comme un crime de lèse-majesté au premier chef, n'était en Angleterre qu'une simple question de droit soumise à l'examen de tout libre individu.

C'est que le refus , de par le roi, de faire justice à l'Amérique, et le redressement, à coups de canon , de ses longs griefs , y devaient être envisagés comme un des plus grands abus du pouvoir, comme la subversion totale des lois constitutives, et l'usurpation la plus dangereuse pour un prince de la maison de Brunswick ; car il ne devait pas oublier qu'un pareil soulèvement avait fait passer la couronne en sa maison , mais à condition de la

i4 OBSERVA Y-^-0 N S.

porter comme King anglais , et non a la manière du roi de France.

C'est que la réclamation véhémente des colonies, sur le droit de n'être jamais taxé sans représentai, et celui d'être toujours jugé par ses pairs , sous la forme des jurés , avait trouvé tant de partisans en Angleterre , qu'elle tenait et tient encore la nation très-divisée sur un objet si intéressant à l'état civil de chaque citoyen anglais.

C'est que même aux assemblées du parlement, et dans quelques ouvrages des hommes les plus respectés des deux chambres , on a porté le doute à ce sujet au point d'agiter hautement : si les Anglais ne sont pas plus rebelles à la Charlre commune et constitutive, que les Américains.

C'est que milord Abington, l'un des hommes les plus justes et les plus éclairés d'Angleterre, a été jusqu'à proposer en pleine chambre, à toute l'opposition , de se retirer du parlement , et d'y graver sur les registres , pour cause de leur sécession ( mot nouveau qu'il fit exprès pour exprimer cette insurrection nationale) , que le parlement et le prince avaient de beaucoup passé leur pouvoir en celte guerre; que le parlement surtout, composé des représentants du peuple anglais , n'avait pas dû jouer la farce odieuse des valets-maîtres, et sacrifier l'intérêt de ses

OBSERVATIONS. i5

commettants à l'ambition du prince et des ministres.

C'est que , dans le cas d'un pareil abus , le peuple avait droit, dit-il, de retirer un pouvoir aussi mal administré, parce qu'à lui seul appartient la décision d'une guerre comme celle d'Amérique , en sa qualité de législateur suprême et de premier fondateur de la constitution anglaise.

Or si, même en Angleterre, il n'était pas décidé lequel est rebelle a la constitution, de l'Anglais ou de l'Américain ; à plus forte raison , un prince étranger a-t-il bien pu ne pas se donner le soin d'examiner la question qui divisait les deux peuples , et rester froid en leur querelle ! et c'est aussi le terme cù le roi s'est tenu.

Ce refus de juger entre l'ancienne et la nouvelle Angleterre , ce principe équitable et non contesté de la neutralité du roi de France une fois posé , détruisait d'avance cette foule d'objections subtiles échappées depuis aux logiciens d'Oxford , de Cambridge et de Londres : à savoir, si le roi de France devait ouvrir ou fermer ses ports aux vaisseaux des deux nations belligérantes, ou seulement à lune des deux ? s'il ne devait pas restreindre les droits de son commerce par complaisance pour une nation qui ne respecte les droits de personne ? et surtout s'il ne devait pas interdire k ses armateurs les ports du

coulinciit d'Amérique, en recevant les Améilcains dans les siens ? Questions , comme on voit, aussi vaines à proposer, qu'inutiles à répondre. Car, par le droit absolu de sa neutralité, le roi ne devait aux deux nations qu'un traitement absolument égal, &oit qu'il admît, soit qu'il rejetât leurs navires.

Ainsi , de même qu'il y aurait contradiction , quand la France ouvre ses ports aux vaisseaux anglais, danois, hollandais et suédois, d'interdire aux négociants français la liberté d'aller commercer à Londres, à la Baltique, au Zuiderzée , etc. ; de même , en recevant les vaisseaux américains sur le pied de toutes ces nations dans ses ports, la France ne pouvait, sans contradiction , refuser à ses armateurs la liberté d'aller commercer à Boston, à Williamsburg , à Charlestown, à Philadelphie; car tout ici devait être

égal.

Telles étaient, selon mon opinion, les conséquences rigoureusement justes que la France devait tirer de sa neutralité, relativement à son commerce; et si le roi de France, oubliant les longs ressentiments de ses auteurs, voulait bien avoir des égards pour ses injustes voisins en guerre avec leurs frères, sa majesté devait croire, à plus forte raison, sa justice intéressée à ne pas soumettre en pleine paix ses fidèles sujets les coin-

merçants maritimes à des interdictions , à des privations qu'aucun souverain de l'Europe ne paraissait imposer aux siens.

Laisser nos ports ouverts et libres à toutes les nations qui ne nous lésaient pas la guerre, et ne point priver les Anglais du droit de nous épuiser, par le commerce, de toutes les productions françaises , en laissant aux Américains la liberté de nous les acheter en concurrence ; n'était - ce pas , de la part du roi , conserver à la fois les égards accordés aux étrangers, et maintenir la protection essentiellement due par tout monarque équitable , au commerce de ses Etats ?

Eh bien ! en déclarant franchement, et selon mon opinion, que telle était la conduite que la France devait tenir, je suis obligé d'avouer que, soit délicatesse, austérité dans la morale d'un jeune et vertueux roi , dont le coeur n'a pasvieilli , ne s'est pas consumé dans cette colère et ce désjr de se venger des Anglais , que son aïeul a gardé jusqu'au tombeau ; soit amour pour la paix , soit égards de nos ministres pour les embarras de l'injuste Angleterre , ou je ne sais quelle aveugle complaisance pour les représentations du vicomte de Stonnont qui ne cessait de les harceler; tout en reconnaissant les négociants français fondés dans leurs demandes de protec-

E pot] ues. V. 2

i8 OBSERVA I I O N S.

lion pour le commerce qu'Us voulaient Olivia avec l'Amérique , les ministres du roi se sont toujours tenus à leur égard dans la plus excessive rigueur. Si quelque chose aujourd'hui doit les faire repentir de leur condescendance, n'est-ce pas de voir l'honnête écrivain du Mémoire justificatif essayer d'établir , comme un trait de leur perfidie , cette anxiété qui ne fut qu'une lutte perpétuelle et douloureuse entre leur autorité réprimante et les efforts très-actifs d'un commerce éclairé sur nos vrais intérêts ?

Lorsqu'à toutes les raisons qui militaient, dans mes requêtes, en faveur du commerce de France , j'ajoutais , avec cette liberté qu'un grand patriotisme peut seul excuser ; quand j'ajoutais , dis je , qu'il paraîtrait bien étrange à toute l'Europe que le roi de France eût la patience de laisser payer à sa ferme du tabac , jusqu'à cent francs le quintal de cette utile denrée , de souffrir même qu'elle en manquât, pendant que l'Amérique en regorgeait: que si la guerre entre l'Angleterre et ses colonies durait encore deux ans , le roi , pour n'avoir pas voulu même user des plus justes droits de sa neutralité, s'exposait à avoir les vingt-six ou trente millions de sa ferme du tabac très-compromis; et cela, parce qu'il plaisait aux Anglais, qui ne pouvaient plus nous fournir celte demée, de nous en interdire insu

raniment Tachât dans le seul pays du monde où sa culture était en vigueur : espèce d'audace si intolérable, qu'à Londres môme on plaisantait hautement de notre mollesse à la supporter !

Lorsque, par ces raisons et d'autres semblables, je pressais nos ministres de délier les bras au commerce de France ; comme on ne peut pas supposer que ce fût faute de nous bien entendre qu'ils nous tenaient rigueur , il faut donc en conclure qu'un excès de condescendance pour nos ennemis les rendait sourds à nos instances ! Excès d'autant plus étonnant, qu'il était aisé de deviner, ce que l'expérience prouve aujourd'hui, qu'on ne leur en saurait jamais nul gré de l'autre côté de la Manche.

Maintenant, si j'ai bien montré qu'après plusieurs siècles d'un ressentiment légitime, et selon les principes du Droit naturel , sous les relations seules duquel les peuples ou les royaumes existent les uns à l'égard des autres , la France aurait pu , sans scrupule , user de toutes les occasions de se venger de l'Angleterre, et de Fabaisser en favorisant les mouvements de ses colonies ; et qu'elle ne l'a pas fait !

Si j'ai bien montré qu'en suivant l'exemple, en imitant les procédés de l'Angleterre , la France pouvait abuser des embarras où la guerre d'Amérique plongeait ses ennemis naturels, pour fondre

inopinément sur leurs flottes marchandes, ou sur leurs possessions du golfe; ce qui, loin de nous attirer la guerre, eût condamné l'Angleterre à une paix éternelle ; et que , par délicatesse et par honneur, elle ne Ta pas voulu faire!

11 ne me reste plus qu'à prouver , d'après les citations du Mémoire justificatif , qui touchent à notre commerce, à ma personne, à mes vues, au prétendu concours du ministère, il me reste a prouver que le vicomte de Stormont, contre la vérité , contre ses lumières et contre sa conscience , n'a pas cessé d'envoyer à sa cour des exposés très-insidieux, très-faux, de la eondi e de la nôtre; et c'est ce que je vais faire à l'instanl -

Je commencerai par convenir franchement et sans détour que les négociants français, parmi lesquels je me nomme, ont fait, malgré la cour, des envois d'habits, d'armes et de munitions de toute espèce en Amérique; et que s'ils ne les ont pas multipliés davantage, c'est que la rigueur de notre administration n'a pas cessé de mettre des entraves à leurs armements ; et je conviens de cela , non seulement parce que c'est la vérité , mais parce que je crois qu'en cette occasion les armateurs français n'étaient tenus à d'autre devoir qu'à celui de ne pas heurter, par les spéculations de leur intérêt , l'intérêt politique du roi de France.

Ils pouvaient même ignorer si le roi, par austérité , voyait leurs efforts de mauvais œil ; car sous un prince aussi bon, aussi juste, il y a bien loin encore du m.-.Iheur de lui déplaire, au crime affreux de lui désobéir. D'ailleurs , l'écrivain anglais , qui fait dans son Mémoire justificatif une si fausse application du mot contrebande aux expéditions hasardées de notre commerce, ne sait-il pas, ou feint-il d'ignorer qu'une marchandise dont l'échange ou la vente est libre en un royaume, n'y devient point contrebande, uniquement parce que son exportation ou sa destination peut nuire à une puissance étrangère ; et que le négociant, qui n'est jamais appelé dans les traités entre les rois , ne doit se piquer de les étudier que dans les points qui croisent, ou favorisent ses spéculations ?

A quel titre donc un armateur devrait-il des égards aux rivaux étrangers, aux ennemis de son commerce? Par la nature même des choses , dans la guerre maritime , le malheureux armateur n'est-il pas condamné à supporter seul tout le poids des pertes que fait l'Etat , sans jamais obtenir de dédommagement? Dans la guerre de terre au moins, pendant que les stipendiaires de la royauté se disputent à coups de canons, ou de fusils , un terrain , une ville , un pays , un immeuble enfin 7 dont le revenu doit dédommager

le prince attaquant, des frais qu'il fit pour la conquête; le citadin, le marchand, le bourgeois qui n'a pas pris les armes , attend l'événement sans le craindre , et reste libre possesseur de son bien , à condition seulement de payer au nouveau maître le tribut que l'ancien exigeait , à quelques abus près.

Mais comme il est écrit qu'on ne se bat jamatâ pour ne rien piller; que si l'homme est né pillard, la guerre, et surtout celle de mer, réveille en lui cette passion que le frein des. lois n'a fait qu'assoupir ; et comme , dans cette guerre de mer, il n'y a point d'immeuble à conquérir, qui puisse acquitter les dépens en donnant des sub-< sides , et que le champ de bataille est toujours aux poissons , quand les nobles enragés sont sé^ parés , partis , ou coulés bas , tous les héros de l'Océan sont convenus entre eux , pour premier retour de leurs frais, et. suivant la morale des loups, de commencer par courir sur les vaisseaux, désarmés du commerce paisible , et de s'era-i parer, sans raison, sans pitié, ni pudeur, delà propriété du négociant, qui ne fait nulle défense; sauf à combattre et à se déchirer entre eux lorsqu'ils se rencontreront face à face. En sorte qu'k la paix, lorsque les Etats fatigués se font grâce ou justice, ou que se forçant la main, à raison des, succès, ils se dédommagent réciproquement de

OBSERVATIONS. 2r)

leurs pertes, le pauvre armateur, à qui l'on ne songea seulement pas, qui perdit tout, à qui Ton ne rend rien, reste seul dépouillé, par le vol impuni qui lui fut fait, à lui qui n'était en guerre avec personne !

De cet abominable état des choses il résulte que la violence avec laquelle on rend l'armateur première victime des querelles entre les rois, ne peut laisser dans son cœur qu'une haine invétérée contre les étrangers ennemis de son commerce et de ses propriétés. 11 en résulte encore qu'on ne pourrait lui envier, sans porter un cœur infernal, la seule ressource qui lui reste contre tant de périls accumulés , celle de saisir toutes les occasions, tous les moyens de rendre ces spéculations et promptes et lucratives.

Donc , et n'en déplaise au vicomte de Stormont , qui fait des négociants français, de vils instruments de la perfidie de nos ministres , il ne nous a fallu que l'espoir de balancer les risques par les avantages, pour nous déterminer d'armer pour l'Amérique ; et notre calcul , à cet égard , étant plus fort que toute insinuation ministérielle , nous avons cru , comme je l'ai dit , être seulement tenus à l'obligation de ne pas heurter dans nos entreprises l'intérêt reconnu du prince qui nous gouverne. Mais, certes, et n'en déplaise encore au vicomte de Stormont , au cabinet anglais , à

l'écriv ai i du Manifeste, aucun de nous n'a pensé qu'il dm à Fin jus te Angleterre le délicat égard de détourner ces spéculations d'un pays , parce qu il était devenu son ennemi. Tous , au contraire, ont dû prévoir que les Américains, ayant de plus pressants besoins en raison de la guerre anglaise, mettraient un pins haut prix aux denrées qui leur étaient nécessaires : tel a été le véhicule général du commerce de France.

Quant à moi. qu'un goût naturel pour la liberté, qu'un attachement raisonné pour le brave peuple qui vient de venger l'univers de la tyrannie anglaise , avait échauffé , j'avoue avec plaisir que , voyant la sottise incurable du ministère anglais, qui prétendait asservir l'Amérique par l'oppression, et l'Angleterre par }* Amérique, j'ai osé prévoir le succès des efforts des Américains pour leur délivrance ; j'ai même osé penser que , sans l'intervention d'aucun gouvernement, ni des colosses maritimes qu'ils soudoient, l'humiliation de l'orgueilleuse Angleterre pourrait bien être avant peu l'ouvrage de ces vils poltrons si dédaignés , de l'autre continent, aidés de quelques vaisseaux marchands ignorés , partis de celui-ci.

J'avoue encore que, plein de ces idées , j ai osé donner , par mes discours , mes écrits et mon exemple , le premier branle au courage de nos fabricants et de nos armateurs ; et que je n'ai

jamais cru , quoi qu'on ait pu dire , manquer au devoir d'un bon sujet envers mon souverain , en formant une société maritime, en établissant une liaison solide de commerce entre l'Amérique et ma maison , en me chargeant d'acheter et d'embarquer en Europe tous les objets qui pouvaient être utiles à mes braves correspondants , les vils poltrons de V Amérique.

Mais , si je ne prétendais pas à la protection de la Cour, j'avoue que j'étais loin de croire que le vicomte de Stormont , dont la plus grande affaire était de harceler l'administration , aurait le crédit de l'engager , par ses clameurs , à porter une inquisition sévère, et jusqu'alors inouie , sur le cabinet des négociants , et d'en arrêter les spéculations.

Mais puisque cet objet de sa mission, qu'il n'a que trop bien rempli à l'avantage de l'Angleterre, a malheureusement ruiné les efforts et les entreprises des armateurs français , pourquoi donc cet ingrat vicomte , qui , dans ses rapports ministériels, cite, avec tant d'emphase, neuf ou dix vaisseaux chargés par moi pour les Américains , à la fin de 1776, et qui les distingue si subtilement de ma frégate YAmphitrite , a-t-il omis d'apprendre à sa cour que notre ministère , étourdi de ses plaintes, avait perdu de vue la protection qu'il nous devait peut-être; et que, loin de

26 OBSERVAT! O N 5.

nous l'accorder, il avait accablé le commerce de prohibitiôiis , et surtout avait presque étouffé ma société naissante, en mettant un embargo général sur tous mes bâtiments?

En vain repiéscntai-je alors , qu'être soumis à l'inspection des douaniers anglais sur mer, et s'y voir exposés à tout perdre, sans espoir de réclamation , si l'on était pris à l'atterrage de l'Amérique avec des marchandises prohibées par l'Angleterre, était courir assez de dangers, sans que la France aidât encore à restreindre les plans de ses armateurs ; le ministère inflexible exigea rigoureusement que tous ces bâtiments prissent des expéditions pour nos îles , et lissent leurs soumissions de ne point aller commercer au continent.

Quel motif engagea donc cet ambassadeur de taire à sa cour les complaisances excessives que la nôtre avait pour lui ? Pourquoi lui cacha-t-ii que, sur sa délation, le 10 décembre 1776, le ministre de la marine fit arrêter au Havre et visiter exactement tous mes vaisseaux ? Que dans ce port, où se trouvaient alors 1 'Amphitrike , le Romain , l'Andromède , l'Anonyme , et plusieurs autres , si le premier de ces bâtiments , déjà lancé dans la grandcTadc, esquiva la visite , tous les autres la subirent , et si rigoureuse , qu'ils furent déchargés publiquement, au grand dommage de mon entreprise?

Pourquoi, dans la joie qu'il en devait ressentir, n'ajouta-t-il pas que , ne pouvant espérer aucun, terme, obtenir aucun adoucissement à ces ordres prohibitifs, je fus obligé de désarmer tous mes navires ? en efiet , il est de notoriété que si quelques-uns ensuite ont pu partir, ce n'a été qu'en avril , mai et juin de l'année suivante : encore a-t-il fallu changer leurs noms , leurs chargements , et donner les plus fortes assurances qu'ils n'iraient qu'à nos îles du golfe ! M. l'ambassadeur niera-t-il qu'ils y ont été réellement, lorsqu'il sait que l'un d'eux , la Seine, a, pour prix démon obéissance , été enlevé à la pointe des prêcheurs , atterrage de la Martinique , au grand scandale de tous les habitants qui le virent, et conduit à la Dominique , où , sans autre forme de procès , le pavillon anglais y fut arboré surle-champ, et le nôtre jeté dans la mer avec de grands cris à.'huzza9 et lespîus tristes feux de joie.

Comment Ce profond politique, cet ambassadeur devenu ministre , s'est-il abstenu d'écrire à sa cour que le même embargo fut mis sur mes vaisseaux à JNantes , et que la Thérèse arrêtée daus ce port ne put partir qu'en juin 1777, après la plus sévère visite , et lorsqu'on fut bien certain qu'elle ne portait point de munition ; surtout lorsque le capitaine se fut soumis à n'aller qu'à Saint-Domingue, où il a demeuré près d'un,

an, ainsi que Y Amélie , à mon très-grand doramage encore ; puisque quatre petits bâtiments bermudiens que j'y avais fait acheter, pour conduire au continent les cargaisons de ces navires d'Europe, ont été tous pris, soit en allant , soit en revenant ?

Pourquoi ne manda-t-il pas à sa cour , qu'en janvier 1777, mon A mphritite ayant relâché à rOrient, le ministère, à sa sollicitation, lit arrêter ce bâtiment, sous prétexte que plusieurs officiers s'}' étaient embarqués pour aller offrir leurs services aux Américains ?

Comment , à cette occasion , put-il omettre dans ses dépêches , que la cour envoya l'ordre au pins considérable de ses officiers de rejoindre à l'instant son corps à Metz , et d'y rendre compte de sa conduite ; et qu'apprenant que l'officier éludait d'obéir , elle fit dépêcher exprès un courrier à l'Orient , avec ordre de l'arrêter , de le casser et de l'enfermer pour le reste de ses jours au château de Nantes; rigueur à laquelle il n'échappa qu'en se sauvant seul et presque nu, sans oser reparaître au vaisseau : que le ministre ne rendit même à ma frégate la liberté de partir, qu'après avoir exigé du capitaine une soumission positive et par écrit , qu'il n'irait qu'à Saint- Domingue, sous toutes les peines qu'il plairait de lui infliger à son retour , s'il y tannqiu.it.

Mais une autre réflexion se présente, et je ne dois pas la retenir , puisque l'écrivain du roi d'Angleterre l'a négligée. La cour de France , une puissance étrangère indifférente et neutre , s'opposait au noble emploi que des officiers , la plupart étrangers , voulaient faire de leur loisir en faveur des Américains! Mais que nous importait à nous , pour qui leur bravoure allait s'exercer ? et par quel excès de complaisance pour l'ambassadeur anglais , nos ministres établissaient-ils une telle inquisition contre les partisans de l'Amérique , lorsqu'il est prouvé, par le fait , que le neveu du maréchal de Thomoud , de milord Clare , que le comte de Bulldey enfin , le plus ardent Anglais qui ait jamais été souffert au service de France, obtenait d'eux, sans peine, la permission d'aller sollicitera Londres du service contre l'Amérique? Si la solution de ce problème échappe à mes lumières , ce qui frappera tout le monde ainsi que moi , c'est que la comparaison et le rapprochement de ces deux procédés devraient au moins faire trouver grâce a nos très-complaisants ministres devant ce terrible ambassadeur , et que son zèle et ses travaux n'eussent pas semblé moins importants à sa patrie , et l'eussent également porté lui-même au ministère où il brûlait d'arriver, si, au lieu de calomnier notre cour, il eût rendu compte à

5o OBSERVATIONS.

la sienne de tout ce qu'il en obtenai t journellement.

Quoique la politique au fond ne soit partout qu'une sublime imposture , on n'a pas encore vu d'ambassadeur se donner des licences aussi étendues sur la sublimité de la sienne ! il était rése: vé au vicomte de Stormont d'en offrir le digne exemple à l'univers ! — Mais c'est la France , dit-il , qui envoyait ces officiers en Amérique. — Eh! grand Politicien ou Politiqueur ! y a-t-il beaucoup de raisonneurs de Votre force en Angleterre ? et pensez-vous que le congrès , qui n'a pas cru devoir tenir un seul des engagements pris devant moi par ses agents en Europe , avec les officiers que je lui adressais ? qui même a refusé du service à presque tous en arrivant , eût manqué d'égards à ce point pour notre cour, s'il eût pensé que ces généreux guerriers lui étaient envoyés par un roi dont il sollicitait si vivement le secours et l'amitié ? de quel oeil aussi pensez-vous que leroi de France eût vu le renvor des officiers , si ce prince eût été pour quelque chose en l'arrangement de leur départ ? On se f ùt donc un grand bonheur de déraisonner à Londres ?

Celte réflexion seule est un trait de lumière , qui nous met tous dans notre vrai jour, Anglais, Français , travailleurs ci raisonneurs.

OBSERVATIONS. 5i

A la vérité , mon zèle empressé pour mes nouveaux amis pouvait être blessé du peu d'accueil qu'ils faisaient à de braves gens que j'avais porté moi-même à s'expatrier pour les servir. Mes soins , mes travaux et mes avances étaient immenses à cet égard. Mais je m'en affligeai seulementpour nos malheureux officiers, parce que, dans ces refus même des Américains , je ne sais quelle émulation, quelle fierté républicaine , attirait mon cœur , et me montrait un peuple si ardent à conquérir sa liberté, qu'il craignait de diminuer la gloire du succès, s'il en laissait partager le péril à des étrangers.

Mon âme est ainsi composée : dans les plus grands maux elle cherche avec soin , pour se consoler , le peu de bien qui s'y rencontre. Ainsi, pendant que mes efforts avaient si peu de fruit en Amérique , et que les Anglais essayaient do tout corrompre autour de moi pour l'atténuer . encore , de lâches ennemis m'accusaient dans mon pays d'être soudoyé par la cour de Londres, pour l'avertir à temps du départ de tous nos vaisseaux de commerce , et la mettre à même de s'en emparer. Et moi , soutenu par ma fierté , je dédaignais de me défendre , et je livrais ces méchants à leur propre honte, en me promettant bien de ne jamais souiller mon papier de leur nom. Les oisifs de Paris enviaient mon bonheur

et me jalousaient comme un favori de la fortune et des puissances : et moi , triste jouet des événements , seul , privé de repos , perdu pour la société , desséché d'insomnie et de chagrins , tour à tour exposé aux soupçons , à l'ingratitude, aux anxiétés , aux reproches de la France , de l'Amérique et de l'Angleterre , travaillant nuit et jour, et courant à mon but avec effort, à travers ces landes épineuses , je m'exténuais de fatigue, et j'avançais fort peu. Mais mon courage reuaissait, quand je pensais qu'un grand peuple allait bientôt offrir une douce et libre retraite à tous les persécutés de l'Europe ; que ma patrie serait vengée de l'abaissement auquel on l'avait soumise, par le traité de iy65 ; que le voile obscur, le crêpe funéraire dont notre port de Dunkerque était enveloppé depuis soixante ans , serait enfin déchiré ; qu'enfin la mer devenue libre aux nations commerçantes, Marseille, Nantes et Bordeaux pourraient le disputer à Londres, et de^ venir à leur tour les cabarets de l'Univers. J'étais soutenu par l'espoir qu'un nouveau svstème de politique allait éclore en Europe , et quel'Angleterre une f ois.remise à sa vraie place, le nom français serait aimé, chéri , respecté partout. J'ajouterais encore que j'étais ranimé par l'espoir de voir le règne actuel exalté comme un des plus beaux de la monarchie, si, dans cet écrit austère et brus-

qnement jeté , je ne m'étais pas interdit tout éloge , et même celui du jeune roi , qui nous donne un si grand espoir par la sagesse de ses vues , et son amour simple et vrai pour le bien , dans l'âge où presque tous les hommes ne se font remarquer que par des folies , des ridicules , ou des travers.

Ce bel avenir me rendait mon courage et ma gaîté même ; au point qu'un ministre anglais nr ayant fait l'honneur , au sujet de U Amphitrite, de dire à quelqu'un, en riant, que j'étais un bon politique, mais un mauvais négociant , je répondis, sur le même ton , qu'il laisse faire au temps ; la fin seule peut nous montrer lequel aura plus prospéré , moi dans mon petit commerce , et lui dans sa grande administration.

Dans un pareil état des choses , on sent bien que le cabiuet de Saint-James eût appris avec joie, par son ambassadeur, qu'au retour de ma frégate Y Amphitrite , mon capitaine , accusé de désobéissance , avait été scandaleusement arrêté, puis traîné en prison, quoique son journal prouvât qu'il n'avait l'ait que céder à l'empire des circonstances ; et qu'ayant resté quatre-vingt-dix jours en route, et trente-cinq sans se reconnaître, il s'était vu près de périr de misère à l'instant qu'il fut porté sur le continent : mais son crime était d'y avoir jeté l'ancre ; et je suis persuadé, moi ,

Epoques, V. 5

que le lordNorth aurait su bou gré à l'ambassadeur, s'il eût appris par lui que la mine terrible qu'il en fit à nos ministres , avait coûté trois mois de cachot à mon malheureux capitaine , et à moi deux mille écus d'indemnité que je crus lui devoir, pour payer les humeurs du vicomte de Stormont.

C'est ainsi que chaque fait articulé dans le Mémoire justificatif \ d'après le rapport de cet ambassadeur, est faux, insidieux ou contiouvé. Voyez-le citer comme un crime, un bâtiment, Y Heureux, à moi, parti de Marseille en septembre 1777? et dissimuler en même temps à sa cour, que ce vaisseau, Y Heureux , le plus malheureux des vaisseaux , était depuis dix mois dans le port, équipé, chargé, prêt à partir, puis arrêté à la sollicitation de lui vicomte , et. fin déchargé deux fois publiquement, par ordre du ministre ; et que ce n'est qu'après ces éclats scandaleux et dommageables , que ce vaisseau , qui m'avait ruiné par un si long séjour, et des dépenses si énormes, a obtenu la liberté de sortir du port avec des comestibles seulement, et sans aucunes munitions de guerre. Car s'il a relâché ailleurs pour accomplir son chargement, qui n'était pas même au tiers, c'est un fait absolument étranger .: nos ministres , puisqu'il s'est passé loin du royaume , et hors de la longueur de leurs bras.

Ainsi , lorsque ce Mémoire parle de mes armements de Dunkerque , il se garde bien d'avouer que l'administration , toujours aussi sévère à mon égard, qu'attentive aux plaintes de l'ambassadeur anglais, donna l'ordre exprès de visiter, dans ce port , tous les vaisseaux annotés par l'inquisition stormom'enne , et de les décharger sans pitié, s'ils avaient à bord des munitions de guerre; que l'un d'eux, la Marie Catherine , se trouvant en rade à l'instant où l'ordre arriva, put se dérober à sa rigueur, et se rendre à la Martinique avec un chargement d'artillerie , assuré à Londres même ; mais que les autres furent visités, déchargés et forcés d'aller en lest chercher du fret en Amérique, sans que j'aye pu depuis trouver une autre occasion de rembarquer mes cargaisons militaires; tant 1 attention du couvernement à y veiller a été sévère et continuelle.

Voilà ce que le vicomte de Stormont pouvait bien apprendre à sa cour ; il eût honoré sa vigilance , et n'eût point trahi la vérité : mais c'est ce dont on s'embarrasse le moins en politique. Il devait même ajouter que, dans la coière où je fus de ce qui m'arrivait à Dunkerque, ayant appris que le sieur Frazer , commissaire anglais, odieux par son emploi , mais personnellement détesté dans ce port , avait osé corrompre et fait passer en Angleterre un de nos bons pilotes-côîiers , et

r>f5 OBSERVATIONS.

beaucoup de matelots français, je me procurai toutes les preuves juridiques de ce honteux délit: mais que je ne pus jamais obtenir du gouvernement, que le commissaire insolent fût poursuivi pour ce crime de lèse-nation; et je ne l'obtins p;;s , je m'en souviens bien, parce que les soins que je m'étais donnés à ce sujet pouvaient être taxés de récrimination par l'ambassadeur anglais-. Je dirai tout; car ce n'est ici ni le lieu ni le temps de flatter personne. Un écrit destiné à relever le ilagornage anglais du Mémoire justificatif \ ne doit pas être à son tour accusé d'une imbécille partialité pour la France.

Mais le comble de la mauvaise loi, dans les rapports de l'ambassadeur d'Angleterre , est le compte insidieux qu'il rend à sa cour de Y Hippopotame 9 ce vaisseau que j'ai nommé le fier Rodrigue , et qui depuis a eu l'honneur d'être jugé digne par le général-amiral d Estaing , de contribuer, sous ses ordres, au succès des armes du roi près la Grenade, lesquels ne sont point , comme le dit l'écrivain emmielle du Mémoire justificatif', des triomphes de gazeurs, ni des succès à coups de presse , mais de beaux et bons succès à coups de canon.

C'est le compte insidieux qu'il rend à sa cour de ces prétendus quatorze mille fusils que j'y devais embarquer9 et des autres munitions de

OBSERVATIONS. r>7

guerre à V usage des rebelles , cités dans le 3/emoire justificatif; aucun armement n'ayant été plus ouvei tement , plus cruellement molesté, pour complaire au vicomte de Stormont. Voici le fait; on le trouvera concluant.

Tant de vaisseaux arrêtés dans nos ports; tant de déchargements faits par ordre supérieur; tant d opérations manquées ou suspendues; tant d'or et de temps perdu, et surtout l'obligation forcée d'exécuter rigoureusement les ordres prohibitifs de la cour, sur les munitions de guerre, avaient enfin changé mes plans d'armements.

Bientôt apprenant que les Anglais m'avaient enlevé beaucoup de navires, et qu'il ne me restait d'autres moyens de marcher librement que de me rendre redoutable aux corsaires, je fis acheter par un tiers et sur criées publiques , en avril 1777, V H ippopotame , vaisseau de ligne que le roi fesait vendre à Rochefort. On le mit au radoub aussitôt, pour être armé en guerre et marchandises ; et toute sa cargaison , de la valeur d'un million , consistant en vin, eau-de-vie , marchandises sèches , et sans une seule arme , une seule caisse de munitions , fut à l'instant transportée à Rochefort pour partir au plus tôt.

Mais ce fatal ambassadeur , dont la grande affaire était de désoler notre commerce sur terre, pendant que les corsaires de sa nation l'outra-

geaient et le pillaient sur mer; ce profond politique , qui partageait son temps entre le plaisir d'impatienter nos ministres en France, et celui de les calomnier en Angleterre , s'en vint faire à

Versailles des lamentations si lamentables

sur ce navire , en disant que je feignais d'équiper un bâtiment pour le commerce , et ne fesais qu'armer un vaisseau de guerre pour le service du congrès, que la cour en fut ébranlée.

Sur ces nouvelles criailleries , le ministère , ignorant absolument que j'eusse part à cet armement qui se fesait sous un nom supposé , donna les ordres les plus précis aux commandant et intendant de Rochefort, de découvrir sous main le nom et l'objet du vrai propriétaire de ce vaisseau. J'appris Ja recherché de la cour, et je fis adresser du lieu de l'armement le mémoire suivant au ministre de la marine , sous une signature étrangère. Si je le joins ici , c'est que son caractère et son style donneront mieux que tous mes raisonnements une juste idée des relations qui existaient alors entre l'administration et le commerce de France.

Monseigneur,

« Sur les interrogations faites à noire commissionnaire de Rochefort, par le commandant de la marine, nous pensons (ju'il n'y a qu'un de ces Anglais inquiets et rôdeurs dont nos ports sont remplis, qui ait pu semer l'alarme

si mal à propos sur nous , et fait inspirer à votre grandeur , par des voies qui leur sont familières , le dessein de porter une inquisition inconnue jusqu'ici sur le cabinet et les spéculations des négociants français.

» Monseigneur, le vaisseau du roi, 1' 'Hippopotame , était à vendre , apparemment que c'était pour que quelqu'un l'achetât. ISous l'avons bien acheté , bien payé ; nous le fesons radouber à grands frais , et nous ne croyons pas qu'il y ait ri . là de contraire aux lois du commerce, ni qui nous doive exposer au soupçon de vouloir contrarier les vues pacifiques du gouvernement.

» Mais si un vaisseau d'un tel gabaris ne peut être destiné qu'à de hautes spéculations, n'est-il pas naturel, Monseigneur , que nous mettions ce navire en état de ne pas craindre , en pleine paix , de se voir harcelé , canonné , visité , fouillé , insulté , dépouillé , peut-être emmené et confisqué malgré la régularité de nos expéditions ( comme cela est arrivé à tant d'autres ) , s'il se trouve une aune d'étoffe dans nos cargaisons , dont la couleur ou la qualité déplaise au premier malhonnête Anglais qui nous rencontrera ?

» Lorsqu'il nous aurait bien outragés et fait perdre le fruit d'un bon voyage , peut-être il en serait quitte pour vous faire répondre par le ministère anglais , que le capitaine était ivre , ou que c'est un malentendu. Mais votre grandeur sait bien que , si cette excuse banale et triviale suffit pour appaiser la vindicte du gouvernement français , l'utile négociant dont le métier est de confier sa fortune aux flots, sur la foi des traités , n'en reste pas moins ruiné , malgré les dédommagements promis dont on sait toujours trop bien éluder l'accomplissement.

» Cependant, Monseigneur, le négociant maritime étant de tous les sujets du roi celui que les traités doivent

le plus envisager , est aussi celui qui a besoin d'une protection plus immédiate. Jetez un coup-d'œil sur tous les < • l a t s de la société , Monseigneur , et vous verrez que l'administration , le fisc , le militaire , le clergé , la robe , la terrible finance, et même la classe utile des laboureurs, tirent leur subsistance ou leur fortune de l'intérieur du royaume ) tous vivent à ses dépens. Le négociant seul , pour eu augmenter les richesses ou les jouissances , met à contribution les quatre parties du monde; et vous débarrassant utilement, d'un superflu inutile, il va l'échanger au loin , et vous enrichit en retour des dépouilles de l'univers entier. Lui seul est le lien qui rapproche et réunit tous les peuples , que la tlifïéivnce des moeurs , des cultes et lies gouvernements tend à isoler ou à mettre en guerre,

» Si donc le négociant se voit désormais obligé de rendre compte d'avance de ses spéculations , dont la réussite dépend toujours de la diligence et du seeret , et qui son!, soumises à des variations dépendant de tous les événements politiques , il n'y * plus pour lui ni liberté , ni sûreté , ni succès , et la chaîne universelle est rompue.

» "Votre grandeur s'appercevra bien que ce n'est pas pour éluder d'obéir que nous observons, mais seulement parce que nous pensons que d'établir une inquisition sur les secrets des négociants , par complaisance pour les rivaux du commerce français , et les ennemis naturels de l'Etat , est un emploi de l'autorité sujet ii des conséquences terribles, dont la moins funeste est de dégoûter le commerce , cl d'éteindre l'émulation , sans laquelle rien ne se fait.

» Lorsque notre commissionnaire s'est rendu , sous son nom , adjudicataire de Y Hippopotame , vous avez eu la bonté, Monseigneur, de lui promettre l'assurance du premier fret royal pour les colonies. Daignez remplir cette promesse ; son exécution est le meilleur moyen de vous

assurer de la vraie destination de notre vaisseau. Nous croyons , Monseigneur, que ce seul mot renferme toutes les explications que votre grandeur désire.

» Nous sommes avec le plus profond respect j etc. »

Cer mémoire , fait pour fixer la vraie destination du fie r Rodrigue , et désarmer la cour, produisit un effet tout contraire en me décelant. On crut m'y reconnaître ; et les cris de l'ambassadeur continuant sans relâche , et contre mon navire et contre ma personne, le ministère, à l'instant qu'il levait l'embargo momentané mis sur tous les autres vaisseaux du commerce , ordonna durement d'arrêter le mien dans le port, sans lui laisser l'espoir de partir en aucun temps.

Ayant eu dessein de l'armer en pièces de bronze pour qu'il fût plus léger à la marche, en guerre et marchandises, j'avais fait acheter et transporter à grands frais de ces canons la quantité qui m'était nécessaire. Un nouvel ordre , arraché par mon Eiunénide , arriva, qui me força de revendre mon artillerie à toute perte, et n'en laissa pas moins subsister l'embargo mis sur mon navire.

En vain j'offris personnellement au ministère d'emharquer sur ce vaisseau des troupes du roi pour Saint-Domingue , afin qu'on fût bien sûr de sa destination. En vain, je proposai de soumettre ma cargaison à la visite la plus rigoureuse , pour qu'on fût certain qu'aucunes munitions n'en-

p 0C5ER V A T I O N S.

traient dans le chargement du fier Rodrigue. En vain je déposai ma soumission de faire rentrer ce vaisseau dans six mois , avec expédition et denrées de Saint-Domingue , sous peine de la perte entière et du navire et de sa cargaison, si j'y manquais. Le ministère fut inexorable; et, malgré les plaintes qu'une telle rigueur m'arracha ; malgré la dépense énorme d'un double achat, double transportée dispendieux chargement d'artillerie ; malgré la perle résultant d'une cargaison ô\m million retenue une année entière au lieu de son départ; malgré la mise continuelle et ruineuse de l'équipement d'un vaisseau de celte force, arrêté dans le port le même temps d'une année ; enfin , malgré les protestations que le désespoir me fit faire, de rendre l'administration garante de mes pertes devant le roi même, et pour lesquelles aujourd'hui je suis eu instance aux pieds de sa majesté; les ministres, fidèles à je nés is quelle parole arrachée par l'ambassadeur anglais , ne voulurent jamais consentir à lever l'embargo de mon navire, et je déclare avec douleur que je n'ai obtenu cette tardive justice qu'après la notification du traité de commence entre la Fiance et l'Amérique , faite à Londres par le marquis de jXoaillcs , ci 1 » brusque retraite de l'ambassadeur d'Angleterre , c'est-à-dire , plus d'un an après le chargement et l'équipement an fier Rodrigue, Voilà ce que le vicomte de Stormont s'est bien

gardé d'écrire à sa cour , et ce qu'il n'oserait démentir aujourd'hui. Je laisse en blanc mille autres faits très-affligeants pour notre commerce , et notamment pour moi, parce que cet extrait suffit au-delà pour montrer quelle foi doit être accordée aux narrés , aux inculpations de ce long Mémoire justificatif.

Lorsque le vicomte de Stormont résidait à Paris, et qu'il s'y débitait un mensonge politique , une fausse nouvelle un peu fâcheuse pour les Américains ; on se souvient encore que le mot des députés du congrès , interrogés par tout le monde, était constamment : Ne croyez pas cela , Monsieur , c'est du Stormont tout pur.

Eh bien î Lecteur, on en petit dire autant du Mémoire justificatif; c'est du Stormont tout pur, au style près , qui, bien qu'un peu traînant dans la traduction, ne manquerait pas de grâces, ni la logique de justesse , si l'écrivain n'oubliait pas sans cesse que le lord Stormont en a fourni les données , et qu'il écrit pour l'injuste Angleterre, dont les usurpations , la mauvaise foi , l'arrogance et le despotisme ont fait une classe absolument séparée de toutes les sociétés humaines.

Car, si les royaumes sont de grands corps isolés, et plus séparés de leurs voisins par la diversité d'intérêts que par les barrières , les citadelles ou la mer qui les renferment; si leurs seules relations sont celles du droit naturel ?

f4 OBSERVATIONS.

c'est-à-dire celles que la conservation, le bienêtre et la prospérité de chacun lui imposent; et si ces relations , diversement modifiées sous le nom de droit des gens , ont pour principe général, selon Montesquieu même , de faire son propre bien avec le moins de mal possible aux autres , il semble que l'Angleterre, ayant mis tout son orgueil à s'écarter de cette loi commune, ait choisi pour principe fondamental de se rendre odieuse et redoutable à tout le monde , quand il n'en devrait résulter aucun avantage pour ellemême.

Ajoutez à ce damuable principe la commodité toujours subsistante d'enfreindre les traites , et de manquer à toutes les conventions , sens prétexte que son roi, n'ayant qu'une autorité pai tdgée entre lui , le peuple et la noblesse , les engagements qu'il prend ne peuvent empêcher la fougueuse nation de se porter à des excès qui n'eu subsisten; pas moins , quoique désavoués par l'équité du prince, ou son respect pour la toi jurée. Réunissez, dis-je, toutes ces notions, et vous n'aurez encore qu'une faible idée du peuple audacieux qui nous accuse aujourd hui de perfidie.

Mais pourtant , si le roi d'Angleterre ne peut pas toujours être rendu garant des infractions de son peuple aux traités subsistants , à qui donc gardonsnous noue fui ? Quoi ! vous nous liez, Anglais ,

et ne croyez jamais l'être ? Etrange et superbe nation , qu'il faut admirer pour ton patriotisme , et la fermeté romaine que tu montres en tes revers actuels, mais qu'il est temps d'humilier, pour punir et réprimer l'abus affreux que tu te plus toujours à faire de ta prospérité !

Marâtre insensée ! qui prétends à l'amour de tes enfants , quand tu ne veux les enchaîner que pour épuiser le sang de leurs veines, et l'employer à tes prostitutions ! Si l'instant est venu que ton exemple doit apprendre aux nations qu'il n'est de politique heureuse et durable que celle fondée sur la morale universelle , et sur la réciprocité des devoirs et des égards

Si tes ministres , aveuglés par une ambition inepte en ses -vues et trompée dans ses mesures, ont imprudemment porté leur système oppressif sur tes colonies , et les ont forcé , en prenant les armes , d'adopter pour devise ce vers terrible , instructif et sublime de notre grand Voltaire :

L'injustice à la fin produit l'indépendance.

Et si, par une suite de cette inquiète arrogance, qui ne vous permet jamais de goûter de liberté que celle qui s'appuie sur l'oppressio-i de vos hères , vous allez encore avoir, ô Anpia>'~ à pleurer la perte de l'Irlande si long-temps par vous» et si injustement avilie ; repentez-vous; frappez votre poitrine: accusez-vous, et cessez

d'accuser vos voisins de l'orage et des maux infinis que vous seuls avez attirés sur votre patrie malheureuse.

J'ai prouvé , par vos procédés affreux envers nous , qu'il ne vous était dû , de notre part , qu'ana thème et vengeance ; et cependant, Anglais, vous êtes les agresseurs !

J'ai prouvé que, si la France eût suivi l'impulsion du plus juste ressentiment, elle eût dû secourir l'Amérique , la prévenir même , et hâter l'instant de son indépendance; et cependant, Anglais , vous êtes les agresseurs !

J'ai prouvé que tournant contre l'honneur de nos ministres l'effet de leur condescendance pour vos embarras, vous prétendez les couvrir du ridicule ineffaçable d'avoir sans cesse arrêté d'une main ce que vous les accusez d'avoir encouragé de l'autre ; qu'au lieu de leur rendre grâces du peu de fruit que l'Amérique a tiré des faibles efforts du commerce, vous mettez ces efforts sur le compte de leur perfidie : en cela même , Anglais, vous êtes des agresseurs très-malhonnèles et très-ingrats.

Cependant, passe encore pour injurier. C'est votre manière de vous défendre , elle est connue; et quand on s'est fait une mauvaise réputation , il reste au moins à jouir du triste privilège acquis par elle. Ou sait bien que, dans votre si) le, il en est , ô Anglais ! de la perfidie de la France comme

de la poltronnerie des Américains qui ont fait mettre armes bas à vos troupes, et vous ont chassés de leur pays. A vous donc permis d'injurier tout le monde.

Mais déraisonner pour le seul plaisir d'outrager , déraisonner dans un écrit grave , et soumis au jugement des raisonneurs de l'Europe , n'estce pas abuser à la fois de toutes les façons d'être audacieux ? Car enfin , si le roi de France eût eu le dessein de secourir secrètement l'Amérique , il eût au moins voulu le faire efficacement ; et dans ce cas , il ne fallait pas un grand effort pour deviner qu'en prêtant seulement un million sterling aux Etats-Unis, une espèce de proportion , à l'instant rétablie entre le numéraire et le papier de leur pays , aurait soutenu le crédit et l'émulation générale , eût augmenté l'ardeur des soldats par la réalité de la paye, et peut-être eût mis les Américains, sans autre secours, à portée de terminer promptement leur guerre. Economie , ou libéralité qui nous eût épargné près de quatre cents millions , que notre protection militaire nous à déjà coûtés !

Donc , si la morale ou la noble politique du roi de France l'empêcha de prendre ce parti , c'est que ce roi , jeune et vertueux, ne voulut pas permettre ce qu'il ne pouvait pas avouer. Toute sa conduite subséquente est la preuve de cette assertion. — Mais pourquoi donc ce roi si juste

a-t-il subitement renoncé à sa neutralité pour s'allier avec l'Amérique ? — Ecoutez -moi , lecteur , et pesez mes paroles : cette réponse est la fin de tout.

Après avoir demeuré long -temps spectateur passit, et tranquille de la guerre existante, le roi de France instruit, parles débats du Parlement d'Angleterre et par le succès des armes américaines , que , malgré les efforts des Anglais , pendant trois campagnes successives , la force des événements séparait enfin l'Amérique de l'Angleterre : instruit aussi que les meilleurs esprits de la nation anglaise s'accordaient à penser , à dire hautement dans les deux chambres , qu'il fallait à l'instant reconnaître l'indépendance des Américains, et traiter avec eux sur le pied de l'égalité :1e roi ne pouvant plus se tromper sur le véritable objet des armements de l'Angleterre , lorsqu'il voyait le peuple anglais demander à grands cris la guerre contre lui , faire offre de lever la milice nationale à ses frais , et de fournir volontairement , par chaque shire ou comté, un certain nombre de soldats, pourvu qu'ils fussent employés contre la France: s'étant d'ailleurs bien assuré que les amiraux anglais qui avaient nettement refusé de servir contre l'Amérique, étaient néanmoins nommés à des commandements d'escadres qui ne pouvaient donc plus là menacer: trop certain enfin des millions qu'on répandait et

OBSERVATIONS. fâ

des efforts qu'on fesait pour diviser les esprits, tant ceux du congrès en Amérique, que ceux de la députation en France; et surtout connaissant bien l'espoir secret qu'on avait à Londres , d'engager les Américains , par l'offre inopinée de l'indépendance, à se réunir aux Anglais contre la France , à la punir par une guerre sanglante et combinée , de trois ans de froideurs et de i feus de s'allier à l'Amérique. Pressé par tant de motifs accumulés, le roi s'est déterminé; mais publiquement et sans aucun mystère ; mais sans déclarer la guerre aux Anglais, encore moins la leur faire sans la déclarer, comme ils en ont établi l'odieux usage , sans vouloir même entamer des négociations préjudiciables à la cour de Londres, et par une suite modérée de la neutralité qu'il avait adoptée : le roi, dis -je, s'est enfin déterminé à reconnaître l'indépendance de l'Amérique , à former un traité de commerce avec les nouveaux Etats-Unis ; mais sans exclusion do personne, pas même des Anglais à la concurrence de ce commerce.

Certes, si les règles de la justice , de la prudence et le soiu de sa propre sûreté n'ont pas permis au roi de différer plus long-temps cette reconnaissance d'un honorable affranchissement et d'une indépendance dont les Anglais se flattaient de faire tourner bientôt leur honteux aveu contre nous-mêmes ; au moins faut-il convenir

Epoques. V, 4

5o OBSERVATIONS.

qu'aucun acte aussi intéressant, aussi grand, aussi national, ne s'est fait avec plus de modération, de candeur, de noblesse et de simplicité ; tous caractères absolument opposés à la perfidie dont l'insolence anglaise a voulu tacher la France et le roi dans son Mémoire justificatif : c'est ce qu'il fallait prouver.

Quant à moi , dont l'intérêt se perd et s'évanouit devant de si grands intérêts; moi faible particulier, mais courageux citoyen, bon Français , et sincère ami du brave peuple qui vient de conquérir sa liberté ; si l'on est étonné que ma faible voix se mêle aux bouches du tonnerre qui plaident cette grande cause , je répondrai qu'on n'a besoin de puissance que pour soutenir un tort, et qu'un homme est toujours assez fort quand il ne veut qu'avoir raison. J'ai fait de grandes pertes ; elles ont rendu mes travaux moins utiles que je ne l'espérais à mes amis indépendants : mais comme c'est moins par mes succès que par mes efforts que je dois être jugé , j'ose encore prétendre au noble salaire que je me suis promis, l'estime de trois grandes nations, la France, l'Amérique, et même l'Angle terre.

P. A. Caron ue Beaumarchais.

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