FINISSE
)> Je vous conjure , au nom de la patrie , de songer au cautionnement , au misérable cautionnement , si minime en affaire si grave ! Si l'on ne m'a pas égorgé avant que M. de Maulde arrive , je me ferai un sévère devoir de venir , à tous risques , au rendez-vous que vous m'aurez donné.
» Daignez lire 7na requête aux états de Hollande , et devenez mon avocat contre les malveillants d'une affaire aussi capitale.
» Je suis avec respect ,
» Monsieur, Votre, etc.»
Signé Beaumarchais.
P. S. « Dans ce moment où le pillage peut se porter sur ma maison , j'ai fait mettre en dépôt, chez un homme public , le portefeuille de cette affaire. Je puis périr, etma maison: mes preuves ne périront point. »
Je ne sais si ce furent les grands mots que je répétais dans ma lettre, de Mémoire à l'assemblée nationale , ou je repousserais les torts sur ceux qui s'en rendaient coupables, qui me valurent enfin , le 6 septembre , ce billet des bureaux, au nom de M. Lebrun.
Paris , le 6 septembre 1792 , l'an 4e delà liberté.
« Le ministre des affaires étrangères a l'honneur de prier M. de Beaumarchais de venir , demain vendredi , le malin , à <) heures , à l'hôtel de ce département , pour
terminer V affaire des fusils. Le ministre désire que le tout soit réglé avant dix heures du matin ( vous l'entendez,, lecteurs ! il ne fallait gu'une heure ) , afin d'avoir le temps eVen prévenir M. de Maulde , qui a reçu ordre de ne point partir de la Hâve. C'est demain jour de courrier pour la Hollande. »
Par les détours qu'il fallait prendre pour arriver à moi, sans que je fusse dépisté, ce billet ne m'y Tint que le lendemain à 9 heures ; c'était celle du rendez-vous que M. Lebrun me donnait, ce qui le rendait impossible , étant à cinq lieues de Paris, ne pouvant m'y rendre qu'à pied, seul , à travers les plaiues labourées , pour n'y arriver que la nuit.
Deux choses, comme on juge, me frappèrent dans ce billet. La première , qu'il se pouvait qu'on se fût bien douté qu'étant caché hors de Paris , je ne viendrais pas en plein jour m'exposer à me faire tuer , et qu'alors on dirait que c'était bien ma faute si l'affaire n était pas finie , ayant manqué le rendez-vous quon me donnait pour terminer.
La deuxième est qu'on m'y disait que Von avait coiïtremandé le voyage de 31. de Maulde, lequel avait été appelé sans que Ion m'en eût averti. Si mon lecteur n'a pas perdu de vue la petite ruse dont j'usai pour découvrir le véritable objet du retour de l'ambassadeur, il sera frappé comme
moi de l'annonce qu'on me fesait du contre-ordre qu'il avait reçu.
Sur la joie que j'avais montrée à la nouvelle de son retour , on paraissait avoir conclu que ce retour pourrait me faire beaucoup plus de bien que de mal ; et on l'avait contremandé.
Je répondis sur-le-champ à M. Lebrun.
De ma retraite, h une lieue de Paris.
( J'étais à cinq , je le cachais ) le 7 septembre *7Q,2'
Monsieur,
« De la retraite qui me renferme , je réponds à votre lettre comme je peux et quand je peux ; elle a fait vingt détours pour arriver à moi ; je ne la reçois qu'aujourd'hui vendredi à neuf heures du matin. Il est donc impossible que je me rende cîiez vous avant dix heures. Mais quand je le pourrais , c'est ce que je me garderais bien de faire; car on me mande de chez moi , qu'après le massacre des prisons , le peuple veut aller chez les marchands , chez les gens riches. I! y a une liste de proscripiion immense; et , grâce aux scélérats qui crient dans les places publiques , que c'est moi qui m'oppose à l'arrivée de nos fusils, je suis noté pour être massacré ! Laissons donc partir cette poste de vendredi : comme il faut que les lettres aillent par l'Angleterre , ou par un bateau frété à Dunkerquë pour la Haye , puisque le Brabant^st fermé , nous regagnerons bien les deux journées que nous perdons.
n Je vous prie donc, Monsieur , de changer l'heure de la conférence , de dix heures du matin en dix heures du
ÉPOQUE. 5n
soir, pour que je puisse arriver chez vous avec moins de danger de perdre la vie , qu'en plein jour.
» Mon zèle pour la chose publique est grand ; niais , sans ma vie , mon zèle ne sert de rien. Je nie rendrai donc , si je puis , ce soir a dix heures , chez vous : si je ne puis avoir une voiture et des sûretés pour revenir dans ma retraite , ce ne sera que pour demain au soir. Mais nul temps ne sera perdu , car ce n'est pas une lettre à M. de 3faul.de , qui peut seule finir l'affaire ; c'est la présence de M. la Hogue ou de mot , avec des mesures bien prises • c'est le cautionnement de cinquante mille florins -par M . Durvej', en mon nom , et des fonds pour solder tous les comptes que ces retards ont occasionnés : ce sont des passe-ports tels que l'on ne soit point arrêté sur la roule, et une intelligence suprême en adresse , puisque les moyens de fierté rie peuvent plus être employés , eux qui seyaient si bien à notre nation offensée par l 'affreuse conduite des Hollandais envers moi , négociant français ! Le temps qu'on a perdu est bien irréparable; mais partons du point ou nous sommes. Je gémis depuis bien long-temps de voir crier partout : des armes ! et d'en savoir soixante mille arrêtées en pays étranger par la sottise ou par la malveillance; c'est l'une ou l'autre, ou toutes deux.
» Pardon , Monsieur , si mes réflexions sont sévères ; je me les passe d'autant plus librement avec vous , que ce n'est pas vous qu'elles atteignent. Mais j'ai le cœur navré de tout ce que je vois.
» Recevez les salutations respectueuses d'un citoyen bien, affligé et qui le signe. »
Signé Beaumarchais.
P. S. « Ne dédaignez pas , Monsieur , de donner un mot
3i2 CINQUIÈME
de réponse au porteur , par lequel j'apprendrai que vous acceptez mes offres et approuvez mes précautions.
» Moi , le plus courageaux des hommes ! je ne sais pas lutter contre des dangers de ce genre , et la prudence est la seule force qu'il me soit permis d'employer. »
Signé Beaumarchais.
Ma lettre fut remise ; et le ministre fit répondre verbalement par son suisse , qu'il m'attendait demain samedi à neuf heures précises du 'soir.
Je calculai qu'il me fallait quatre heures pour me reudre à Paris , à travers les terres labourées. Je partis le 8 de septembre, à cinq heures du soir, à pied , de chez mes bonnes gens qui voulaient me conduire ; ce que je refusai, crainte qu'on ne nous remarquât.
J'arrivai seul , mes forces épuisées , traversé de sueur , avec ma barbe de cinq jours , mon linge sale, en redingote (comme à ma sortie de prison ) ; j'étais à neuf heures précises à la porte de M. Lebrun. Le suisse nie dit que le ministre ayant affaire en ce moment, me remettait à onze heures ce soir, ou demain matin, à mon choix. Tfc priai le suisse de lui dire que je reviendrais à onze heures, n'osant pas me montrer le jour.
Je ne pouvais attendre chez le ministre. Quelqu'un pouvait m'y voir ., puis ébruiter mon retour; j'en sortis.
ÉPOQUE. 3i5
Mais où aller ? que faire , en attendant ce rendez-vous ? La crainte d'être rencontré par quelque patrouille incendiaire , me rît résoudre à me cacher sur le boulevard , entre des tas de pierres et de moellons , où je m'assis par terre. Je m'admirais dans cet asile , où la fatigue m'endormit ; et , sans un tapage qui se fit assez près de moi , vers onze heures , on m'y aurait trouvé le lendemain matin.
J'entendis sonner l'heure , et je m'acheminai
aux Affaires étrangères O Dieu ! jugez de
ma douleur , quand le suisse me dit que le ministre était couché ; qu'il m'attendrait le lendemain à neuf heures du matin. — Vous ne lui avez donc pas dit? . . . — Pardonnez-moi, Monsieur, je lui ai dit. . . — Donnez-moi vite du papier. J'écrivis cette courte lettre, en dévorant ma frénésie.
Pour Monsieur LE DR UN, à son réveil.
Samedi soir , 8 de septembre , h onze heures ? chez votre Suisse.
« J'ai fait cinq lieues à pied par les terres laboure'es , pour venir compromettre ma vie à Paris, en cherchant l'heure du rendez-vous qu'il vous a plu de me donner. Je suis arrivé à votre porte à neuf heures du soir. On m'a dit
3i4 CINQUIÈME
que vous vouliez bien me donner le choix de ce soir à onze heures , ou demain à neuf heures du matin.
» D'après ma dernière lettre , où je vous ai appris tous les dangers que je cours dans cette ville , j'ai jugé que vous daigneriez préférer pour moi le rendez-vous du soir. Il est onze heures; vos fatigues excessives font que vous êtes couché , dit-on. Mais moi , je ne puis revenir que demain après brune , et j'attendrai chez moi l'ordre qu'il vous plaira me donner.
» Ah ! renoncez, Monsieur , à me recevoir dans le jour. Je courrais le danger de ne vous arriver qu'en lambeaux !
» J'enverrai demain savoir quelle heure vous me consacrerez le soir? La poste de Hollande ne part que lundi matin. Le sacrifice du danger de ma vie était le seul qui me restât à faire pour ces fusils : le voilà fait. Mais n'exposons point , je vous prie , un homme essentiel à la chose , en lui fesant courir les rues le jour !
» Je vous présente l'hommage d'un bon citoyen. »
Signé Beaumarchais.
Le temps de me copier donna celui de m'amener un fiacre. J'arrivai chez moi à minuit. Je renvoyai le fiacre à 600 pas, pour qu'il ne sût point qui j'étais. En rentrant, j'eus bien de la peine à modérer chez moi la joie de me revoir encore vivant : je recommandai le secret.
Le lendemain matin , j'écrivis à M. Lebrun.
Ce dimanche , 9 septembre 1 792.
Monsieur,
« A la courageuse franchise de mes démarches d'hier an soir , jugez de celle de mon zèle, llien ne saurait le re-
EPOQUE. 3i5
froidir , mais ils m'ont fourre dans toutes les listes de clubs suspects , moi qui n'ai de ma vie mis le pied dans aucun , qui n'ai même jamais été à V assemblée nationale , ni à Versailles , ni à Paris.
)) C'est ainsi que la haine agit ! Tout ce qui peut livrer un homme à la fureur d'un peuple égaré , ils lk font i>ire contre moi. C'est le sage motif qui m'empêche do vous voir le jour. Ma mort n'est bonne à rien ; ma vie j^eut être encore utile. A quelle heure voulez-vous donc me recevoir ce soir? Toutes me sont égales, depuis la brune de sept heures jusqu'au crépuscule de demain.
» J'attends vos ordres , et suis avec respect, Monsieur, Votre , etc.
Signé Beaumarchais.
Le ministre me fit dire encore par son suisse de venir le soir même à dix heures. Je m'y rendis. Mais le suisse , baissant les yeux, me remit , de sa part, au lendemain lundi , à la même heure.
Dévoré d'un chagrin mortel, j'y revins le lundi, à dix heures du soir. On voit que, quand la chose importe , je jette sous mes pieds les dégoûts qu'on me donne. Mais , au lieu de me recevoir , ii fit remettre chez son suisse le billet de laquais, que je transcris ici.
io septembre '797.
« Corne il n'y a pas aujourdhui de conseil Monsieur Lebrun prie M. de Beaumarche de vouloir bien repasser demain au soir à neuf heures trois cards il ne peut avoir 'honneur de le voir ce soir par raison de travailles. »
5i6 CINQUIÈME
Je répondis sur-le-champ au billet. . . — Quoi! encore une lettre? — Je vois l'impatience du lecteur. ... — Monsieur de Beaumarchais se moque-t-il de nous avec son fastidieux commerce?— Non , non , lecteur, je ne m'en moque point. Mais votre fureur me soulage : elle s'amalgame avec la mienne ; et je ne serai pas content que vous n'ayiez foulé aux pieds , de colère, tous ces récits ! Ah î si beaucoup de gens le font, j'ai gagné cet odieux procès ! J'invoque votre indignation !
Eu effet , citoyens , voyez cet homme courageux , au prétendu bonheur duquel beaucoup de gens portaient envie ! Le trouvez-vous assez humilié ? Si vous voulez savoir comment , savoir pourquoi il le souffrait, ah! je consens à vous l'apprendre.
J'avais voulu , d'abord, bien servir mon pays. Ma fortune était compromise : ces vexations accumulées avaient tourné mon zèle en obstination, sur l'arrivée de ces fusils. ... — Tune veux pas que la nation les ait, parce que tu ne les fournis pas, disais-jere/Ze les aura malgré toi !
Les dangers que j'avais courus , et ceux, hélas ! que je courais encore, changeaient mon courage en fureur. Ah! la pauvre nature humaine! Mon amour propre et l'orgueil s'en mêlaient! et puis je médisais : Si ces Messieurs, avec les avantages
d'un grand pouvoir , une grande cupidité , les moyens de tout envahir.... S'ils gagnent sur moi le dessus , je ne suis que brutal ; eux, ils sont très-adroits ! Le peuple est abusé ; ils auront mes fusils qu'ils veulent ; et moi je serai poignardé !
L'affaire alors changeant encore de face, je me cramponnai au succès. J'oubliai tout, amour propre et fortune , et ne voulus que réussir. Je rappelai à mon secours tout ce que la prudence a de subtil et de délicat J Je dis : Il faut fouler aux pieds la vanité ; c'est une cargaison d'armes que j'ai promise à mon pays ; voilà le but, il faut l'atteindre ; tout le reste n'est que moyens. Quand ils ne sont pas malhonnêtes, on peut les user tous pour arriver aubut.^Sous jetterons Téchafaud bas, quand le palais sera construit. Ménageons encore ces Messieurs !
Je répondis par la lettre suivante au beau billet de cuisinière , lequel m'avait transmis le nouveau délai du ministre.
A M. LEBRUN, Ministre.
Paris, le n septembre 1792- Monsieur ,
« Chaque journée perdue rend le péril plus imminent. Je vous ai dit , Monsieur , que ma tête était en danger , tant que V affaire ne marche pas. Personne ne veut me croire lorsque je dis que je passe ? près des Ministres, les
5i8 CINQUIEME
heures , les jours , les semaines et les mois , en sollicitations inutiles. Dénoncé comme un malveillant, je vois mes amis effrayés me reprocher de rester exposé dans celte ville aux fureurs d'un peuple égaré.
» Pour faire avancer l'entreprise , je suis sorti de ma retraite , et nous avons perdu trois semaines à attendre M. de Maulde , que Von fesait , disiez-vous, revenir, et qui enfin ne revient point. Dans les menaces qu'on me fait , je vois qu'on n'épargne personne : les scélérats s'exercent , et la Surveillance me dit : Mais pourquoi ne finit— on point? En effet, en n'y comprend rien. Je me me crève inutilement : je cours les plus affreux périls; mes sacrifices sont au comble , et l'affaire des fusils est là.
)> Je me présenterai chez vous ce soir , à neuf heures trois quarts , comme votre billet d'hier me l'indique.
« Piecevez les respects d'un homme affligé. »
Signé Beaumarchais.
Je joignis h cette lettre un court traité à faire signer à MM. Servait et Lebrun , confirmant" de celui du 18 juillet : non que je crusse qu'ils le signeraient , mais je voulais que l'effort existât de ma part.
Loin de m'iniroduire le soir , comme il l'avait promis , M. Lebrun n'eut pas honte de me remettre encore, par la bouche du suisse , au lendemain au soir , mercredi 12 de septembre , à huit heures , chez M. Serran 7 où le conseil s'assemblerait.
ÉPOQUE. 3ig
Quoi ! je dis avec fureur , il veut donc me faire égorger ? Après m'avoir forcé de quitter ma retraite , et m'avoir fait perdre cinq jours en. me repoussant tous les soirs , contre ses paroles précises , la fin de tout est de compromettre ma vie , en me forçant de me montrer au milieu de mes ennemis ?
Devant aller le lendemain publiquement à l'hôtel de la Guerre , guerroyer contre le pouvoir, et risquer le tout pour le tout , je pris mon parti sur-le-champ. Dédaignant toute sûreté , je m'en fus en plein jour à l'audience de ce ministre. J'avais mon portefeuille : je me fis annoncer. Il me parut un peu surpris.
Je n'ai pu , lui clis-je en entrant , obtenir de votre bonté un rendez-vous moins dangereux , qu'une audience du conseil : je viens vous demander , Monsieur , jusqu'à quel point vous trouvez bon que j'y porte mes explications ? — Moi, je n'ai rien à vous prescrire, me dit-il , on vous entendra.
On annonça M. Clarière. Il entre , et je lui dis : Puisque je dois , Monsieur, traiter demain, dans le conseil ? l'affaire des fusils de Hollande , permettez-moi de vous faire une prière ; c'est d'oublier nos anciens altereas. Des ressentiments particuliers doivent-ils influer sur une affaire aussi nationale ? — Ces ressentiments, me dit-il,
Sso CINQUIEME
sont trop anciens pour être ici de quelque chose; mais on prétend que vous vous entendez avec votre vendeur pour que ces fusils n'arrivent pas.
— Monsieur , lui dis-je en souriant , si quelqu'un y travaille, il est bien clair que ce n'est pas moi ! J'allais lire à Monsieur ma dernière lettre à ce vendeur, M. Osy de Piotterdam , et la réplique du négociant : cela répond à tout , je vous prie de les écouter.
Ici je demande pardon au correspondant hollandais, si l'un de nos débats sort de nos cabinets et de mon portefeuille. La circonstance m'y oblige ; mais c'est surtout pour instruire Lecointre, que je copie la lettre toute entière.
MM. Osy etjils , de Rotterdam , de présent à Bruxelles.
Paris, le 2 Auguste 1792.
« Je reçois , Monsieur , une lettre de mon ami qui est à Rotterdam , par laquelle j'apprends que vous avez eu des inquiétudes que je ne vous renvoyasse , pour le léger solde des armes , à M. Lahaye de Bruxelles , ou que je ne cessasse de vous payer à son acquit. Si j'eusse eu des raisons pour changer de conduite, Monsieur, la première chose que j'aurais faite, eût été de vous en prévenir, en vous motivant, sans détour , nia nouvelle résolution ; car c'est ainsi que les gens probes se conduisent. » Loin de cela , Monsieur , et malgré mes mécontentements contre Lahaye et contre vous , j'ai donné l'ordre
à mon ami de vous soldai" entièrement , sans attendre même l'arrivée de M. de la Hogue , lequel repart pour la Hollande , car il faut bien que je fasse, en homme blessé de l'injustice du gouvernement hollandais , ce que vous eussiez dû faire vous-mênie pour un honnête négociant qui s'est substitué si loyalement à vous , et qui vous couvre entièrement de vos risques, en ajoutant le cautionnement auquel vous vous êtes engagé , envers feu l'empereur Léopold , à ses payements de tout genre.
» Certes , Monsieur , quand vous avez vendu ces armes , vous n'avez pas dû vouloir tendre un piège à votre acquéreur, en lui rejetant sur le corps tout le fardeau des embarras dont vous vous seriez facilement tiré , si l'affaire eût continué à vous être personnelle , vu le crédit que je vous sais , auprès des deux puissances autrichienne et hollandaise , qui blessent sans prétexte , et pour s >ivir leur politique , le droit des gens et du commerce , en la personne d'un négociant français, et d'une manière si outrageuse !
» Mais, avant de porter mes plaintes éclatantes au tribunal de l'Europe entière , contre ceux dont j'ai à me plaindre , j'ai voulu que tous intérêts d'argent . de qui a traité avec moi , fussent absolument soldés , afin qu'on n'eût aucun prétexte à m'opposer qui pût excuser tant d'horreurs.
» En conséquence, Monsieur ( et ceci vous est étranger ) ? j'ai commencé par payer tous les primes que chacun s'est permis de s'adjuger sur un marché., où personne que vous et moi n'a sorti de sa poche un florin , pas un sol.
)) Je vous ai fait payer à vous ? non seulement le capital Epoques* V, 2 1
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des armes , mais tous les frais de caisses , de raccommodages de fusils , ceux môme de justice, dont vous ne m'avez fait donner le compte qu'après coup. Restent ceux Irès-considèrables du cautionnement exigé . enfin tout ce qu'il vous a plu m'imposer pour vous débarrasser vousmême.
» Mais après tant de sacrifices faits pour me mettre en état de tenir mes engsgements envers nos îles du golfe , qui attendent ces armes, et à qui notre gouvernement n'eût pas manqué d'en envoyer des siennes , s'il n'eût pas cru devoir compter sur mon honneur et sur la foi de mes paroles , je me crois en droit de crier hautement à la vexation , et de me plaindre ouvertement du gouvernement hollandais , puis de M. Lahaje et de vous, dont pas un n'a daigné dire un mot, ni faire une démarche pour obtenir la levée de l'indigne embargo qu'on a mis sur mes cargaisons, dans un pays qui ne fleurit que par la liberté du commerce , et qui ne rougit pas de gêner dans ses ports celui des autres nations.
» Non, vous n'agissez pas avec moi en honorable négociant, Monsieur , en ne fesant aucun effort pour me faire rendre une justice que je n'aurais cessé de réclamer ici , pour vous, si notre gouvernemeul eût été vissez lâche pour vous en faire une pareille , et que vous m'en eussiez prié ! Les négociants , Monsieur , ont des principes plus nobles que les feseurs de politique. Eux seuls enrichissent les états, réparent, lorsqu'ils sont loyaux, tout le mal que font les puissances, qui ne savent rien qu'asservir, tout gêner et tout engloutir. Que l'on s'étonne donc après si les peuples indignés de se voir sous un pareil joug, font des efforts aussi terribles pour essajer de s'j- sou:- Iraire !
» Mais laissons là tous les maux des nations pour nous renfermer vous et moi dans ceux qui vous sont personnels. Vous êtes pavé par moi , Monsieur , et vous ne xn'aidez point à faire partir les marchandises que j'ai loyalement soldées î voilà tous mes griefs et mes sujets de plainte. \ ous êtes trop fin négociant, homme trop éclairé, Monsieur, pour ne pas être frappé de la justice de mes reproches.
» Recevez les salutations d'un homme hlessé jusqu'au vif, et qui le signe ouvertement. »
Signé Caron Beaumarchais.
M. Osy , Messieurs , dis-je à nos deux ministres , après m'avoir écrit que nous marchons d'accord sur le reste et les frais que nous devons régler, finit sa lettre par ces mots, aussi insignifiants que s'il était grand politique.
« Je crois le mieux, Monsieur, de ne pas répondre sur les traits lancés contre moi dans votre lettre. Je me bornerai à vous dire que si je peux vous être utile , que je serais toujours charmé de vous prouver la considération parfaite avec laquelle j'ai l'honneur de me dire , Monsieur, votre, etc. , elc. »
Osy de Zéqcewart.
Rotterdam , s.3 août 1792.
M. Claviere se leva , et sortit sans dire un seul mot. M. Lebrun me dit : M. Claviere a des soupçons ; et c'est à vous , Monsieur , à les détruire. Comment , depuis cinq mois , ces fusils n'arrivent-ils pas ? — Et c'est vous , M. Lebrun,
qui me le demandez ? quand vous faites tout le contraire de ce qu'il faut pour qu'ils arrivent , quand, retenant notre cautionnement , vous n'accordez aucun appui à M. de Maulde en ses efforts ? Vous connaissez son écriture V Voyez ce qu'il m'écrit ! Je fouille dans mon portefeuille.— C'est bien elle , dit-il ; il lit :
« Vous ne cloutez pas , Monsieur , de toute mou activité , de tout mon zèle, etc. Eh bien ! Monsieur , je vais vous parier le seul langage digne de vous et de îuoi , la vérité.
» Ce gouvernement ennemi est décidé d'être injuste envers nous , tant qu'll pourra l'être impunément , et les circonstances ne prêtent que trop à sa duplicité. En conséquence ils sont décidés a ne pas accorder l'exportation de vos armes. » ( Entendez-vous , M. Lebrun , qui feignez de tout ignorer sur la nature des obstacles qui nous retenaient ces fusils , et c/ui arez lu cette lettre et vingt autres de M. de Maulde à vous , sans jamais y avoir répondu. ) « Je ne vois qu'un parti à prendre , celui de diviser l'objet entre plusieurs négociants, et de prendre avec eux des lettres de garantie , etc. , etc. Alors vous pourrez être sûr de l'expédition, puisque les négociants hollandais ne cessent d'en obtenir pour leur compte. Voilà le moven Indiqué par les circonstances. 3J. Durand voudra bien nie suppléer pour l'analyse; mais permettezmoi (]o vous ajouter que vous ne devez pas compromettre plus long-temps vos intérêts. Vous voudrez bien raisonner de ceci avec M. de la Hçguq , dont l absence devient
UIEN LONGUE , etC. , etC. »
( M. de Maulde avait bien raison de s'en plaindre. Pendant cinq mois , la JJogue ne lui rapporta aucune réponse , ni personne. Les fabricateurs d'assignats furent remis en liberté ; et leur empoisonnement a recommencé de plus belle ! Voilà toute l'obligation que nous avons à nos ministres ; interrogez M. de Maulde. )
Eh bien ! dis-je à M. Lebrun , est-ce encore moi qui arrête les fusils ? Tant que vous retiendrez le cautionnement commercial exigé par M. Osy y puis-je entamer un vain débat contre la politique hollandaise , débat auquel vous n'accordez aucun concours , aucun appui ?
Peux-je même employer le moyen du commerce, sans ce maudit cautionnement , lequel, en fin de compte, ne doit coûter î> notre France qu'une commission de banque ? M. Clavière et vous , vous feignez de ne pas m 'en tendre î
Non , ce n'est pas cette commission , ni même ce cautionnement , qui arrête l'ai faire ; non, c'est la sale intrigue d'un sieur Constantini , et de ses associés , pour lesquels 0:1 dirait qu'on me donne tous ces chagrins , sur lesquels je vous ai écrit, qui m'ont fait traîner en prison , espérant que l'on m'y tuerait , et que ma famille aux abois leur donnerait les armes p ;ur rien, api es que je ne serais plus , pour les revendre à la France bien cher î .....
M. Lebrun me dit qu'il ne pouvait m'écouter plus long-temps , son audience V attendant. Je le quittai fort mécontent.
Et vous y Lecointre , qui avez lu mon épître à M. Osy y sa réponse , la lettre de M. de Maulde, il me semble qu'en tout ceci , Provins , le brocanteur , ne fait pas très-grande figure ? Comment prouverez-vous cette phrase qu'on vous fit mettre dans votre dénonciation , que f ai feint à Paris que le gouvernement hollandais s'opposait à l'extradition des arômes ; tandis que , selon vous , c'était Provins , tout seul et ses sublimes prétentions , qui jîous arrêtaient ces fusils , lorsqu'il n'était question de lui , que dans l'intrigue des bureauoe , pour me tuer à coups d'épingles !
Mais non , Lecointre , ce n'est pas vous qui avez dit ces faussetés ! trompé par des brigands,
vous avez abusé la Convention nationale
Vous reviendrez de votre erreur ; car on vous dit très-lionncte homme !
Remis au lendemain 12 septembre au soir , devant le conseil assemblé , je m'y rendis avec mon portefeuille , celui même qui subjugua la surveillance de la mairie contre les dénonciations vagues et les clameurs des Calmar 9 des Larclier y des Marat , et des autres. Je dis:
Voilà enfin Y ultimatum de mes explications ! je dois les rendre convaincantes.
Deux de mes bons amis , sentant tout mon danger , voulurent au moins m'accompagner* Moi , je dis à mon domestique : Prends mon portefeuille noir dessous ta redingote , reste dans l'antichambre ; et s'il m'arrivait un malheur;, sans dire que tu es à moi , fuis vite avec le porte-feuille. C'est mon honneur, et ma vengeance , que tu portes là sous ton bras !
Nous arrivons : tout le conseil s'assemble. A la fin , on me fait entrer. J'avance en saluant , sans rien dire à personne , et me mets près de M. Lebrun. Voyant qu'on ne me parlait pas , j'explique en peu de mots le grand objet qui m'amenait. M. Danton était assis de l'autre côté de la table : il commence la discussion ; mais , comme je suis presque sourd , je me lève et demande pardon si je passe auprès du ministre (parce que j'entends mal de loin ), en lésant, selon mon usage , un petit cornet de ma main. M. Clavi'ere fait un mouvement. Je regarde , et je vois que le rire de Tis&pfoone gâtait ce visage céleste. 11 trouvait très-plaisant que j'entendisse mal. Il entraîna tout l'auditoire; on rit : j'avais juré que je me contiendrais
Nous commençâmes la discussion : elle roula sur le cautionnement* M. Danton me dit : Je
veux plaider la chose comme procureur. — Moi , la gagner comme avocat , lui dis - je. M. Claviëre prit la parole, et dit : — Ce cautionnement n'était pas dans l'acte de M. de Graves'. donc cet acte n'est pas le même. — S'il avait dû être semblable , répondis-je à M. Clavière , pourquoi 1 eût-on recommencé ? Les circonstances étaient changées : je demandais sans nul détour que l'on me rendît mes fusils (puisqu'on m'avait prouve qu'on ne s'en souciait pas ) , ou que l'on se soumît à des conditions raisonnables. Les trois comités réunis avec les deux: ministres , ont choisi le dernier parti. Ce sont ces conditions qui forment le second traité : donc il dut être différent. M. Clavière ne dit plus rien.
M. Danton me demanda si , donnant le cautionnement , le gouvernement serait sûr d'avoir à la lin les fusils ? — Oui, lui dis-je avec force, si l'on ne gâte pas dix fois l'affaire , comme on l'a fait jusqu'à présent !
M. Dantojz me dit encore : Quand nous aurons donné le cautionnement, si 1rs Hollandais s'obstinaient à ne pas rendre les fusils, qui nous rendra l'argent du cautionnement ? — Personne, lui répondis-je: parce que ce n'est point de 1 argent qu'on doit donner de votre part, mais seulement un engagement de payer certaine
EPOQUE. 32g
"valeur, si vous n'envoyez pas à l'époque déterminée l'acquit à caution déchargé , tel que le traité le comporte. Qu'en second lieu , si les états de Hollande retenaient les fusils chez eux, comme il n'y aurait point d'exportation, le cautionnement tomberait de lui-même : nulle équivoque là-dessus. D'ailleurs , M. de JMaulde et moi ne remettrons cet acte , qu'en nous délivrant Tordre d'embarquer nos fusils. — Mais puisque cela est si simple , reprit encore monsieur Danton, pourquoi ne le donnez-vous pas? — Par la raison, lui dis-je , que c'est à vous que je livre les armes ; et qu'après les avoir distribuées dans nos possessions d'outre-mer, si l'on ne me rapportait pas V acquit a caution déchargé, par négligence ou bien par malveillance ; n'ayant aucun moyen pour vous y obliger , je payerais la valeur de ce cautionnement, et l'on se moquerait de moi. Celui qui seul a intérêt aux armes , qui en fait l'usage qu'il lui plaît , et qui seul a la faculté de faire décharger à ses îles l'acquit de ce cautionnement , est celui-là aussi qui doit seul le donner : son intérêt alors le sollicite d'être exact sur la décharge de l'acquit.
Je vis très-bien que ce ministre ne savait rien de ce qui se passait ; je le lui dis : on se fâcha. Je répondis : Messieurs , si c'est un compte à rendre de ma conduite en cette affaire , que vous
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exigez tous de moi , ali ! je ne demande pas mieux ! mon portefeuille est ici pour cela; nous la reprendrons ab ovo , et non partiellement , comme vous faites. M. Clavière se mit encore à rire : à mon tour, je me fâchai. Il se leva, et dit en s'en allant : Je chargerai quelqu'un de suivre le tout en Hollande , et de nous en rendre bon compte. Et moi je répondis : c'est me faire honneur et plaisir. 11 sortit et M. Roland.
M. Lebrun soutint eucore qu'un autre que M. la llogue était plus propre à terminer l'affaire des fusils en Hollande, à cause de la publicité. — Ah ! volontiers , Messieurs , si c'est en votre nom , pour recevoir les armes avec M. de 71/aulde. Maïs, pour les livrer? Non, Messieurs : autre que lui ne le fera. Rappelez-vous ma grande lettre du 19 août dernier , où la question est traitée très -à-fond. Peut-on exiger qu'un vendeur vous fasse livrer par un autre , que par F agent de ses affaires? 11 stipule mes intérêts; veillez sur les vôtres , Messieurs ! je veillerai , moi, sur la malveillance ! Chacun de nous aura fait ce qu'il doit. — M. Lebrun me répondit : Nous en raisonnerons demain : ces Messieurs vous ont entendu.
— Entendu, Monsieur, répliquai-je ? Oui, sur la moindre des questions : mais , je le jure devant vous, ils 11c savent rien de l'affaire : ce
n'est pas ainsi qu'on s'instruit. Jamais vous ne m'avez permis d'entrer avec détail au fond de la question î II faudra donc que je l'explique à rassemblée nationale. J'y trouverai plus de faveur, car il ne me faut que justice. Nous sortîmes tous du conseil.
Je prie M. Danton, de même que M. Roland, qui ne sont pour rien dans l'affaire : je prie aussi M. Grouvelle, le secrétaire du conseil, de vouloir attester que notre séance fut telle. D'ailleurs, ma lettre du lendemain, écrite à M. Lebrun, va vous certifier, citoyens , tous les détails de la soirée. Je me mets à vos pieds , pour obtenir de vous que vous la discutiez avec la plus grande attention. J'y retravaillerais dix ans, que je ne pourrais mieux y poser la question. De si terribles choses ont suivi celte lettre, qu'on ne peut trop la bien connaître.
Monsieur,
« La séance du conseil d'hier au soir , où je fus appelé' , me semblait destinée à déterminer les moyens de donner la plus prompte exécution au traité du 18 juillet , sur les armes retenues en Hollande. Vous n'en avez touché que le point le moins capital ( le cautionnement), et rien ne s'est fini , parce que la question n'a pas été posée de façon à faire avancer l'affaire , comme j'eus l'honneur de l'ohserver.
)> Au lieu d'agiter uniquement la question des moyens
d'exécuter cet acte, on a passé le temps à examiner si l'on devait ou non en admettre une des clauses , celle du cautionnement. En sorte que je subissais une espèce d'interrogatoire sur les motifs qui avaient fait changer un traité précédent en celui-ci , ce dont il me semblait qu'on ne devait pas s'occuper , à moins qu'il ne s'agit d'éclairer ma conduite , et de porter un jugement. Alors ce n'était point partiellement , Monsieur , que l'on devait m'interroger, ruais bien sur la totalité, comme je l'ai offert, et j'avais là toutes les pièces qui fondent ma justification , et fout éclater mon civisme.
» Mais s'il ne s'agit réellement que des moyens d'exécuter les clauses d'un traité de commerce , fuit librement entre les parties contractantes , tous les autres rapports , Monsieur, sont étrangers à celte discussion. Les seuls qui nous rapprochent et qui intéressent la chose , sont ceux de vendeur et à' acheteur.
» Comme acheteur , si le département de la Guerre se croyait en droit d'écarter une seule des clauses de Pacte', comme vendeur, je ne pourrais étie tenu d'en faire exécuter aucune. Car ce traité nous lie également. Donc , pour notre sûreté commune , et raisonner commercialement , nous devons nous borner à nous soumettre aux lois que l'acte nous impose , et rien de plus.
» Donc ce n'est pas , Monsieur , parce qu'il est plus ou moins avantageux à F acheteur de donner le cautionnement qu'il le doit, ruais parce que l'acte l'y (ddiçc. Lorsqu'il s'agira de prouver le très grand in-térêi qui le fil adopter par les ministres et par les comités , je !e ferai victorieusèment ; mais ce1 a touche la partie civitue d • l'affaire , et non son aspect commercial , qui est l'exécution de racle. Je remplirai , Messieurs , loyalement mes obliga-
lions : ne tiraillez point sur les vôtres , et je vous promets bien que notre affaire marchera enfin.
i) Quel cœur fiançais peut être foid sur un oLjet si important? Ce n'est pas le iniv'n , je le jure ! Mes preuves ne sont que trop bien faites !
» Mais , pendant que nous discutions , il se passait dans l'antichambre la scène la plus scandaleuse sur moi. En sortant du conseil , M. Roland y a dit à quelqu'un tout haut , en repondant à une demande : Je suis là occupé d'une affaire qui nous tient depuis avant-hier , et qui ne finira point avant la fin de la guerre : celle des fusils de M. Beaumarchais. A peine , hélas ! fut-il sorti , après avoir donné , sans dessein , cette nouvelle publicité à une
affaire si délicate qu'il se forma, comme au Palais-
Rojal , un cri de proscription sur moi : j'y fus traité comme un malveillant à punir. L'un d'eux disait : Je pars demain pour la Hollande , et je la ferai bien finir. Un autre. — 77 ne veut pas que ces fusils-là entrent , depuis cinq mois lui seul les retient en Hollande Et toutes les horreurs ont suivi. Deux de mes amis qui m'attendaient , agitèrent entre eux s'ils ne devaient point entrer , vous prier de me faire sortir par une autre issue que celle-là.
» Sur-le-champ , j'ai écrit au président de la commission des armes , pour le prier de vouloir bien nommer des commissaires , négociants , gens de loi , pour éplucher sévèrement ma conduite , offrant ma iéle pour otage, et prononcer enfin , qui mérite le blâme ou l'éloge dans l'affaire de ces fusils ; car je puis être déchiré par des bacchantes, comme Orphée, avant que ies armes arrivent, et elles n'arriveraient jamais !
» Terminons donc , Monsieur, je vous en supplie, la partie commerciale de l'acte ? pendant que j'en justi-
fierai , devant un comité sévère , l'esprit , pour la troisième fois , depuis qu'il a été conçu j je ne puis plus soutenir l'état ou cette a flaire me met.
» Monsieur, Votre, etc. , etc. »
Signé Caron Beaumarchais.
Ce i3 septembre 1792-
J'écrivis , le soir même , au comité des armes, je sentais à l'éclat qui s'était fait sur moi , à l'hôtel de la Guerre, pendant que j'étais au conseil, que mon danger était très-imminent : j'avais le poignard sur la gorge. Mon Mémoire fut remis le lendemain matin 14 septembre.
BEAUMARCHAIS à la Commission des Armes.
Monsieur le président, ■
« Le nom du comité auquel vous présidez m'annonce que mon affaire des fusils de Hollande est spécialemeat de son ressort. Depuis cinq mois , à peine puis-je me faire écouter de quelqu'un pour mettre à fin l'affaire la plus intéressante au salut de notre patrie. De ce que ces armes n'arrivent point, les ignorants du fait , surtout mes ennemis, concluent que c'est moi seul qui les arrête : tandis que j'ai la preuve en main , que peut-être moi seul j'ai fait mon devoir de patriote actif et de grand citoyen dans cette interminable affaire.
» Pendant que les nouveaux ministres sont occupés, Monsieur, de sa partie commerciale, et ne peuvent donner leur temps à l'examen sévère de ma conduite , dont ils ne voient que des points, sans être à même d'en par-
courir , d'en juger la série entière , j'ai l'honneur de vous prévenir qu'il importe également au salut public et au mien , que ma conduite soit épluchée par des commissaires éclairés, des négociants , des gens de lois , à moins qu'il ne vous convienne, Monsieur, et au comité, de m'entendre j ce qui marcherait plus au but qui est V arrivée des Jïisils.
» Je demande une attestation de civisme et de pureté qui assure mon existence , et j'offre ma tète en otage , si je ne prouve pas que je l'ai méritée par les plus grands efforts qui puissent honorer un Français.
» Si vous me refusez , Monsieur , je puis être égorgé , comme fâi déjà manqué de l'être trois fois pour cette affaire. Ma mort n'est bonne à rien , ma vie peut être encore utile , puisque, sans elle, vous n'obtiendrez jamais les soixante mille armes que l'on nous relient en Hollande. »
» Je suis avec un grand respect,
» Monsieur, Votre , etc. »
Signé Caron Beaumarchais.
Paris , ce i3 septembre i;g2.
Voilà ce que, clans son rapport, mon dénonciateur appelle écrire bassement sur l'affaire» Citoyens , j7avais cru que la rigueur contre soimême était fierté , et point bassesse ! Mais on l'avait tellement égaré, que je ne veux plus me fâcher d'aucune chose qu'il ait dite.
La commission des armes, me repondit cathégoriquement le 14 ? sur ma demande, et sans perdre un seul jour. — lia ! ha! me dis-je, ces Messieurs procèdent autrement que le
Pouvoir exécutif! Ils ont la bonté de répondre; enfin Ton sait comment on marche. Voici la lettre que j'en reçus :
Paris , le i4 septembre i^çp , l'an 4e Je la liberté et le ier de l'égalité.
« La commission des armes , qui a reçu votre lettre du l3 courant , désirerait , Monsieur , pouvoir vous entendre ce soir sur votre affaire des fusils de Hollande ) mais il convient préliminairement que vous présentiez une pétition à l'assemblée nationale , qui la renverra à celui de ses comités qu'elle jugera convenable , et probablement ce sera à la commission des armes : alors, Monsieur, vous pouvez compter qu'elle conférera d'autant plus volontiers avec vous sur l'opération dont vous l'entretenez, qu'elle espère trouver dans le résultat des éclaircissements, et que vous pourrez lui donner l'occasion de rendre un nouvel hommage à votre patriotisme ,
» Les membres de la commission des armes. »
Signé Maignete, Bo , etc.
J'envoyai sur-le-champ la pétition suivante à l'assemblée nationale.
Monsieur le président,
« Une affaire immense entamée pour offrir à la France un grand secours d'armes étrangères , en souffrance depuis long-temps , exige en ce moment une discussion aussi sévère que discrète, l-a publicité lui nuirait. Le pétitionnaire vous supplie , M. le président , de vouloir bien
renvoyer celte discussion au comité, aussi juste qu'éclairé, nommé la commission des armes.
)) Il vous prie d'agréer l'hommage de son profond respect.
Signé Caroiv Beaumarchais.
Ce i^ septembre 1792.
Renvoi, N-° 58.
Pienvoyé a la commission des armes et au comité militaire réunis, pour en faire l'examen et le rapport incessamment.
Signé , Louvet.
Ce renvoi à la commission , lequel ne se fit point attendre, me combla de plaisir. Je ie reçus le i5, et le i5 j'écrivis aux comités militaire et des armes réunis.
Ce ïd septembre 1795.
Messieurs ,
« L'assemblée nationale m'avant fait la faveur de renvoyer ma pétition à votre équitable examen , j'attends vos ordres pour me rendre où il vous plaira me mander. Si j'osais former quelque vœu , ce serait, ô mes juges , que voire assemblée fût nombreuse , et que le ministre des affaires étrangères daignât s'jy rendre aussi comme contradicteur.
« Agréez les respects du vieux inutile. »
Signé Beaumarchais.
Deux heures après , la commission des armes me fit la réponse suivante :
Epoques. I . 22
Paris , le i5 septembre 1 79*2 , l'an 4e àc la libellé , et le ier de l'égalité'.
« La commission des armes me charge de vous prévenir , Monsieur , que , d'après le renvoi qui lui esf fait de votre pétition , par décret de l'assemblée nationale , elle entendra avec plaisir, ce soir à huit heures, les objections que vous vous proposez de lui soumettre sur l'affaire des fusils que vous avez négociée en Hollande.
» Le secrétaire-commis de la commission des armes , »
Signé Teugère.
Voilà, me dis-je en la lisant, comme on fait marcher les affaires , et non à la façon de messieurs nos minisires, qui , pour chaque incident, vous font perdre quinze jours , et courir trente lieues , Sans jamais finir sur rien !
Je me rendis, le soir, avec mon portefeuille , aux deux comités réunis. Mais le ministre n'y vint pas , pour être mon contradicteur , comme je l'avais instamment demande.
Mon seul exorde fut prononcé. Du reste , je ne fis que lire tout ce que j'ai mis sous vos yeux. Je lus , parlai pendant trois heures. Le lendemain , pendant une heure et demie. Lecointre , vous seul y manquiez ( j'en excepte M. Lebrun); vous étiez alors aux frontières ; et je vous regrettai beaucoup.
Quoi qu'il en soit , moi retiré , ces Messieurs composèrent l'attestation très-honorable que je
ÉPOQUE. 55g
vais insérer ici , après qu'ils eurent reçu le compte rendu par deux de leurs membres, qu'ils députèrent au ministre Lebrun, lesquels exigèrent ses promesses de me remettre , le lendemain au soir , tout ce qu'il me fallait pour aller délivrer les armes.
Je m'y étais rendu de mon côté. Les commissaires dirent au ministre « que les deux comi- » tés, chargés par un décret de l'assemblée nan tionale d'examiner très-sévèrement ma con- » duite dans cette affaire , Pavaient trouvée ir- » réprochable et sur la forme et sur le fond; » qu'en conséquence ils étaient chargés par les )> deux comités, au nom de V assemblée , de lui j) dire que leur mission était d'obtenir sa parole » de me mettre au plus tôt en état de partir, pnis- ■» que je consentais à faire le sacrifice d'un tel » déplacement, à mon âge , et malade. »
J'expliquai au ministre que ce qu'il me fallait 9 était un ordre à M. de Maulde d'exécuter le traité du 18 juillet, dans la partie qui le concerne; la remise du cautionnement , sans lequel tout le reste était bien inutile ; un passe-port pour moi ; un pour 31, la Hogue ; et les fonds que la guerre pourrait me remettre , sans gêner le département.
M. Lebrun promit a ces Messieurs, qu'au plus tard P pour demain au soir ? j'aurais es
" i CINQUIÈME
[L faut pour partir. ( Ne perdez pas de vue, lecteur , celle promesse. -lez voir com-
ment on l'accomplit. ) C'était le 16 septembre. Je fus le soir aux comités ; mais ce ne fut que le 19 que le secrétaire me remit l'attestation siguée, que Ion va ïire :
« Les membres composant le comité militaire, et la commission des armes , attestent que, sur le renvoi qui leur a été fait par l'assemblée nationale le 14 du courant de îa pétition du sieur Caron Beaumarchais , relative à un achat de soixante mille fusils fait par lui en Hollande au mois de mars dernier , il en résulte que ledit sieur Beau— marchais , qui nous a exhibé toute sa correspondance , a 7t?ou t ré , sous les divers ministres oui se sont succédés , le plus grand zèle et le plus grand désir de procurer à la nation les armes retenues eu Hollande , par les entraves dues à la négligence ou à la mauvaise volonté du pouvoir exécutif régnant sous Louis XVI ; et que, d'après les conférences qu'il a eues avec le ministère actuel , en présence de deux commissdir.es pris dans le sein des deux comités réunis, le sieur Beaumarchais est dégagé de tout embarras , et mis dans la position heureuse de fournir à la nation les soixante mille fusils.
» Sur quoi les soussignés déclarent que ledit sieur Beaumarchais doit êtreprotégé dans l'en [reprise du voyage qu'il se propose de faire pour ledit objet des armes , comme étant dirigé par le seul motif de servir la chose publique , et méritant à cet égard la reconnaissance de i \ nation,
» Fait auxdits comités réunis , l'an 4e de laliberté , le premier «le l'égalité, 19 septembre 1792. »
Suivent toutes les signatures , Garran , l'Oriv&b ,
. .. '■ ■. iot , etc. , etc.
Craignant encore que la mémoire de M. Lebrun le ministre ne trahît sa bonne volonté , le lendemain, 17 septembre, je lui adressai, pour rappeler ses souvenirs, une lettre qui ne l'ait que rappeler ce qui a été dit pins haut ; car j'a\ ai s soin de constater par écrit le détail des conversations , afin qu'on ne pût les nier , quand le temps d'éclairer la nation arriverait.
Le soir , je fus frapper auoe affaires étrangères pour recevoir de M. Lebrun ce qu'il me fallait pour partir, selon ses paroles données. Le suisse me dit que j étais invité de monter au bureau où l'on donne les passe-ports. Un Monsieur, alors très-poli, mais qui a bien changé depuis , me dit que, faute de mon signalement et de celui de M. la Hogue > nos passe-ports n'étaient pas faits. Je donnai les deux signalements. Le Monsieur poli me promit qu'ils seraient prêts le lendemain. Je voulus passer chez le ministre pour recevoir sa lettre à M. de Maulde , le cautionnement , et mes fonds ; 011 me dit qu'il était sorti.
Le lendemain 17 j'y retournai : le chef du bureau des passe-ports me dit encore très-poliment que , les nôtres devant être signés par tous les ministres ensemble, il fallait qu'il y eût conseil, mais que cela ne tarderait pas. Apres l'avoir
3/p CINQUIÈME
bien remercié, je voulus parler au ministre; par malheur , il était sorti !
Le lendemain iS, j'y fus de si bonne heure, qu'il n'y avait point d'affaire pour laquelle il pût être absent. Enfin il me reçut , et me dit qu'il ne pouvait pas régler seul les objets qui me regardaient ; qu'on s'en entretiendrait le soir dans le conseil. Je demandai la permission d'y être : il eut la bonté de me dire que cela pourrait y gêner la liberté des opinions. Il voulut bien rn'entretenir sur les sûretés que je donnerais pour les avances qu'on devait me faire , jusqu'à la livraison des armes à M. de Maulde. Je lui remis un acte , par lequel j'engageais tous mes biens , comme le traité m'y obligeait.
Il me dit que M. Clavière voulait qu'on envoyât quelqu'un pour examiner ma conduite en Hollande. — Je sais, luidis-je, Monsieur, quel est ce quelqu'un- là ; c'est moi qui scruterai la sienne ; car je n'y ferai rien qu'appuyé de bons actes. Pendant que je les lirai d'un oeil , je ferai bien le guet de l'autre.
Il me remit au lendemain 19, pour le cautionnement , les fonds , et la lettre à M. de Maulde. En rentrant chez moi , j'écrivis à 1M. Lebrun pour lui rappeler ses promesses , tant je craignais ses distractions , lui demandant soins et ses bontés.
J'appris, le 19 soir, par quelqu'un de fort sûr, que le conseil avait décidé qu'on ne me donneraitpas un sou, pas même sur mes ido mille livres. Qu'eût-il servi de me mettre eu colère ? Je le voyais : c'était un parti pris. L'homme qu'on envoyait en Hollande était M. Constantin'!. Je savais qu'il venait de passer un traité avec tous nos ministres pour leur livrer 60 mille fusils qu'il allait chercher en Hollande , je savais que c'étaient les miens , que profitant des embarras où le ministère me mettait , il me devait renouveler ses offres faites par son ami Larcher , en liberté chez moi ; puis , au secret à l'Abbaye. Je savais qu'il devait me montrer son marché , conclu avec tous nos ministres ; que me prouvant par là que mon mal était sans remède, je lui céderais mes fusils , à 7 Jlorins 8 sous , poulies revendre 1 1 a la nation , sous le bon plaisir des ministres , lesquels ne me donnant pas une obole , me refusant le cautionnement , me sachant bien discrédité par mes six journées de prison, et la malveillance connue, espéraient bien que je ne trouverais rien dans les bourses dont je disposais , et serais trop heureux d'accepter les offres de Constantini. Et je savais bien que, par contre , on l'avait surchargé de 600 mille francs en avances , sur mes 60 mille fusils à livrer au gouvernement , sous la caution , me
dit-on , d'un abbé ! Je savais que leur noble ent, Constantini et compagnie, allaient avoir la fourniture exclusive de toutes les marchandises, armes et munitions qu'on devoit tirer de Hollande. Je savais ? je savais Qne ne savais-je
pas ?
Je fus le lendemain , avant neuf heures , chez 3e ministre. Par malheur il était sorti ! Résolu de me contenir, je lui écrivis chez son suisse , gui me dit de sa part de revenir à une heure.
Ce jeudi 20 septembre 1 79-2 , à neuf heures du malin , clicz voire suisse.
<c Je ne viens point vous importuner plus long-temps , mais seulement prendre congé tic vous. Je reviendrai à une heure , comme vous me l'ordonnez , prendre vos lettres pour M. de Maulde , si vous croyez devoir m'en remettre.
» Ce que j'appris hier au soir me confirme que je ne. dois rien attendre de ce ministère , excepté vous'. Mon- Sieur; et que je ne puis trop nie hâter de partir, Si |e veux servir mon pays. Je fais un emprunt onéreux pour les objets de mon voyage. Je le constate.- juridiquement ; et quand je reviendrai de Hollande , je ferai tout ce <jui couyient à un bon Français outragé !
3) I\ecevez l'assurance du respect de
Signé Bi m Marchais".
Je retournai xers une heure chez M. Lebrun. Il me reçut d'un air qui semblait annoncer
Il P O Q 13 E. 5 \5
du cliagpa de tout celui qu'où me donnait
à peu près l'air du premier jour que je le vis.
Cela me rendit attentif, car c'était un grand changement.
Prenez vos passe-ports , me dit-il , et partez. Allez trouver Monsieur de Maulde de ma part, et faites ensemble pour le mieux de la chose. — Et sur quel fondement, Monsieur, voulez-vous qu'il m'en croye , pour exécuter les devoirs que le traite' du 18 juillet lui impose , si vous , ministre, qui le mettez en œuvre , ne joignez p;is une adhésion entière à ce traité, passé par vos prédécesseurs , en lui donnant l'ordre ministériel de l'exécuter en tout point ? Je n'en ai nul besoin pour moi ; mais lui ne marche que sur votre ordre !
— Il faut bien qu'il le fasse , me dit vivement le ministre; car ma lettre le lui enjoint : c'est le titre lui-même que je lui adresse par vous. Je vais le certifier, en l 'insérant clans mon paquet.
Il écrivit en ma présence , au bas de l'acte du 18 juillet, ces mots : Pour copie conforme à l'original. Paris , ce 20 septembre 1792.
Le ministre des affaires étrangères.
Signé Lebrun.
Il rouvrit son paquet à M. de Maulde , pocr
ajouter un post-scriptum relatif à la reconnaissance , à l'adhésion , et à V envoi qu'il luifesait du traité du 1 8 juillet.
Et le cautionnement , lui dis-je , ne me le remettez-vous pas ? C'est là le préalable à tout; et je ne puis partir , si je ne l'emporte avec moi.
— // vaut mieux pour vous et pour moi ( me dit-il sans me regarder ) que je l'envoyé à M. de Maulde ; puisque l'affaire étant à nous , c'est pour nous qu'il doit le donner ! Soyez sûr qu'il le recevra avant votre arrivée à la Haye.
Quant aux fonds que l'on vous refuse , ajoutat-il obligeamment , vous avez raison de vous plaindre. Mais si vous avez , pour finir , besoin de 200 mille francs, ou même de 100 mille écus, je donnerai l'ordre à M. de Maulde de vous les compter sur vos demandes. Il a 700 mille francs à moi , et je les prends sur ma responsabilité.
Vous me ferez même plaisir, si vous voulez, vous, négociant , sur les notes que je vous remettrai , vous informer du prix des qualités des toiles ? et d'autres objets importants, sur lesquels je serai fort aise d'avoir les avis d'un homme sage. Laissez-moi l'acte et le paquet , et revenez demain matin ; je vous les remettrai avec toutes mes notes. — C'est sur la foi , Monsieur , de vos paroles , que je pars , lui dis-je ; en le fixant
beaucoup. — Vous pouvez y compter, dit-il , eu détournant les yeux.
J'y retournai le lendemain , 21 septembre : on m'annonça : le domestique revint , et me remit une simple lettre , à l'adresse de M. de Maulde. ■ — Le ministre ne pmt vous voir. Il vous fait dire , Monsieur, de monter au bureau, prendre vos passe- ports , et de partir pour la Hollande. Etonné de la réception : — Mon cher , lui dis-je, demandez-lui si le traité d'hier est dans la lettre qu'il m'envoie , et s'il a oublié ses notes ? Il entra, et revint, me disant que M. Lebrun n'avait pas autre chose à me dire ; que le traité était inséré dans la lettre , et que je partisse au plus tôt.
Bravo! me dis-je; aussi vais- je partir! après autant de jours perdus , sans aucun secours de personne , sans savoir si j'emporte et l'acte certifié, et l'ordre de l'exécuter, ou quelque lettre insignifiante , comme toutes celles qu'ils écrivent ! Je pris tristement mes passe-ports , et fus trouver une personne qui devait me faire prêter l'argent qui m'était nécessaire ; car je ne comptais plus sur celui de M. Lebrun.
L'homme me dit : Monsieur , votre emprunt est manqué : l'on vous regarde comme un homme proscrit , que le gouvernement veut perdre ; et les bourses vous sont fermées.
Je revins chez moi , où je pris le peu d'or que tout homme sage met en réserve pour les cas imprévus. Les écus que je destinais pour le trésor national , quanti on m'aurait remis mes fonds , je les portai chez un banquier , pour avoir un crédit de pareille somme sur la Hollande , et je partis avec trente mille francs , au lieu des fortes sommes qui m'étaient nécessaires, et qu'ils m'ont si traîtreusement gardées ! Je partis donc ? mais non sans avoir fait une protestation contre toutes les horreurs que j'avais éprouvées de nos ministres , et que je voulais déposer cachetée , chez mon notaire, pour être ouverte en temps et lieu , en cas de mort , ou de malheur. Mais la crainte qu'un acte de dépôt de ce paquet cacheté ne leur donnât , avant le temps , l'éveil sur ma protestation , qui ne devait paraître que dans le cas où le ministre Lebrun manquerait à toutes ses paroles , m'a fait changer d'avis. Je l'ai laissée , cachetée , sur la table de mon secrétaire fermé , où elle sera trouvée quand on lèvera les scellés qui ont été mis chez moi lors du décret d'accusation. Je demande qu'elle soit ouverte , et lue en présence des commissaires qui feront l'inventaire de mes papiers , afin qu'elle devienne authentique.
En attendant , je la transcris ici 7 sur copie
que j'en ai gardée. A Londres , ce 8 février
Ma protestation contre les ministres , déposée cachetée , chez M. Dufouleur, notaire, rue Montmartre (2).
Ne sachant plus ce que le sort me garde , m si je réussirai à vaincre les obstacles que des méchants , des traîtres accumulent chaque jour contre l'arrivée en France des fusils dont la nation a tant besoin, et que les Hollandais nous retiennent à Tervère :
Je déclare que les manœuvres qui partirent d'abord de l'intérieur des bureaux de la guerre d'alors sont devenues depuis celles des ministres actuels.
Je déclare que ces ministres ont fait ce qu'ils ont pu (et n'ont que trop réussi) pour arrêter M. de la Hogue en France , et l'empêcher d'aller en Hollande exécuter la mission que les ministres précédents , et trois comités réunis, lui avaient donnée, conjointement avec moi, d'aller ni exproprier des fusils à Tervère , et les livrer
(1) La publicité de cette cinquième époque de mon Mémoire , envoyée d'Angleterre , en février , ayant été relardée jusqu'à ce jour , 21 mars ,par la difficulté d'avoir des imprimeurs , et mes scellés ayant été levés , sans examen ni description de mes papiers , j'ai retrouvé dans mon bureau l'original de ma protestation , dont je ferai l'usage qui y est indiqué.
(2) On voit à l'autre page pourquoi elle ne l'a pas été.
S5o CINQUIEME
pour la nation à M. de Maulde , notre ministre à la Haye, et maréchal de camp instruit, selon le vœu du huitième article du traité du 18 juillet 1792.
Je déclare que ces ministres ont supposé un ordre de l'assemblée nationale , lequel n'a jamais existé ; que , sur cet ordre supposé , ils ont retenu en France M. la Hogue , mon agent.
Je déclare que le ministre Lebrun répondant le 16 septembre aux députés des comités militaire et des armes , que l'assemblée lui envoyait pour le presser de me remettre le cautionnement obligé , et les fonds nécessaires à la libération des fusils , leur a solennellement promis que, sous vingt-quatre heures, il me remettrait tout ce qu'il fallait pour aller libérer et livrer à la nation ces armes à Tervère , et me donnerait le cautionnement promis , et les fonds stipulés dans l'acte du 18 juillet ; que, d'accord ensuite avec les autres ministres, il m'a déclaré que le conseil exécutif me refusait argent et cautionnement ; me promettant, pour m'engager à partir , que lui , Lebrun , y suppléerait des fonds de son département.
» Je déclare qu'en vertu de ces menées et de ces refus , je pars sans aucuns moyens pécuniaires , et presque sans espoir de m'en procurer chez l'étranger : mon arrestation à Paris, et mon emprisonnement à V Abbaye , ay an t altéré mon crédit, tant en ce pays-ci qu'ailleurs.
» Je déclare que je proteste de tout mon pouvoir contre la trahison du ministère actuel , que je le rends responsable envers la nation de tout le mal qu'elle peut entraîner , et qu'en ceci je ne fais qu'exécuter ce dont je les ai sévèrement prévenus dans ma lettre, en forme de Mémoire , remise à M. Lebrun le 19 août , celte année, où je lui dis sans ménagement c< ç mots : « Après vous avoir
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» expliqué ce qu'un nouveau ministre peut ne pas devi- )) ner ; si le ministère va en avant en contre-carrant ces » donne'es , je suis forcé de déclarer , Monsieur , qu'ici » ma respo?isabilité finit , que j'en dépose le fardeau sur » le pouvoir exécutif que j'ai l'honneur d'en prévenir.
» J'ai été dix fois accusé : n'est-il pas temps que
» je me justifie ? Les ministres ne doivent rien or-
» donner sans être d'accord avec moi, ou bien répondre » seuls de tout V événement a la patrie , dont les in- » térêts sont blessés. '»
Je déclare en outre que j'entends me pourvoir en justice contre ledit ministère, dans la personne de M. Lebrun, pour tous les dommages que leur odieuse conduite peut faire souffrir à mes affaires ou à ma personne. En foi de quoi , j'ai déposé cette protestation chez M. Dufouleur , notaire , sous mon cachet , pour être ouverte , et pour que tout usage en soit fait en temps et lieu , si le cas y échoit.
Paris , ce ai septembre 1792.
Signé Caron Beaumarchais.
La sixième et dernière époque de mes travaux, de mes souffrances , contenant mon voyage en Hollande et mon passage à Londres , où j'écris ce très-long mémoire , sous le double lien d'un décret d'accusation en France , et d'un emprisonnement pour dette en Angleterre , à l'occasion de ces fusils (le tout grâce aux bontés