‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 31 sur 34 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

A Madame MoiSTAissiER.

Paris, ce 19 mai 1784.

Je retrouve en vous, Madame, ce que j'ai toujours remarqué chez les directeurs de troupes, ou dans les républiques de comédiens, qu'ils aiment leurs intérêts et ne les entendent guère.

Est-ce bien sérieusement que vous me demandez les moyens de faire jouer promplemenl le Mariage de Figaro sur le théâtre de V^ersailles? Des personnes de très-bonne famille , dites-vous, désirent Vj voir au plus tôt. Mais comment ignorez-vous que des Dames, de meilleure famille encore que celles que vous voudriez satisfaire, ont proscrit ce misérable ouvrage, et que, cédant à des insinuations trompeuses , elles ont donné des marques d'une disgrâce ouverle au théâtre français , en refusaut d'y voir représenter ma pièce ?

Je me garderai donc, moi qui suis bien instruit, de porter le manque de respect au point de laisser étendre et s'étabhr, jusqu'au pied de leur palais, les éclats insensés d'un succès que je désavoue, puisqu'il a le malheur de déplaire.

C'est déjà trop pour moi d'avoir privé le théâtre

français de leur présence auguste, sans que j'aille encore écraser votre spectacle en les éloignant d'un théâtre dont elles se sont montrées protectrices.

Je dois trop, d'ailleurs, au zèle des comédiens de la reine et du roi, lesquels jouent ma pièce beaucoup mieux peut-être que la comédie ne l'a été depuis trente ans , et je les vois trop affectés de la disgrâce que je leur cause, pour que j'abandonne à d'autres comédiens l'honneur de détruire un jour une prévention aussi fâcheuse.

Ils ne sont que trop découragés. La cour entière est contre vous, répètent-ils avec chagrin. — Heureusement, leurdis-je, mes bons amis, le roi n'est pas de cette cour-là. La reine elle-même est trop j uste pour ê tre arrêtée lo ng-temps par des clameur s aussi frivoles. Les courtisans, ayant vu quelquefois les citadins punir les succès dramatiques obtenus à la cour, par le blâme d'un moment, usent aujourd'hui de représailles, et croyent bien venger leur injure en dénigrant le fol ouvrage qui réussit trop à Paris.

Qu'ils continuent donc, s'ils peuvent, à tromper la reine, comme ils avaient réussi à tromper le roi sur le véritable objet d'un ouvrage.

De qui la coupable gaîté

Va poussant inèino la licence

Jusqu'à dire la vérité.

Tout cela, dis-je, mes amis, n'est qu'un jeu puéril de l'amour-propre , et qui ne fait rien , avec le temps, au jugement porté sur les ouvrages de théâtre.

De tout cela, Madame, il résulte que je ne puis laisser prendre aucun rôle d'avance à la comédie française ; et que , donnant à la verte intrigue le temps de mûrir et de tomber , je ne dois même imprimer la Folle Journée que quand les opinions considérables de la cour se réuniront aux opinions considérées de la ville pour adopter ou rejeter le Mariage de Figaro.

J'aiThonneur d'être ,

Madame ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur

Caron de Beaumakchais.

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