‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 33 sur 34 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

j^ux Auteurs du Journal de Paris.

Ce 12 août 1784.

Messieurs ,

Je suis forcé de meltre au jour le plan cîe bienfesance annoncé par moi dans votre feuille du 4 août , avant même que j'aie pu rassembler toutes les notions qui lui donneront de la consistance :

Parce que je ne puis trop tôt détromper les personnes malheureuses à qui ma lettre a fait prendre le change sur mes idées, mon crédit et, mes moyens;

Parce que je n'ai pas assez de temps pour répondre aux trois ou quatre cents lettres que le journal m'a attirées; je supplie leurs auteursde trouver bon que celle-ci m'acquitte envers eux, et, je le dis avec vérité, sur un objet auquel je n'ai en part qu'incidemment. Je suis aussi loin de mériter les éloges qu'on m'a donnés, que les injures qui m'ont été écrites.

Quoi qu'il en soit , voici mon plan , dont la douce utilité peut échauffer des personnes assez;

ogo LETTRES,

puissantes pour lui donner une étendue, sans laquelle il n'est presque rien.

Ce qui m'en a fourni l'idée mérite d'être rap' porté.

Un homme de qualité , philosophe sensible , dissertant un jour avec moi sur la mendicité , dont on s'est toujours moins occupé que des mendiants, me dit : Enseignez - moi le moyen d'employer en charités 12,000 francs , bien noblement. — Si ce n'est pas utilement que vous entendez par ce mot, je me vois hors d'état de diriger vos vues. — Oui, c'est utilement, dit-il; mais d'une utilité plus étendue que ne peut l'être un don individuel. — J'entends : vous voulez un emploi d'argent qui puisse devenir l'aiguillon , l'encouragement d'un bien généralement adopté : cela n'est pas aisé, mais j'y réfléchirai.

Voici , Messieurs , ce qui m'est venu dans l'esprit, et m'a déjà valu deux souscripteurs; car je l'ai dit à deux personnes.

On applique avec jugement un don de bienfesance , lorsqu'on arrache à la prison les malheureux qu'on y relient faute de payer les mois de leurs enfants. En épousant une fille capable de gagner 20 sous , l'ouvrier qui en gagne [\o a calculé qu'ils pourraient vivre ; mais au bout d'un an, ils sont trois; un an après, les voilà quatre;

ici les moyens deviennent courts en ce que la charge est accrue.

Quelqu'un a dit bien sensément : la charité serait mieux faite, si l'on prévenait l'emprisonnement au lieu de le faire cesser.

En comptant les jours qu'ils y perdent, les frais d'entrée et de sortie, et ceux d'huissiers qui les précèdent, on ferait plus de bien, sous cette forme , avec 60 francs, qu'on en obtient sous l'autre avec quarante écus. Et moi, je vais plus loin; je dis:

Un des plus grands travaux du magistral de la police , est de faire venir de cinquante lieues des femmes et des mères pauvres, pour enlever et nourrir des enfants d'autres pauvres. Et pourquoi cette subversion si fatale aux enfants qui naissent? N'oublions jamais, s'il se peut, qu'il n'y a pas de sein tari sans qu'on trouve un enfant qui souffre ; que le déplacement d'un nourrisson nécessite l'abandon d'un autre; et la chaîne fût- elle de vingt nouveaux-nés déplacés , dès que le premier n'a plus de mère, il faut que le dernier périsse. On en raisonnerait cent ans sans pouvoir se tirer de là.

Rendons son cours à la nature : on a trop dit que le lait des pauvres femmes de Paris ne vaut rien; qu'elles ne sont pas logées pour nourrir; que, forcées de gagner leur vie, leurs fruits périraient faute de soin. Quiconque a vu le quartier

592 lettres;

des Juifs à Amsterdam, sent Ja futilité de ces redites. Les rues les plus élioites , les maisons les plus hautes pullulent d'enfanis entassés ; les femmes y travaillent comme ici : le lait des mères supplée à toutj rien ne supplée au lait des mères j et voilà où j'en veux venir.

Je propose un institut de bienfesance vers lequel toute femme reconnue pauvre , inscrite à sa paroisse , puisse venir , son enfant au sein , avec l'attestation du curé, nous dire : Je suis mère et nourrice; je gagnais 20 sous par jour, mon enfant m'en fait perdre 12.

Vingt sous par jour font 3o livres par mois: offrons à celte nourrice 9 francs de charité; les 9 livres que son mari ne donne plus à l'étrangère, en voilà 18 de rentrées. La mère aura bien peu de courage si elle ne gagne pas 8 sous par jour en allaitant; voilà les 3o livres retrouvées.

Mais 011 est donc le bénéfice ? Sur cent pauvres enfants qui naissent, le nourrissage étranger en emporte soixante ; le maternel en conservera quatre-vingt-dix. Chaque mère aura nourri son fils , le père n'ira plus en prison , ses travaux ne cesseront plus. Les femmes des pauvres seront moins libertines , plus attachées à leurs ménages; peu à peu l'on se fera une honte d'envoyer au loin ses enfants; la nature, les mœurs, la patrie y gagneront également : soldats, ouvriers et matelots

en sorlironl de toutes paris. On ne fera pas plus d'enfants; il s'en élèvera davantage. Voilà le mot; il est bien important.

Si ce digne établissement a lieu , j'ai 5o,ooo fr. d'assurés. C'est bien peu pour une aussi grande chose; mais que l'on dirige vers nous des charités bien entendues, de ce lîiible ruisseau d'argent vont sortir des fleuves de lait, des foules de vigoureux nourrissons.

Je plaide pour les mères nourrices ; que d'enfants , que d'hommes perdus , pour avoir séparé ces deux noms! Les réunir est mon objet; c'est celui de mon noble ami, de quelques autres généreux commettants.

Et moi donc , n'y metlrai-je rien ? Quand je devrais être encore traité d'homme vain , d'ignorant, de méchant et de sot auteur, j'y mettrai tout mon Figaro; c'est de l'argent qui m'appartient, que j'ai gagné par mon labeur à travers des torrents d'injures imprimées ou épistolaires. Or, quand les comédiens auront 200,000 francs, mes nourrices en auront 28, avec les 3o de mes amis; \oilà un régiment de marmots empâtés du lait maternel. Tout cela paye bien des outrages! mais n'oublions pas que ces premiers secours ne sont rien , si un peu de chaleur française ne vient soutenir noire essai. Que ma douce et libre convention s'établisse entre les deux classes d'hommes

qui embrassent la masse des richesses , ceux qui

donnent les places et ceux qui les postulent î

En effet , quel homme en crédit , ou quel ministre bienf'esant (et la vraie grandeur l'est toujours) n'accueillera pas une demande équitable avec plus de faveur qu'une autre . s'il voit à la fin du placet : en cas de succès, Monseigneur, cinq cents louis pour les mhres nourrices.

Pourquoi la charité est - elle souvent sèche , triste et parcimonieuse? C'est qu'on en a fait un devoir. Donnons gaîment pour le bon lait, et nommons cela hienfesance.

Et même , pour que plusieurs sortes de malheureux trouvent leur bien dans notre affaire , mes amis et moi promettons dix écus au pauvre cœur malade ou desséché qui prouvera le mieux, dans un bon libelle anonyme, qu'il y a dans notre projet un dessous de carte malhonnête qu'on découvrira quelque jour (*).

J'ai l'honneur d'être , etc.

Signé Caron de Beaumarchais.

Dans peu je dirai quelque chose sur la manière de recueillir et d'administrer ces secours.

(*) La malveillance se réveilla à celle proposition de Lienfesancc ; jamais elle ne voulut souffrir que Beaumar-

cliais fût le père des pauvres dans sa ville naiale. Mais une bonne idée fructifie toujours quelque part. M. de Montazct, archevêque de Lyon, l'adopta; et ce respectable prélat forma, dans celte grande ville si remplie d'ouvriers , un institut de bienfesance en faveur des pauvres mères qui nourriraient leurs enfants : et voici quel en fut le résultat, tel que je le trouve dans le rapport suivant qui en fut publié en 1 786.

« On croit devoir annoncer ici un succès trop marqué pour qu'on puisse se flatter d'en obtenir autant chaque année , mais qui n'en est pas moins la preuve la plus éclatante de l'excellence de l'allaitement maternel. Depuis long-temps on avait généralement reconnu que sur les enfants nourris à la campagne il en mourait au moins un quart dans la pi^emière année; or , dans tout le cours de 1786, sur plus de cent enfants nourris par leurs wères aux frais de l'institut , il nen est mort que sept. Fourrait-on ne pas s'intéresser à un moyen de sauver la vie de tant d'enfants , surtout quand on pense qu'indépendamment de la première année , ceux qui ont puisé dans le sein maternel une constitution plus vigoureuse se conservent mieux dans les années suivantes, sont pour toute leur vie plus sains , et par conséquent plus heureux ? »

Ainsi une multitude d'enfants devinrent hommes, et durent la vie à Beaumarchais. Excepté M. de Montazefc et les directeurs de ce pieux institut , personne ne lui en sut gré; il n'en recueillit dans son pays que des injures. On grava, il est vrai, une fort belle estampe où l'on représenta Figaro ouvrant les prisons des pères de familles , et donnant de l'argent aux mères qui allaitaient. Ce fut la seule marque de reconnaissance qu'on

donna , dans Paris , à Beaumarchais pour cette idée utiîe. Les pauvres le bénissaient, le puLlic l'applaudissait^ les artistes et les acteurs s'enrichissaient de ses conceptions; les mers se couvraient de ses vaisseaux, le congrès des Américains lui adressait des remercîments , et ses ennemis le fesaient calomnier et cherchaient à irriter contre lui le roi, dont il multipliait les sujets en Recourant la pauvreté des mères.

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