GU.LANTES
voyent : et estoient si simples de penser qu'on ne leur osoit entamer aucun propos d'amours, si-non que de mesnageries, de leurs jardinages, de leurs chasses et oiseaux ; et, soubs ceste opinion et légère créance , se faisoient mieux cocus qu'ailleurs; car, partout, toute femme belle et habille, et aussy tout homme honneste et gallant, sçait faire l'amour, et se sçait accommoder. Pauvres fats et idiots qu'ils estoient! Et ne pouvoienl-ils pas penser que Venus n'a nulle demeure prefisse, comme jadis en Cypre, eu Pafos et Amatonle, et qu'elle habite partout, jusques dans les cabanes des pastres et girons des bergères, voire des plus simplettes?
Despuis quelque temps en ça, ils ont conimancé à perdre ces sottes opinions ; car, s'estaus apperceus que par-tout y avoit du danger pour ce triste cocuage, ils ont pris femmes partout où il leur a pieu et ont peu ; et si ont mieux faict : ils les ont envoyées ou menées à la cour, pour les faire valoir ou paroistre en leurs beaulés , pour en faire venir l'envye aux uns ou aux autres, afin de s'engendrer des cornes.
D'autres les ont envoyées, et menées playder et solliciter leurs procès, dont aucuns n'en avoietit nullement , mais faisoient croire qu'ils en avoient;ou bien s'ils en avoient, lesallongeoienl le plus qu'ils pou voient, pour allonger mieux leurs amours. Voire quelquesfois les marys laissoient leurs femmes à la garde du pallais, cl a la gallerie et salle, puis s'en alloient eu leurs maisons, ayansopiu ion qu'elles feroient mieux leurs besognes, et en gaigneroient mieux leurs causes : comme de vray , j'en sçay plusieurs qui les ont gaignées, mieux par la dextérité et beauté de leur devant, que par leur bon droicl; dont bien souvent en devenoieul enceintes; et, pour n'estre escandalisées (si les drogues avoient l'a i 1 1 y de leur vertu pour les eu garder), scncoui oient vistement en leurs maisous à leurs marys , feignans qu'elles alloient quérir des tilres et pièces qui leur faisoient besoin, ou alloient faire quelque enquestc, ou que c'estoil pour attendre la Saincl-Marlin , et que, durant les vacations, n'y pouvant rien servir, alloient au bouc, et voir leurs mesnages et leurs marys. Elles y alloienl de vray, mais bien enceintes.
Je m'en rapporte à plusieurs conseillers, rapporteurs et presidens, pour les bons mor-
PREMIER DISCOURS
ceaux qu'ils en ont tastés des femmes des gentilshommes.
— Il n'y a pas longtemps qu'une (rès-belle, honneste et grande dame, que j'ay cognue, allant aiosy solliciter son procès à Paris, il y eut quelqu'un qui dit : « Qu'y va-elle faire ? «Elle le perdra ; elle n'a pas grand droict. — Et «ne porte-elle pas son droict sur la beauté de «son devant, comme César portoit le sien sur le «pommeau et sur la poincie de son espée?»
Aiosy se font les gentilshommes cocus aux palais , en recompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les présidentes et conseillères. Dont aussy aucunes de celles-là a y je veu, qui ont bien vallu sur la monstre autant que plusieurs dames , demoiselles et femmes de seigneurs, chevalliers et grands gentilshommes de la cour, et autres.
— J'ay cognu une dame grande, qui a voit esté très-belle, mais la vieillesse l'a voit effacée. Ayant un procès à Paris, et voyant que sa beauté n'estoit plus pour ayder à solliciter et gaigner sa cause , elle mena avecques elle une sienne voisine , jeune et belle dame ; et pour ce l'appoincta d'une bonne somme d'argent , jusqu'à dix mille escus; et, ce qu'elle ne put ou eust bien voulu faire elle-mesme, elle se servit de ceste dame ; dont elle s'en trouva fort bien , et la jeune aussy; et tout en deux bonnes façons.
N'y a pas long-temps que j'ay veu une dame mere y mener une de ses filles , bien qu'elle fust maryée, pourluy ayder à solliciter son procès, n'y ayant autre affaire; et de faict elle est trèsbelle, et vaut bien la sollicitation.
—Il est temps que je m'arreste dans ce grand discours de cocuage; car enfin mes longues parollcs. tournoyées dans ces profondes eaux et ces grands torrens, seroient noyées; et n'aurais jamais faict, ny n'en sçaurois jamais sortir, non plus que d'un grand labyrinthe qui fut autresfois , encor que j'eusse le plus long et le plus fort fillet du monde pour guyde et sage conduicte.
Pour fin je concluray que, si nous faisons des maux , donnons des tourmens, des martyres et mauvais tours à ces pauvres cocus, nous en portons bien la folle enchère, comme l'on dit, et en payons les triples interests; car la pluspart de leurs persécuteurs et faiseurs d'amour, et decesdamerets. en endurent bien autant de
BIUNTOIU. II.
maux; car ils sont plus subjects à jalousies, mesmes qu'ils en ont des marys aussy bien que de leurs cor ri vais : ils portent des martels, des capriches, se mettent aux hasards en danger de mort, d'est ropi nue ns, de playes, d'affronts, d'offenses , de querelles , de craintes , peynes et mort; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs. Je ne conte pas la vérole, les chancres, les maux et maladies qu'ils y gaignent, aussy bien avecques les grandes que les petites; de sorte que bien souvent ils acheptent bien cher ce qu'on leur donne; et le jeu n'en vaut pas la chandelle.
Tels y en avons -nous veu misérablement mourir, qui estoient bastans pour conquérir tout un royaume; tesmoings lî de Bussy, le nompair de son temps , et force autres.
J'en alléguerais une infinité d'autres que je laisse en arrière, pour finir et dire, et admonester ces amoureux, qu'ils pracliquent le proverbe de Tltalien qui dit : Che molto guadagna cld piitana perde !
—Le comte Amé second disoit souvent :
Enjeu d'arme» cl d'amours, l'our une joie ocut doulourt.
usant ainsy de ce mot anticq pour mieux faire sa rime. Disoil-il encor que la colère et l'amour avoienl cela en soy fort dissemblable, que la colère passe tost et se desfait fort aysement de sa personne quand elle y est entrée, mais mal-aysement l'amour.
Voylà comment il se faut garder de cest amour, car elle nous couste bien autant qu'elle nous vaut , et bien souvent en arrive beaucoup de malheurs. Et pour parler au vray, la pluspart des cocus patiens out cent fois meilleur temps, s'ils se sçavoicnt cognoistre et bien s'entendre avecques leurs femmes, que les agents; et plusieurs en ay-jc veu qu'encor qu'il y a I las t de leurs cornes , se mocquoient de nous et se rioient de toutes les humeurs et façons de faire de nous autres qui traictons l'amour avecques leurs femmes; et mesmes quand nous avions à faire à des femmes rusées, qui s'entendent avecques leurs marys et nous vendent : comme j'ay cognu un fort brave et honneste gentilhomme qui, ayant longuement aymé une belle et honneste dame, et eu d'elle la jouissance,
• Qui perd une p. ... tfafioe beaucoup.
qu'il en dcsiroit y avoit longtemps, «'estant un jour apperceu que le mary et elle se mocquoient de luy sur quelque traict, il en prit un si grand despit qu'il la quitta, et fit bien; et, faisant un voyage lointain pour en divertir sa fantaisie, ne l'accosta jamais pins, ainsy qu'il me dit. Et de telles femmes rusées, fines et changeantes , il s'en faut donner garde comme d'une beste sauvage; car, pour contenter et appaiser leurs marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en prennent puis après d'autres, car elles ne s'en peuvent passer.
Si ay-jc cognu une fort bonnette et grande dame, qui a eu cela en elle de malheur, que, de cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon temps avoir, se sont morts tous les uns après les autres, non sans un grand regret qu'elle en portoit ; de sorte qu'on eusl dict d'elle que c'estoit le cheval de Sejan , d'autant que tous ceux qui montoient sur elle mouraient et ne vivoient guicres; mais elle avoit cela de bon en soy et ceste vertu, que, quoy qu'ayt esté, n'a jamais changé ny abandonné aucun de ses amys vivanfl pour en prendre d'autres; mais, eux venans à mourir, elle s'est voulu tousjours remonter de nouveau pour n'aller à pied; et aussy, comme disent les légistes, qu'il est permis de faire valoir ses lieux et sa terre par quiconque soit, quand elle est deguerpie de son premier maistre. Telle constance a esté fort en ceste dame recommandable; mais si celle-là a esté jusques-là ferme, il y en a eu une infinité qui ont bien brauslé.
Aussy, pour en parler franchement, il ne se faut jamais envieillir dans un seul trou, et jamais homme de cœur ne le fit : il faut eslre aussy bien advaiituricr deçà et delà, en amour comme en guerre, et en autres choses; car si l'on ne s'asscure que d'une seule ancre en son navire, venant à se décrocher, aysement ou le perd, et mesmes quand l'on est en pleine mer et en une tempeste, qui est plus subjecte aux orages cl vagues tempestueuses que non en une calme on en un port.
Et dans quelle plus grande et haute mer se sçauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire l'amour à une seule dame? Que si de soy elle n'a esté rusée du commancement, nous autres la dressons et l'affinons par tant de pratiques que nous menons avecques elle, dont
G ALLANTES.
bien souvent il nous en prend mal , en la fendant telle pour nous faire la guerre, l'ayant façonnée et aguerrie. Tant y a, comme disoit quelque gallant homme, qu'il vaut mieux se marier avecques quelque belle femme et honneste, encor qu'on soit en danger d'estre un peu touché de la corne et de ce mal de cocuage commun à plusieurs, que d'endurer tant de traverses à faire les autres cocus ; contre l'opinion de M. du Gua pourtant, auquel moy ayant tenu propos un jour de la part d'une grande dame qui m'en avoit prié, pour le maryer, me fit ceste response seulement : qu'il me pensoit de ses plus grands amys, et que je luy en faisois perdre la créance par tel propos, pour luy pourchasser la chose qu'il bayssoit plus, que le maryer et le faire cocu , au lieu qu'il faisoit les autres; et qu'il espousoit assez de femmes l'année, appelant le maryageun putanisme secret de réputation et de liberté, ordonné par une belle loy ; et que le pis en cela , ainsy que je voy et ay noté, c'est que la pluspart, voire tous, deceux qui se sont ainsy délectés à faire les autres cocus, quand ils viennent à se maryer, infailliblement ils tombent enmaryage, je dis en cocuage; et n'en ay jamais veu arriver autrement , selon le proverbe : Ce que tu feras à autruy, il te sera faict.
— Avant que finir je diray encor ce mot : que j'ay veu faire une dispute qui est encore indécise: en quelles provinces et régions de nostre chrestienueté et de nostre Europe il y a plus de cocus et de putains?
L'on dit qu'en Italie les damés sont fort chaudes, et , par ce, fort putains , ainsy que dit M. de Bezc en une epigramme; d'autant qu'où le soleil, qui est chaud, donne le plus, y eschauffe davantage les femmes, en usant de ce vers :
Credibile est ignés multiplicare mot '.
L'Espaigne est de mesmes, encor qu'elle soit sur l'occident ; mais le soleil y eschauffe bien les dames autant qu'en orient.
Les Flamandes, les Suisses, les Allemandes , Angloises et Escossoises, encor qu'elles tirent sur le midy et septentrion , et soient régions froides, n'en participent pas moins de ceste cha-
1 H ert à croire qu'il multiplie leur» feux.
PREMIER DISCOURS
leur naturelle, comme je les ay connues aussy chaudes que toutes les autres nations.
Les Grecques ont raison de l'cstre , car elles sont fort sur le levant. Ainsy souhaite-on en Italie Greca in letto : comme de vray elles ont beaucoup de choses et vertus attrayantes en telles , que , non sans cause , le temps passé elles ont esté les délices du monde, et en ont beaucoup appris aux dames italiennes et espaignolles, despuis le vieux temps jusqu'à ce nouveau ; si bien qu'elles en surpassent quasy leurs anciennes et modernes maistresses : aussy la reyne et imperiere des putains, qui esloit Venus, estoit Grecque.
Quant à nos belles Françaises, on les a veues le temps passé fort grossières , et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais, despuis cinquante ans en ça, elles ont emprunté et appris des autres nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraicts et de vertus, d'habits, de belles grâces, lascivetés, ou d'ellesmesmes se sont si bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu'elles surpassent toutes les autres en toutes façons; et, ainsy que j'ay ouy dire , mesmes aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres, outre que les mots de paillardise françois en la bouche sont plus paillards , mieux sonnans et esmouvans que les autres.
De plus, ceste belle liberté françoise , qui est plus à estimer que tout , rend bien nos dames plus désirables, accostables, aimables et plus passables que toutes les autres : et aussy que tous les adultères n'y sont si communément punis comme aux autres provinces, par la providence de nos grands sénats et législateurs françois, qui , voyans les abus en provenir par telles punitions, les ont un peu bridés, et un peu corrigé les loix rigoureuses du temps passé des hommes, qui s'estoient donnés en cela toute liberté de s'esbaltre et l'ont ostée aux femmes; si bien qu'il n'estoit permis à la femme innocente d'accuser son mary d'adultère, par aucunes lois impériales et canon (ce dit Cajetan). Mais les hommes fins firent ceste loy pour les raisons que dit ceste stance italienne, qui est (elle :
Perche, di quel che Natura concède Cel vieli tu , dura legge d'honoré.
Ella à noi libéral largo ne diede Com' agU ttUri animai legge d'amore.
Ma Ihuomo fraudulento, e tenta fede, Che fu legitlator di quttt' errore, l'edendo nostre forze e buona tchiena, Copri la sua debolezza con la pena '.
Pour fin , en France il fakt bon faire l'amour. Je m'en rapporte à nos authentiques docteurs d'amours, cl mesmes à nos courtisans, qui sçauront mieux sophistiquer là dessus que moy. Et, pour en parler bien au vray : putains par-tout, et cocus par-tout, ainsy que je le pui* bien lester, pour avoir veu toutes ces régions que j'ay nommées, et autres; et la chasteté n'habite pas en une région plus qu en Tau ire.
Si feray-je encor ceste question, et puis plus, qui possible n'a point esté recherchée de tout le monde, ny possible songée : à sçavoir mon, si deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il s'est veu et se void souvent aujourd'huy, couchées ensemble, et faisant ce qu'on dit, donna con donna, en imitant la docte Sapho lesbienne, peuvent commettre adultère, et entre elles faire leurs marys cocus?
Certainement, si l'on veut croire Martial en son premier livre, épigramme cxxix 2, elles commettent adultère; où il introduit et parle à une femme nommée Bassa, tribade, luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyoil jamais entrer d'hommes chez elle, de sorte qu'on la tenoit pour une seconde Lucrèce : mais elle vint à estre descouverte , en ce que l'on y voyoil aborder ordinairement force belles femmes et fille»; et fut trouvée qu'elle-mesme leur servoit et contrefaisoit d'homme et d'adultère, et se conjoignoil avecques elles; et use de ces mots geminos committere cunnos. Et puis s'escriant , il dit et donne à songer et deviner ceste énigme par ce vers latin :
illc, ubi vir non ett, ut tlt adulterium ».
Voylà un grand cas, dit-il, que, là ou il n'y a point d'homme, il y ayt de l'adultère.
1 O trop dure loi de l'honneur, pourquoi non» interdis-tu te à quoi doux excite la nalure? Die nous accorde aussi abondamment que libéralement, ainsi qu'a tous les animaux, l'usage de l'amour. Mais l'homme, trotnpour et perfide, ne connaissant que trop bien la viRueur de nos reins, a établi celte loi pleine d'erreur pour carbtr ainsi la faiblesse des siens.
1 C'est à dire épigramme xc, lir. i.
« La où il n'y a point d'homme on commet poyrtani l «dallé*».
«Tay cognu une courtisanncà Rome, vieille et rusée s'il en fut oncqurs, qui s'appelloit ilsabellc de Lune, espaignolle, laquelle prit en {telle amitié une courtisanne qui s'appelloit la Pandore, l'une des belles pour lors de tout Home, laquelle vint à eslre maryée avecques un 'sommellier de M. le cardinal d'Armagnac, sans pourtant se distraire de son premier mestier : taais ceste Isabelle l'entretenoit, et coueboit ordinairement avecques elle ; et, comme desbordée et désordonnée en paroi les qu'elle estoit, je lu y ay souvent ouy dire qu'elle la rendoit plus putain et luy faisoit faire des cornes à son mary que tous les ruffians que jamais elle avoit eu.
Je ne sçay comment elle entendoit cela , si ce n'est qu'elle se fondast sur ceste epigramme de Martial.
On dit que Sapbo de Lesbos a esté une fort bonne maistressc en ce mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a inventé, et que despuis les dames lesbiennes l'ont imitée en cela, et continué jusques aujourd'huy; ainsy que dit Lucian:que telles femmes sont les femmes de Lesbos , qui ne veulent pas souffrir les bommes, mais s'approchent des autres femmes , ainsy que les hommes mesmes. Et telles femmes qui ayment cest exercice ne veulent souffrir les bommes, mais s'adonnent ù d'autres 'femmes, ainsy que les hommes mesmes, s'appellent tribades, mot grec dérivé, ainsy que j'ay appris de Grecs, de rpte», rfifito, qui est autant à dire que fricare, frayer, ou friquer, ou s'entrefrotter; et tribades se disent fricatrices, en françois fricatrices, ou qui font la friquarelle en mestier de donne con donne, comme l'on l'a trouve ainsy aujourd'huy.
Juvenal parle aussy de ces femmes quand il dit : frictum Grissantis adorât, parlant d'une pareille tribade qui adoroil et aymoit la frirarelle d'une grissanle.
Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre; et dit ainsy, que les femmes viennent mutuellement à conjoindre comme les hommes, conjoignans des instrumens lascifs, obhcam et monstreux, faicts d'une forme stérile. Va ce nom , qui rarement s'entend dire de ces fricarellcs, vacque librement par-tout, et qu'il faille que le sexe féminin soit Filenes, qui faisoit l'action de certaines amours nommasses. Toules-
GALLANTES.
fois il adjousle qu'il est bien meilleur qu'une
femme soit adonnée à une libidineuse affection de faire le masle , que n'e>t à l'homme de s'effeminer; tant il se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela , qui contrefaict ainsy l'homme , peut avoir réputation d'estre plus valeureuse et courageuse qu'une autre, ainsy que j'en ay cognu aucunes, tant pour leurs corps que pour l'ame.
En un autre endroict, Lucian introduit deux dames devisantes de cest amour; et une demande à l'autre si une telle avoit esté amoureuse d'elle, et si elle avoit couché avecques elle, et ce qu'elle luy avoit faict. L'autre luy répondit librement : a Premièrement , elle me a baisa ainsy que font les hommes , non pas scu- «Jement en joignant les lèvres, mais en ouvrant aussy la bouche, cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche; et, encor qu'elle «n'eust point le membre viril, et qu'elle fust «semblable à nous autres, si est-ce qu'elle diasoit avoir le cœur, l'affection et tout le reste a viril ; et puis je l'euibrassay comme un homme, «et elle me le faisoit, me baisoit et allentoit «(je n'entends point bien ce mot); et me sera- «bloit qu'elle y prit plaisir outre mesure; et acohabita d'une certaine façon beaucoup plus «agréable que d'un homme. » Yoy là ce qu'en dit Lucian.
Or, à ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs endroicls et régions force telles daines lesbiennes, en France, en Italie cl en Espaignc , Turquie, Grèce cl autres lieux. Et où les femmes sont recluses , et n'ont leur entière liberté, cest exercice s'y continue fort; car telles femmes bruslantes dans le corps, il faut bien, disentelles, qu'elles s'aydent de ce remède, pour se rafraischir un peu, ou du tout qu'elles bruslent.
Les Turcques vont aux bains plus pour ceste paillardise que pour autre chose; s'y adonnent fort. Mesmes les court isannes , qui ont les hommes à commandement et à toute heure , encor usent-elles de ces friquarellcs , s'entrecherchent et s'enir'ayment les unes les autres, comme je l'ay ouy dire à aucunes en Italie et en Espaignc. En nostre France , telles femmes sont assez communes; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas long-temps qu'elles s'en sont raeslées, mesmes que la façon en a esté portée
PREMIER
d'Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.
— J'ay ouy conter à feu M. de Clermont- Tallard le jeune, qui mourut à La Rochelle, qu'estant petit garçon, et ayaut l'honneur d'accoropaiguer M. d'Anjou, despuis nostre roy Henry troisiesme, en son estude, et estudier avecques luy ordinairement, duquel M. de Gournay estoit précepteur, un jour, estant à Thoulouse , estudiant avecques son dict maistre dans son cabinet , et estant assis dans un coin à part, il vid, par une petite feule (d'autant que les cabinets et chambres estoient de bois, et avoient esté faicts à l'improvisle et à la haste, par la curiosité de M. le cardiual d'Armaignac, archevesque de là , pour mieux recevoir et accommoder le roy et toute sa cour), dans un autre cabinet , deux fort grandes dames, toutes retroussées et leurs calleçons bas, se coucher l'une sur l'autre, s'entre-baiser en forme de colombe, se frotter, s'entre-friquer, bref se remuer fort, paillarder, et imiter les hommes; et dura leur esbattement près d'une bonne heure, s'eslans si très-fort eschauffées et lassées, qu'elles en demeurèrent si rouges et si en eau , bien qu'il fist grand froid, qu'elles n'en peurent plus et furent contraincies de se reposer autant. Et disoit qu'il veid jouer ce jeu quelques autres jours, tant que la cour fut là, de niesme façon; et oneques plus n'eut- il la commodité de voir cest esbattement, d'autant que ce lieu le favorisoit en cela, et aux autres il ne put.
Il m'en contoit encor plus que je n'eu ose escrire , et me nommoit les dames. Je ne sçay s'il est vray ; mais il me l'a juré et affirmé cent fois par bons sermens. Et, de faict, cela est bien vray-semblable; car telles deux dames ont bien eu tousjours ceste réputation de faire et coutinuer l'amour de cestc façon , et de passer ainsy leur temps.
J'en ay cognu plusieurs autres qui ont traicté de mesmes amours, entre lesquelles j'en ay ouy conter d'une de par le monde, qui a esté fort superlative en cela, et qui ayinoit aucunes daines, les honnoroit et les servoit plus que les hommes, et leur faisoit l'amour comme un homme à sa maistresse; et si les prenoit avecques elle, les entretenoil à pot et ù feu, ci leur donnoil ce qu'elles vouloient. Son mary en estoit très-aysc et fort content, ainsy que beau-
D1SCOURS. 277
coup d'autres marys que j'ay vous, qui estoient fort ayses que leurs femmes menassent ces amours plustost que celles des hommes (n'en pensans leurs femmes si folles ny putains). Mais je croy qu'ils sont bien trompés; car ce petit exercice, à ce que j'ay ouy dire, n'est qu'un apprentissage pour venir à celuy grand des hommes; car, après qu'elles se sont eschauffées et mises bien en rut les unes les autres , leur chaleur ne se diminuant pour cela, faut qu'elles se baignent par une eau vive et
' courante, qui raFfraischit bien mieux qu'une eau dormante, ainsy que je tiens de bons chirurgiens; et veu que, qui veut bien panser et guérir une playe, il ne faut qu'd s'amuse a la medicamenter cl nettoyer alentour ou .sur le bord ; mais il la faut sonder jusques au fonds, et y mettre une sonde et une tente bien advant.
Que j'en ay veu de ces lesbiennes , qui , pour toutes leurs fricarelles et entre -froliemens, n'en laissent d'aller aux hommes! meMnesSapho,
I qui en a esté la maistresse, ne se mit-elle pas à aymer son grand amy Phaon, après lequel elle mouroit? Car, enfin, comme j'ay ouy raconter à plusieurs dames, il n'y a que les hommes ; et que de tout ce qu'elles prennent avecques les autres femmes , ce ne sonl que des ti rouera pour s'aller paistre de gorges-chaudes avecques les hommes : et ces fricarelles ne leur servent qu'à faute des hommes. Que si elles les trouvent a propos et sans cscandalc, elles Iairroit-nt bien leurs compaignes pour aller à eux et leur sauter au collet.
J'ai cognu de mon temps deux belles et honnestes damoiscllcs de bonne maison, toutes deux cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans un mesme lie t l'espace de trois ans, s'accoutumèrent si fort à ceste fricarcllc, qu'aprè.s s'eslrc imaginées que le plaisir estoit assez maigre et imparfaiclau prix de celuy des hommes, se mirent à le taster avecques eux, cl eu devindrent très-bonnes pulaius; cl confessèrent après à leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauchées et csbranlées à cela que ceste fricarelle, la délestant pour en avoir esté la seule cause de leur desbauche. Et, nonobstant, quand elles se rrnconlroicnt , ou avecques d autres, elles prenoient tousjours quelque repas de ceste fricarcllc, pour y prendre tousjours plus grand appétit de l'autre avecques les hom-
mes. Et c'est ce que dit une fois une taonneste riamoiselle que j'ay cognue, à laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne faisoit point ceste fricarelle avecques sa compaigne, avecques qui elle couchoit ordinairement «Ah ! non, dit» «elle en riant, j'ayme trop les hommes;» mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.
Je sçay un honneste gentilhomme, lequel, désirant un jour à la cour pourchasser en maryageune fort honneste damoiselle,en demanda l'advisa une sienne parente. Elle luy dit franchement qu'il y perdroit son temps; «d'autant, ■ me dit-elle, qu'une telle dame, qu'elle me «nomma, et de qui j'en sçavois des nouvelles, «ne permettra jamais qu'elle se marye.» J'en connus soudain l'encloueure, parce que je sçavois bien qu'elle tenoit ceste damoiselle en ses délices à pot et à feu , et la gardoit précieusement pour sa bouche. Le gentilhomme en remercia sadicte cousine de ce bon advis , non sans luy faire la guerre en riant , qu'elle parloit ainsy en cela pour elle comme pour l'autre; car elle en tiroit quelques petits coups en robbe quelquesfbis : ce qu'elle me nia pourtant.
Ce traict me faict ressouvenir d'aucuns qui ont ainsy des putains à eux. qu'ils ayment tant, qu'ils n'en feraient part pour tous les biens du monde , fust à un prince , à un grand , fust à leur compaignon , ny à leur amy, tant ils en sont jaloux, comme un ladre de son barillet; encor le presentc-il à boire à qui en veut.
Mais ceste dame vouloit garder ceste damoiselle toute pour soy, sans en départir à d'autres : pourtant si la faisoit-elle cocue à la dérobade avecques aucunes de ses compaignes.
On dit que les belettes sont touchées de cest amour, et se plaisent de femelles à femelles à s'enirc-conjoindre et habiter ensemble; .si que, par lettres hierop,lyfiques , les femmes s'entreaymantes de cest amour estoient jadis représentées par des belettes.
J'ay ouy parier d'une dame qui en nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cest amour, et prenoit plaisir de voir ainsy ses petites bestioles s'entrehabiter.
Voicy un autre poinct : c'est que ces amours féminines se traictent en deux façons, les unes par fricarelles, et par, comme dit ce poète, geminos committere cunnos.
Ceste façon n'apporte point de dommage,
GALLANTES.
S ce disent aucuns, comme quand on s'ayde d'ins-
[ trumens façonnés en , mais qu'on a voulu
appeler des godemichys i.
J'ay ouy conter qu'un grand prince, se doubtant de deux dames de sa cour qui s'en aydoient, leur ht faire le guet si bien qu'il les surprit, tellement que l'une se trouva saisie et accommodée d'un gros entre les jambes, gentiment attaché avecques de petites bandelettes à l'entour du corps, qu'il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle n'eut loi- I sir de l'oster; tellement que ce prince la contraignit de luy monstrer comment elles deux se le faisoient.
On dit que plusieurs femmes en sont mortes, pour engendrer en leurs matrices des apostume* faict es par mouvemens et frotteraens point naturels.
J'en sçay bien quelques-unes de ce nombre , dont ç'à esté un grand dommage, car c'estoient de très-belles et honnestes dames et damoiselles , qu'il eust bien mieux vallu qu'elles eussent eu compaignie de quelques honnestes gentilshommes, qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et resusciter, ainsy que j'espere le dire ailleurs; et mesmes, que , pour la guerison de tel mal, comme j'ay ouy conter à aucuns chirurgiens, qu'il n'y a rien plus propre que de les faire bien nettoyer là-dedans par ces membres naturels des hommes, qui sont meilleurs que des pesseres qu'usent les médecins et chirurgiens, avecques des eaux à ce composées; et toutesfois il y a plusieurs femmes, nonobstant les inconveniens qu'elles en voyent arriver souvent, si faut-il qu'elles en ayent de ces engins contrefaicts.
—J'ay ouy faire un conte, moy estant lors à la cour, que la reyne mere ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de tous ceux qui estoient logés dans le F/nivrc, sans espargner dames et filles, pour voir s'il n'y avoit point d'armes cachées et mesmes des pistolets, durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvée saisie dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets, mais de quatre gros g gentiment
façonnés, qui donnèrent bien de la risée au monde, et à elle bien de l'estonnement.
1 Par corruption pour gaude mUU.
PREMIER
Je cognois la daraoisclle : je croy qu'elle vit encor; mais elle n'eut jamais boa visage. Tels instrumens enfin sont très-dangereux. Je feray encor ce conte de deux dames de la cour qui s'en tre-ay moient si fort , et estoient si chaudes à leur mestier, qu'en quelque endroict qu'elles fussent, ue s'en pou voient garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques signes d'amourettes ou de baiser; qui les escandalisoient si fort, et donuoient à penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve, et l'autre maryée; et comme la maryée , uo jour d'une grand magnificence, se fust fort bien parée et habillée dune robbe de loille d'argent, ainsy que leur maistresse estoil allée à vespres, elles entrèrent dans son cabinet, et sur sa chaise percée se mirent à faire leur fricarelle si rudement et si impétueusement, qu'elles en. rompit soubs elles, et la dame maryée qui faisoil le dessous tomba avecques sa belle robbe de loille d'argent à la renverse, tout à plat sur l'ordure du bassin, si bien qu'elle se gasla et souilla si fort , qu'elle ne sceut que faire que s'essuyer le mieux qu'elle peut, se trousser, et s'en aller à grande haste changer de robbe dans sa chambre , non sans pourtant avoir esté apperceue et bien sentie a la trace, taul elle puoit : dont il en fut ry assez par aucuns qui en sceurent le conte ; mesmes leur maistresse le sceut, qui s'en aydoit comme elle, et en ryt son saoul. Aussy - il falloit bien que ceste ardeur les maistrisasl fort, que de n'attendre un lieu et un temps à propos , sans s'cscandaliser. Encor excuse-on les filles et femmes veufves pour ayraer ces plaisirs frivolles et vains, aymaus bien mieux s'y adonner et en passer leurs chaleurs, que d'aller aux hommes et se faire engroisser et se deshonnorer, ou de faire perdre leur fruict, comme plusieurs ont faict et font ; et ont opinion qu'elles n'en offensent pas tant Dieu, et n'en sont pal tant putains comme avecques les hommes: aussy y a-il bien de la différence de jetter de l'eau dans un vase, ou de l'arrouser seulement alentour et au bord. Je m'en rapporte à elles. Je ne suis pas leur censeur ny leur mary, s'ils le trouvent mauvais, encor que je n'en ay point veu qui ne fussent irès-ayscs que leurs femmes s'amourachassent de leurs compaignes, et qu'ils voudraient qu'elles ne fussent jamais plus adultères qu'en ccsle façon ; comme de vray, telle
cohabitation est bien différente de celle d'avecques les hommes, et, quoy que die Mai liai, ils n'en sont pas cocus pour cela. Ce n'est pas texte d'évangile, que celuy d'un poète fol. Doncqucs, comme dit Lueian , il est bien plus beau qu'une femme soit virile ou vraye amazone, ou soit ainsy lubrique, que non pas un homme soit féminin, comme un Sardanapale et Ileliogabalc, ou autres force leurs pareils; car d'autant plus qu'elle tient de l'homme, d'autant plus elle est courageuse : et de tout cecy je ni 'eu rapporte à la décision du procès.
M. de Gua et moy lisions une fois un petit livre en italien, qui s'intitule de la Beauté t faict eu dialogue par le seigneur Angello Fiorenzollc, Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu'aucunes femelles qui furent faicles par Jupiter au commandement , furent créées de ceste nature, qu'aucunes se mirent à aymer les hommes, et les autres la beauté de l'une et de l'autre; mais aucunes purement et sainctement, comme de ce genre s'est trouvée de nostre temps, comme dit l'authcur, la trèsillustre Marguerite d'Austrie 1 , qui ayma la belle Laodamie, forte en guerre; les autres lascivement et paillardement, comme Sapho lesbienne, et de nostre temps à Rome la grande courlisanne Cécile venctienne; et icellcs de nature hayssent à se raaryer, et fuyent la conversation des hommes tant qu'elles peuvent.
La-dessus M. de Gua reprit Faulhcur, disant que cela estoil faux que ceste belle Marguerite aymast ceste belle dame de pur et saincl amour; car puisqu'elle l'avoit mise pluslost sur elle que sur d'autres qui pouvoient estre aussy belles et vertueuses qu'elle, il estoil à présumer que c'estoit pour s'en servir en délices, ne plus ne moins comme d'autres; et pour eu couvrir sa lasciveté, elle disoit et publiait qu'elle l'aymoit sainctement , ainsy que nous en voyons plusieurs ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots.
Yoylà ce qu'en disoit M. de Gua; et qui en voudra outre plus en discourir là-dessus, faire se peut.
Ceste belle Marguerite fut la plus belle princesse qui fut de son temps en la clireslienté. Ainsy, beautés et beautés s'eutre-ayment
1 Née le lujdimei 1480, morU le l*' décembre
de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus que de l'autre.
Elle fut rcmaryée en tierces nopces, ayant en première espousé le roy Charles huitième, en seconde Jean, fils du roy d'Aragon, et en troisiesme avecques le duc de Savoye, qu'on appelloit le Beau ; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair et le plus beau couple du monde; mais la princesse n'en jouit guieres de cette copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont elle en porta les rcgreis très-exlresmes, et pour ce ne se remarya jamais.
Elle fit faire baslir coste belle église qui est vers Bourg en Bresse , l'un des plus beaux et plus superbes bastimens de la chrcslirnlé. Elle csloil lanie de l'empereur Charles-Quint , et assista bien à son nepveu ; car elle vouloit tout appaiser, ainsy qu clic et madame la régente au traité de Cambray firent, où toutes deux se virent et s assemblèrent là , où j'ay ouy dire aux anciens et anciennes qu'il faisoit beau voir ces deux grandes princesses.
Corneille Agrippa a faicl un petit traicté de la vertu des femmes ,et tout en la louange de ceste Marguerite. Le livre en est très-beau, oui ne peut eslre aulrc pour le beau subject, <?t pour l'aullicur, qui a esté un très-grand personnage.
— J'ay ouy parler d'une grande dame princesse, laquelle , parmy les filles de sa suite , elle en aymoit une par-dessus toutes et plus que V:s autres; en quoy on s'estonnoit, car il y en *oil d'autres qui la surpassoient en tout; mais enfin il fut trouvé et descouvert qu'elle estoit hermafrodile, qui luy donnoit du passe-temps sans aucun inconvénient ny cscandale. C'estoit bien autre chose qu'à ces tribades : le plaisir penelroit un peu mieux.
J'ay ouy nommer une grande qui est aussy hermafrodile, et qui a ainsy un membre viril, mais fort petit, tenant pourtant plus de la femme, car je l'ay veue très-belle. J ay entendu d'aucuns grands médecins qui en ont veu assez de telles, et sur-tout très-lascives.
Voylà enfin ce que je diray du subject de ce chapitre, lequel j'eusse peu allonger mille fois plus que je n'ay faict, ayant eu matière si ample et si loojue , que si tous les cocus et leurs femmes qai les font se teuoient tous par la
GALLANTES.
main , et qu'il s'en penst faire un cerde, je croy qu'il seroil assez bastant pourentourner et circuir la moictié de la lerre.
-- Du temps du roy François fat une vieille chanson , que j'ay ouy conter à une fort honneste et ancienne dame, qui disoit :
Mai» quand viendra la uison
Que le* cocu» «'assembleront ; Le mien ira devant, qui portera la bannière; Les autre» suivront après, le vosirc sera au darrierc.
l.i procession en sera grande.
L'on y verra une iret-Iougue bande.
Je ne veux pourtant taxer beaucoup d'honnestes et sages femmes roaryées , qui se sont comportées vertueusement et consomment en la foy sainctement promise à leurs marys; et eu espère faire un chapitre à part à leur louange, et faire mentir maislre Jean de Mun l, qui, en son Roman de la Rose, dit ces mots : «Toute» vous autres femmes
Vou» estes, voui serez, vous fuslcs, De taict ou de volonle. pules;.
dont il encourut une telle inimitié des dames de la cour pour lors, qu'elles, par une arrestée conjuration et avys de la reyne, entreprirent un jour de le fouetter, et le despouillerent tout nud ; et estans prestes à donner le coup, il les pria qu'au moins celle qui estoit la plus grande putain de toutes commançast la première : chacune, de boni e, n'osa commancer; et par ainsy il esvila le fouet. J'en ay veu l'histoire représentée dans une vieille tapisserie des vieux meubles du Louvre.
J'aymerois autant un prescheur qui , preschanl un jour en une bonne compaignie, ainsy qu'il reprenoit les mœurs d'aucunes femmes, et leurs marys qui enduroient estre cocus d'elles, il se mit à crier : a Ouy, je les cognois, je les «vois, cl m'en vais jetter ces deux pierres à la « teste des plus grands cocus de la compaignie; » et , faisant semblant de les jetter, il n'y eut homme du sermon qui ne baissast la teste, ou mist son manteau , ou sa cape , ou son bras audevant , pour se garder du coup. Mais luy, les retenant , leur dit : «Ne vous dis-je pas? je pen- «sois qu'il n'y eust que deux ou trois cocus en « mon sermon ; mais , à ce que je vois , il n'y eu «a pas un qui ne le soit. »
Or, quoy que disent ces fols, H y a de fort sages et honnestes femmes, auxquelles, s'il fal-
• Mebun ou Meuc.
PREMIER
lait livrer baltaille à leurs dissemblables , elles l'emporteraient, non pour le nombre, mais par la vertu, qui combat el abat son contraire aysement.
Et si ledict maistre Jean de Mun blasme celles qui sont de volonté putes, je trouve qu'il les faut plustost louer et exaller jusqu'au ciel, d'autant que si elles brusleut si ardemment daus le corps et dans l'ame, ne venant point aux effects, font paroislre leur vertu, leur constance et la générosité de leur cœur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux et flammes, comme un phénix rare, que de forfaire ny souiller leur honneur, et comme la blanche hermine, qui ayrac mieux mourir que se souiller (devise d'une trèsgrande dame que j'ay cognue, mais mal d'elle pracliquée pourtant), puisque estant en leur puissance d y pouvoir remédie r, se commandent si généreusement , et puisqu'il n'y a plus belle vertu ny victoire que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous en avons une histoire trèsbelle, dans les Cent nouvelles de la reyne de Navarre, de ceste honneste dame de Pampclune , qui, estant dans son ame et de volonté pute, et bruslant de l'amour de M. d'Avanes , si beau prince , elle ayma mieux mourir dans son feu que de chercher son remède, ainsy qu'elle luy sceul bien dire en ses derniers propos de sa mort.
Ceste honneste et belle dame se donuoit bien la mort très-iniquement et injustement ; et, comme j'ouys dire sur ce passage à un honneste homme et honneste dame, cela ne fut point sans offenser Dieu, puisqu'elle se pou voit délivrer de la mort. Et se la pourchasser et avancer ainsy, cela s'appelle proprement se tuer soy-mesme ; ainsy qu'il y a plusieurs de ses pareilles qui , par ces grandes coutinenecs et abstinences de ce plaisir, se procurent la mort , et pour l'ame et pour le corps.
— Je liens d'un très-grand médecin (el pense qu'il en adonné telle leçon et instruction à plusieurs honnesles dames): que les corps humains ne se peuvent jamais guieres bien porter, si tous leurs membres et parties, despuis les plus grandes jusqu'aux plus petites , ne font ensemblement leurs exercices et fonctions, que la sage nature leur a ordonné pour leur santé , et n'en fassent une commune accordance, comme d'un concert de musique , n'estant rai-
DISCOIRS. 281
son qu'aucune desdictes parties et membres travaillent, et les autres ebaument; ainsy qu'en une république il faut que tous officiers , artisans, manouvriers et autres , fassent leur besoigne unanimement, sans se reposer ny se re- I mettre les uns sur les autres , si l'on veut qu'elle aille bien, et que son corps demeure sain et entier : de mesmes est le corps humain.
Telles belles dames, putes dans l'ame et chastes du corps, méritent d'éternelles louanges; mais non pas celles qui sont froides comme marbre, molles, lasches et immobiles plus qu'un rocher, et ne tiennent de la chair, n'ayant aucuns senti mens (il n'y en a guieres pourtant), qui ne sont point ny belles ny recherchées, et, comme dit le poêle ,
a chaste qui n'a jamais esté priée. » Sur quoy je cognois une grande dame qui disoil à aucunes de ses compaignes qui estoient belles :« Dieu «m'a faict une grande grâce de quoy il ne m'a «faict belle comme vous autres, mes dames; car «aussy bien que vous j'eusse faict l'amour, et « fusse esté pute comme vous. » A cause de quoy peut-on louer ces belles ainsy chastes, puisqu'elles sont de telle nature.
Bien souvenl aussy sommes-nous trompés en telles dames; car aucune y en a qu'à les voir mesmes mineuses, piteuses, marmileuses, froides , discrètes , serrées el modestes en leurs parolles et en leurs habits reformés, qu'on les , prendrait pour des saincles et très -prudes femmes, qui sont au dedans et par volonté, et au dehors par bons cffecls, bonnes putains.
D'autres en voyons-nous qui , par leur gentillesse et leurs parolles follastres, leurs gestes gays et leurs babils mondains et affectés , on les prendroit pour fort debauschées, et prestes pour s'adonner aussy tost; mais pourtant de leurs corps sonl fort femmes de bien devant le monde : en cachette , il s'en faut rapporter à la vérité aussy cachée.
J'en alléguerais force exemples que j'ay veu et secu; mais je me contenlcray d'alléguer cestuy-cy, que Tite-Live allègue, et Bocace encor mieux, d'une gentille dame romaine nommée Claudie Quiniiennc , laquelle , paraissant dans Rome par-dessus toutes les autres en ses habits pompeux et peu modestes, et en ses
282 DES DAMRS
façons frayes et libres , mondaine plus qu'il ne falloit , acquit très-mauvais bruict touchant son honneur; mais, le jour venu de la réception de la déesse Cybclle, elle l'esteignit du tout; car elle eut l'honneur et la gloire, par-dessus tontes les autres, de la recevoir hors du ba(teau,la toucher et la transporter à la ville; dont tout le monde en demeura estonné ; car il avoit esté dict que le plus homme de bien et la plus femme de bien estoient dignes de ceste charge.
Voylà comme le monde est Fort trompé en plusieurs de nos dames. L'on doit premièrement fort les cognoistre et examiner avant que les juger, tant d'une que de l'autre sorte.
— Si faut-il , avant que fermer ce pas, que je die une autre belle vertu et propriété que porte le cocuage, que je tiens d'une fort honneste et belle dame de bonne part , au cabinet de laquelle estant un jour eutré , je la trouvay sur Je point qu'elle venoit d'achever d'escrirf un conte de sa propre main, qu'elle me monstra fort librement, car j'estois de ses bons amys, et ne se cachoit point de moy : elle estoit fort spirituelle et bien disante, et fort bien duite & l'amour; et le commandement du conte estoit tel :
ail semble, dit-elle, qu'enlr'autres belles «propriétés que le cocjuage peut apporier, c'est «ce beau et bon subject par lequel on peut bien i Cognoistre combien gentiment l'esprit s'exerce «pour le plaisir et contentement de la nature «humaine, d'autant que c'est luy qui veille, et «qui invante et façonne l'artifice nécessaire à y « pourvoir, sans que la nature y fournisse que le «désir et l'appétit sensuel, comme l'on peut «cacher par lant de ruses et astuces qui se prac- «tiquent au mestier de l'amour, qui estceluy «qui imprime les cornes ; car il faut tromper un «mary jaloux, soupçonneux et collere; il faut « tromper et voiler les yeox des plus prompts à «recevoir du mal, et pervertir les plus curieux «de la cognoissance de la vérité; faire croire de «la fidélité là où il n'y a que toute déception ; «plus de franchise là où il n'y a que dissimulation et crainte, et plus de crainte là où il y a « plus de licence : bref, par toutes ces difficultés, «et pour venir dessus ces discours , ce ne sont « pas actes à quoy la vertu naturelle puisse par- « venir; il en faut donner davantage à l'esprit , « lequel fournit le plaisir et bastit plus de cornes «que le corps qui les plante cl cheville. »
GALLANTES.
[ Voylà les propres mots du discours de ceste dame, sans les changer aucunement, qu'elle fait au commancement de son conte, qui se faisoit d'elle-mesme; mais elle l'adombroit par d'autres noms; et pois, poursuivant les amours de la dame et du seigneur avecques qui elle avoit à faire, et pour venir là et à la perfection , elle allègue que l'apparence de l'amour n'est qu'une apparence de contentement. Il est du tout sans forme jusqu'à son entière jouissance et possession, et bien souvent l'on croit qu'elle soit venue à ceste extrémité, que Ton est bien loin de son compte; et, pour recompense, il ne reste rien que le temps perdu , duquel on porte un extresme regret. (Il faut bien peser et noter ces dernières parollcs, car elles portent coup, et de quoy à blasonner.) Pourtant il n'y a que la jouissance en amour et pour l'homme et pour la femme, pour ne regretter rien du temps passé. Et pour ce , ceste honneste dame qui escrivoit ce conte, donna un rendez-vous à son serviteur dans un bois, où souvent s'alloit pourmener en une fort belle allée , à l'entrée de laquelle elle laissa ses femmes , et le va trouver sous un beau et large chesne ombrageux; car c'estoit en esté 1 «Là où, dit la dame en son
■ conte, par ces propres mots, il ne faut point «doubter la vie qu'ils démenèrent pour un peu, «et le bel autel qu'ils dressèrent au pauvre
■ mary au temple deCeraton, bien qu'il» ne «fussent en Delos , qui estoit faict tout de cor- «nes : pensez que quelque bon compaignon «l'a voit fondé.»
Voylà comment ceste dame se moquoit de son mary, aussy bien en ses escrits comme en ses délices et effects. Et qu'on note tous ses mots, ils portent de l'efficace, estans prononcés mesmes et escrits d'une si habille et honneste femme.
Y& conte en est très-beau , que j'eusse volontiers icy mis et inséré; mais il est trop long, car les pourparlers , avant que venir là , sont fort beaux et longs aussy, reprochant à son serviteur, qui la h un >it extresmement, qu'il y avoit en luy plus d'œuvre de naturelle et nouvelle passion qu'aucun bien qui fust en elle, bien qu'elle fust des belles et bonnestes; et , pour vaincre ceste opinion , il fallut au serviteur faire de grandes preuves de son amour, qui sont fort bien spécifiées en ce conte : et puis estant d'ac-
PREMIER
cord , Von y voit des rases , des finesses et tromperies d'amour en toutes sortes, et contre le mary et contre le monde, qui sont certes fort belles et très-fines.
Je priay ces te honneste dame de me donner le double de ce conte; ce qu'elle fit très- volontiers, et ne voulut qu'autre le doublast qu'elle, de peur de surprise, que je garde fort précieusement.
Geste dame avoit raison de donner ceste vertu et propriété au cocuage; car, avant que se mettre à l'amour, elle esloit fort peu habile ; mais l'ayant traicté, elle devint Tune des spirituelles et habilles femmes de France, tant pour ce subject que pour d'autres. Et de faict , ce n'est pas la seule que j'aye veue qui s'est habilitée pour avoir traicté l'amour, car j'en ayveu une infinité très-sottes et mal-habiles à leur commancement; mais elles n'avoient demeuré un an à l'académie de Gupidon et de Venus madame sa merc, qu'elles en sortoient trèsbabilles et très -hou nés tes femmes en tout; et quant à moy je n'ay veu jamais putain qui ne fust très-babil le et qui ne levast la paille.
— Si feray-je encor ceste question : en quelle saison de l'année se fait plus de cocus, et laquelle est plus propre à l'amour, et à esbranler une fille, une femme ou une vefve? Certainement la plus commune voix est qu'il n'y a pour cela que le printemps, qui esveille les corps et le» esprits endormis de l'hyver fascheux et mélancolique; et puisque tous les oiseaux et animaux s'en resjouissent et entrent tous en amours, les personnes qui ont autre sens et sentiment s'en ressentent bien davantage, et sur- tout les femmes (selon l'opinion de plusieurs philosophes et médecins), qui entrent lors en plus grande ardeur et amour qu'en tout autre temps, ainsy que je l'ay ouy dire à aucunes honnestes et belles dames, et mesmes à une grande qui ne failloit jamais, le printemps venu , en estre plus touchée et picquée qu'en autre saison; et disoit qu'elle sentoit la pointe de l'herbe, et bannissoit après comme les jumens et chevaux , et qu'il falloit qu'elle en tastast, autrement elle s'amaigriroit ; ce qu'elle faisoit , je vous en asseure , et devenoit lors plus lubrique.
Auasy, trois ou quatre amours nouvelles que je luy ay veu faire en sa vie , elle les a faictes au printemps; et non sans cause; car, de tous les mois de l'an, avril et roay sont les plus con-
sacrés et dédiés à Venus, où lors les belles dames s'accommancent , plus que devant, à s'accommoder, dorloter, et se parer gentiment, se coiffer follastrement , se vestir légèrement; qu'on dirait que tous ces nouveaux changemens, et d'habits et de façons, tendent tous à la lubricité, et à peupler la terre de cocus, marchant dessus, aussy bien que le ciel et l'air en produisent de volans en avril et en may.
De plus ne pensez pas que les belles femmes, filles ou vefves, quand elles voyent de toutes parts en h ui s pourmenades de leurs-bois, de leurs fbrests, garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres lieux récréatifs, les animaux et les oiseaux s'entre-faire l'amour et lascivement paillarder, n'en ressentent d'estranges picqures en leur chair, et n'y veulent soudai n rapporter leurs remèdes. Et c'est l'une des persuasives remonstrances qu'aucuns amans et aucunes amantes s'entrefont , s'entrevoyans sans chaleur, ny flamme, ny amour; en leur remonstrant les animaux et oyseaux , tant des champs que des maisons, comme des passereaux et pigeons domestiques et lascifs, ne faire que paillarder, germer, engendrer, et foisonner jusqu'aux arbres et plantes. Et c'est ce que scout dire un jour une génie dame espaignollc à un cavallier froid ou trop respectueux : Ça, gentil caval* lero, mira como los amores de todas suerles se tratan y triunfan en este verano,y V. S. queda flacoy abatidot C'est-à-dire: a Voyci », « gentil cavallier, comme toutes sortes d'amours a se mennent et triomphent en ceste prime; et t vous demeurez flac et abattu. »
Le printemps passé fait place à l'esté, qui vient après et porte avecques soy ses chaleurs : et ainsy qu'une chaleur amené l'autre, la dame par conséquent double la sienne; et nul rafraîchissement ne la luy peut oster si bien qu'un bain chaud et trouble de sperme veneriq. Ce n'est pas contraire par son contraire se guérir, ains semblable par son semblable; car, bien que tous les jours elle se baignast et plongeast dans la plus claire fontaine de tout un pays, cela n'y sert, ny quelques légers habillemens qu'elle puisse porter, pour s'en donner rraischeur, et qu'elle le» retrousse tant quelle voudra, jusqu'à laisser les callessons, ou meltrc le vertu-
» Voyez.
DES DAMES GALLANTES.
gadin dessus eux , sans les mettre sur le cotillon, comme plusieurs le Pont. Et là c'est le pis, car, en tel estât , elles s'arregardent , se ravissent , se contemplent à la belle clarté du soleil , que, se voyant ainsy belles, blanches, caillées, poupines et en bon point , entrent soudain en rut et tentation ; et , sur ce , faut aller au masle ou du tout brusler toutes vives, dont on en a veu fort peu ; aussy seroient-elles bien sottes. Et si elles sont couchées dans leurs beaux licts, ne pouvans endurer ny couvertes ny linceux , se mettent en leurs chemises retroussées à demy nues; et le matin, le soleil levant donnant sur elles, et venans à se regarder encor mieux à leur ayse de tous costés et de toutes parts, souhaitent leurs amys, et les attendent. Que si par cas ils arrivent sur ce poinct , sont aussy tost les bienvenus, pris et embrassés ; « car lors, dissent-elles, c'est la meilleure embrassade et «jouissance d'aucune heure du jour; d'autant, «disoit un jour une grande , que le c. est bien «confit, à cause du doux chaud et feu de la «nuict , qui l'a ainsy cuit et confit , et qu'il en «est beaucoup meilleur et savoureux.»
L'on dit pourtant par un proverbe ancien : Juinetjuilletjabouche mouillée et le v.. sec; encor met-on le mois d'aoust : cela s'entend pour les hommes, qui sont en danger quand ils s'eschauffent par trop en ces temps, et mesmes quand la canicule domine, à quoy ils y doibvent adviser ; mais s'ils se veulent brusler à leur chandelle, à leur dam.
Les femmes ne courent jamais ceste fortune , car tous mois, toutes saisons, tous temps, tous signes leur sont bons.
Or les bons fruicts de Testé surviennent , qui semblent debvoir rafraischir ces honnestes et chaleureuses dames. A aucunes j'en ay veu manger peu , cl à d'autres prou. Mais pourtant on n'y a guieres veu de changement de leur chaleur, ny aux unes ny aux aulres , pour s'en abstenir ny pour en manger ; car le pis est que, s'il yaaucunsfruictsquipuissent rafraischir, il y en a bien force autres qui reschauffent bien autant, auxquels les dames courent le plus souvent , comme à plusieurs simples qui sont en leur vertu et bons et plaisans à manger en leurs potages et salades, et comme aux asperges, aux artichaux, aux truffles, aux morilles, aux mousserons et polirons, et aux viandes nou-
velles, que leurs cuisiniers, par leurs ordonnances , sçavenl très-bien accoustrer et accommoder à la friandise et lubricité, et que les médecins aussy leur sçavenl bien ordonner. Que si quelqu'un bien expert et gallant entreprenoit à desduire ce passage , il s'en acquitteroil bien mieux que moy.
Au partir de ces bons mangers, donnez-vous garde, pauvres amans et marys. Que si vous n'estes bien préparés, vous voylà deshonnorés, et bien souvent on vous quille pour aller au change.
Ce n'est pas tout ; car il faut avecques ces fruicls nouveaux , et fruicts des jardins et des champs , y adjouster de bons grands paslés, que l'on a inventés despuis quelque temps, avecques force pistaches, pigeons et autres drogues d'apolicaires scaldativcs , mais sur-tout des
crestes et c de cocq , que l'esté produit et
donne plus en abondance que l'hyver et autres saisons; et se fait aussy plus grand massacre en gênerai de ces jolels et petits cocqs, qu'en hyver de grands cocqs, n'estans si bons et si propres que les petits, qui sont chauds, ardens et plus gaillards que les aulres. Voylà un , entr'autres , des bons plaisirs et commodités que l'esté rapporte pour l'amour.
Et de ces pastés ainsy composés de menusailles de ces petits cocqs et culs d'arlichaux et truffles, ou autres friandises chaudes, en usent souvent quelques dames que j'ay ouy dire; lesquelles, quand elles en mangent et y peschent, mettant la main dedans ou avecques les fourchettes, et en rapportant et remettant en la bouche ou l'artichault, ou la truffle, ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau , elles disent avecques une tristesse morne : Blanque. El quand elles rencontrent les gentils
c de cocq, et les mettent sous la dent,
elles disent d'une allégresse : Bénéfice; ainsy qu'on faict à la Manque en Italie, et comme si elles avoient rentré et gaigné quelque joyau irès-precteux et riche.
Elles en ont ceste obligation à messieurs les petits cocqs et jolels, que l'esté produit avecques la moiclié de l'automne pourtant, que j'entremesle avecques l'esté, qui nous donnent force autres fruicts et petites volatilles qui sont cent fois plus chaudes que celles de l'hyver et de l'autre moictié de l'automne prochaine et
PREMIER DISCOURS
voysine de l'hyver, qui, bien qu'on les puisse et doibve joindre ensemble, si n'y peut-on si bien recueillir tous ces bons simples en leur vigueur, ny autre chose comme en la saison chaude, encor que l'hyver s'efforce de produire ce qu'il peut, comme les bonnes cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la concupiscence, soit qu'elles soient cuiltes ou crues, jusques aux petits chardons chauds , dont les asnes vivent et en baudouinent mieux, que l'esté rend durs, et l'hyver les rend lendres et délicats, dont l'on en Faict de fort bonnes salades nouvellement inventées. Et outre tout cela, on faict tant d'autres recherches de bonnes drogues chez les apolicaires, drogueurs et parfumeurs, que rien n'y est oublié, soit pour ces pastés, soit pour les bouillons. Et ne trouve-on à dire guieres de leur chaleur en l'hyver par ce moyen et entretenement, tant qu'elles peuvent; «car, disent-elles, puisque nous sommes cuti rieuses de tenir chaud l'extérieur de nostre «corps par des habits |>esans et bonnes fourcrurcs, pourquoy n'en ferons-nous de mesmes «à l'intérieur?» Les hommes disent aussy : «Et «de quoy leur sert-il d'adjouster chaleur sur «chaleur, comme soyesursoye, contre la Prag- «matique, et que d'elles -mesmes elles sont «assez chaleureuses, et qu'à toute heure qu'on aies veut assaillir elles sont tousjours prestes de a leur naturel, sans y apporter aucun artifice? «Qu'y feriez-vous? Possible qu'elles craignent «que leur sang chaud et bouillant se perde et «se resserre dans les veines, et devienne froid a et glacé si on ne l'entretient, ny plus ny « moins que celuy d'un hermite qui ne vit que a de racines. »
Or laissons-les faire : cela est bon pour les bons compaignons ; car, elles eslans en si fréquente ardeur, le moindre assaut d'amour qu'on leur donne , les voylà prises , et messieurs les pauvres marys cocus et cornus comme satyres. Encor font-elles mieux , les honnestes dames 1 elles fout quelquesfois part de leurs bons pastés, bouillons et potages à leurs amans par miséricorde, afin d'estre plus braves, et n'estre atténués par trop quand ce vient à la besoigne, et pour s'en ressentir mieux et prévaloir plus abondamment ; et leur en donnent aussy des receples pour en faire faire en leur «lysine à part : dont aucuns y sont bien trom-
pés, ainsy que j'ay ouy parler d'un gallant gen-
lilhomme, qui, ayant ainsy pris son bouillon, et venant tout gaillard aborder sa maistresse, la menaça qu'il la meneroit beau et qu'il avoit pris son bouillon et mangé son pasté. Elle luy respondit : « Vous ne me ferezque la raison; encor «ne sçay-je :» et s'est ans embrassés et investis, ces friandises ne luy servirent que pour deux opérations de deux coups seulement. Sur quoy elle luy dit, ou que son cuisinier l'avoit mal servy,ou y avoit espargné des drogues et compositions qu'il y falloit, ou qu'il n'avoit pas pris tous ses préparatifs pour la grande médecine, ou que son corps pour lors estoit mal disposé pour la prendre et la rendre : et ainsy elle se mocqua de luy.
Tous simples pourtant , toutes drogues , toutes viandes et médecines , ne sont propres à tous; aux uns elles opèrent , aux autres, blanque! encor ay-je veu des femmes qui, mangeant ces viandes chaudes, et qu'on leur en faisoil la guerre que par ce moyen il pourroit avoir du débordement ou de l'extraordinaire ou avecques le mary ou l'amant , ou avecques quelque pollution nocturne, elles disoient, juroient et afhrmoient que , pour tel manger, la tentation ne leur en survenoit en aucune manière. Et Dieu scail! il falloit qu'elles fissent ainsy des rusées.
Or, les dames qui tiennent le party de l'hyver disent que, pour les bouillons et mangers chauds, elles en sçavent assez de receptes d'en faire d'aussy bons l'hyver qu'aux autres saisons. Elles en font assez d'expériences ; et pour faire l'amour le disent aussy très-propre ; car, tout ainsy que l'hyver est sombre, ténébreux, quiete. coy, rct iré de compaignies et caché, ainsy faut que soit l'amour, et qu'il soit faict en cachette, en lieu retiré et obscur, soit en un cabinet à part , ou en un coin de cheminée près d'un bon feu qui engendre bien , s'y tenant de près et long-temps, autant de chaleur vénerieque que le soleil d'esté. |
Comme aussy faict-il bon en la ruelle d'un Iict sombre, que les yeux des autres personnes/ cependant qu'elles sont près du feu à se chauffer, pénètrent fort mal-aysement , ou assises sur des coffres et licts à l'escart, faisant aussy; l'amour, ou les voyant se tenir près les unes des autres, et pensant que ce soit à cause du froid, et se tenir plus chaudement ; cependant
font de bonnes choses, les flambeaux à part bien loin reculés , ou sur la table , ou sur le buffet.
De plus, qui est meilleur quand l'on est dans le lict? c'est tous les plaisirs du monde aux amans et amantes de s'entr'embrasser, de s'entre -joindre, s'entre -serrer et se baiser, s'entre- trousser l'un sur l'autre de peur de froid , non pour un peu mais pour un longtemps, et s'entre-eschauffer doucement , saus se sentir nullement du chaud démesuré que produit l'esté, et d'une sueur extresme, qui incommode grandement le déduit de l'amour; car, au lieu de s'entretenir près, et se resserrer et se mettre à l'est roi t il se faut tenir au large et fort à l'escart. Et qui est le meilleur, diseut les dames, parl'advisdes médecins: les hommes sont plus propres, ardents et déduits à cela l'hyver qu'en l'esté.
— J'ay cognu d'autres fois une très-grande princesse, qui avoit un très-grand esprit et parloit et escrivoit des mieux >. Elle se mit un jour à faire des stances à la louange et faveur de l'hyver, et sa propriété pour l'amour. Pensez qu'elle l'avoit trouvé pour elle très- favorable et traictable en cela. Elles estoient trèsbien faictes; et les ay tenues long- temps en mon cabinet; et voudrois avoir donné beaucoup et les tenir pour les insérer ici : Ton y verrait et remarqueroit-on les grandes vertus de l'hyver, propriétés et singularités pour l'amour.
— J'ay cognu une très-grande dame, et des belles du monde, laquelle, vefve de frais, faisant semblant ne vouloir, pour son nouvel habit et estât, aller les après soupers voir la cour, ni le bal, ni le coucher de la reyne, et n'estre estimée trop mondaioe , ne bougeoil de la chambre, laissoit aller ou renvoyoit un chascun ou une chaseune â la danse, et son fils et tout, se rethoit en une ruelle; et là son amant, d'autres fois bien traiclé, aymé favorisé d'elle estant en maryage, arrivoit; ou bien, ayant souppé avecques elle, ne bougeoit , donnant le bonsoir à un sien beau-frere, qui esloit de grande garde; et là traicloit et renouvelloit ses amours anciennes, et en practiqooit de nouvelles pour secondes nopees, qui furent accom- J dies en l'esté après. Aiusy que j'ay considéré despuis toutes ces circonstances , je croy que
1 Sans doute Marguerite de Valois, première femme du roi Henri IV. Elle se mêlait de poésie.
les autres saisons ne fussent esté si propres que cest hyver, comme je l'ay ouy dire à une de ses dariolettes K
Or, pour faire fin, je dis et afirme: que toutes saisons sont propres |K>ur l'amour, quand elles sont prises à propos, et selon les caprices des hommes et des femmes qui les surprennent : car, tout ainsy que la guerre de Mars se faict en toutes saisons et tout temps, et qu'il donne ses victoires comme il luy plaist et comme aussy il trouve ses gens-d'armes bien appareillés et encouragés de donner leur batiaille, Venus en faict de mesmes, selon qu'elle trouve ses trouppes d'amans et d'amantes bien disposées au combat : et les saisons n'y font guieres rien; ny leur acception ny élection n'y a pas grand lieu ; non plus ne servent guieres leurs simples, ny leurs fruicts, ny leurs drogues, uy drogueurs, ny quelque artifice que fassent ny les unes ny les autres, soit pour augmenter leur chaleur, soit pour la rafraischir. Car, pour le dernier exemple, je coguois une grande dame à qui sa mere , dès son petit aage, la voyant d'un sang chaud et bouillant qui la menoit un jour tout droit tout au chemin du bourdeau, luy fit user par l'espace de trente ans2, ordinairement en tous ses repas, du jus de vinette, qu'on appelle en France ozeille3, fust en ses viaudes , fust en ses potages et avecques bouillons, fust pour en boire de grandes escuellcs à oreilles sans autres choses entremeslées; bref, toutes ses sausses estoient jus de vinette. Elle eut beau faire tous ces mystères refrigeratifs, qu'enfin ç'a esté une très-grandissime et illustrissime putain, et qui n'avoit point besoiog de ces pastés que j'ay dict pour luy donner de la chaleur, car elle en a assez; et si pourtant elle est aussy goulue à les manger que toute autre.
Or je fais fin , bien que j'en eusse dict davantage et eusse rapporté davantage de raisons et
1 Confidente; nom propre devenu nom commun.
* La reine Marguerite, née en 1553, fut sous les ailes de sa mère jusqu'en 1583, qu'elle fut envoyée à son mari en Gascogne.
* Ceque Brantôme appelle Ici vinette nVst pas l'oseille;
c'est l'épine-vineUe , crespina en italien , qu'on nomme, aussi simplement vinette. Ménage, Origines fr., dit bien * qu'en Anjou et en Touraine l'oseille s'appelle vinette; mais, en tout es», c'est un mot de province et non pas de toute la France, comme le dit Urautunie.
PREMIER
exemples ; mais il ne faut pas tant s'amuser \ ronger un mesmc os ; et aussy que je donne 'a plume à un autre meilleur discoureur que moy , qui sçaura soustenir le party des unes et des autres saisons : me rapportant à un souhait et désir que faisoit une fois une honneste dame espagnol le, qui souhaitoit et désirait de devenir hyver, quand sa saison serait , et son amy un feu , afin, quand elle viendrait s'eschauffer à luy par le grand froid qu'elle aurait , qu'il eust ce plaisir de la chauffer, et elle de prendre sa chaleur quand elle s'y chaufferait , et de plus se présenter et se faire voir à luy souvent et à son ayse, en se chauffant retroussée , escarquillée, et eslargie de cuisses et de jambes, pour participer à la veue de ses beaui membres cachés sous son linge et habîllemens d'auparavant , aussy pour la reschauffer encor mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et sa chaleur paillarde.
Puis désirait venir printemps, et son amy un jardin tout en fleurs, desquelles elle s'en ornast sa teste, sa belle gorge, son beau sein, voire s'y vautrant parmy elles son beau corps tout nud entre les draps.
De rnesmes après désirait devenir esté , et par conséquent son amy une claire fontaine ou reluisant ruisseau, pour la recevoir en ses belles et fraisches eaux quand elle irait s'y baigner et esgayer, et bien à plein se faire voir a luy, toucher, retoucher et manier tous ses membres beaux et lascifs.
Et puis , pour la fin , désirait pour son automne retourner en sa première forme et devenir femme et son amy homme, pour puis après tous deux avoir l'esprit , le sens et la raison à contempler et remémorer tout le contentement passé, et vivre en ces belles imaginations et contemplations passées, et pour sçavoir et discourir entr'eux quelle saison leur avoit esté plus propre et délicieuse.
Voylà comment ceste honneste dame deparloit et compassoit les saisons ; en quoy je me remets au jugement des mieux discourans , quelle des quatre en ces formes pouvoit estre à l'un et à l'autre plus douce et agréable.
Maintenant à bon escient je me départs de ce discours. Qui en voudra sçavoir davantage et des diverses humeurs des cocus , qu'il fasse une recherche d'une vieille chanson qui
fut faicte a la cour, il y a quinze ou seize ans, des cocus , dont le refrain est :
Un cocu meine l'autre, et lousjours Un cocu l'autre meine.
Je prie toutes les honnestes dames qui liront dans ce chapitre aucuns contes, si par cas elles y passent dessus , me pardonner s'ils sont un peu gras en saupiqués, d'autant que je ne les eusse sceu plus modestement déguiser, veu la sauce qu'il leur faut. Et diray bien plus, que j'en eusse allégué d'autres encor bien plus saugreneux et meilleurs, n'estoit que, ne les pouvant ombrager bien d'une belle modestie , j'eusse eu crainte d'offenser les bonnesles dames qui prendront ceste peine et me feront cest honneur de lire mes livres. Et si vous diray de plus, que ces contes que j'ay faicts icy ne sont point contes menus de villes ny villages, mais viennent de bons et hauts lieux, et si ne sont de viles et basses personnes, ne m'estant voulu mesler que de coucher les grands et hauts subjects, encor que j'aye le dire bas ; et , ne nommant rien, je ne pense pas scandaliser rien aussy.
Femmes, qui transformer, vos roarys en oiseaux, Ne tous en lassez point, la forme en est nés belle; Car, si tous lu laissez en leurs premières peaux, Ils Toadronl tous Unir tousjours en curatelle, Et comme hommes tondront user de leur puissance; Au lieu qu'eslaos oiseaux, ne tous feront d'offense.