TROISIESME OPUSCULE
Epistre dedicatoire à Marguerite de Valois, reyne de Fraru.-e et de Navarre, sur les harangues suivantes.
Dernièrement que je vous estois allé faire la révérence à Usson, j'eus cest honneur d'entrer dans vostre salle , et vous vcoyr manger tous les jours, où je notay une chose très-louable, que je ne vous ay jamais veu faire repas, que, devant vostre table , vous n'eussiez de fort honnestes gens et scavans, lesquels nous mettiez tousjours sur quelques beaux discours, disputes et propos non communs; si que je n'ay jamais veu les tables des roys vos frères mieux remplies et garnies de ces beaux mets que la vostre; et, ce qui estoit le plus beau et plus à priser, c'est que vous présidiez par dessus, et en disiez vostre advis , et donniez vostre sentence , par de si beaux et briefs mots , que j'entray en admiration de vous, de vostre sçavoir et beau dire, plus que je ne fis jamais.
Or un jour, entre autres discours, que l'on se mit à parler de Jules Cacsar, de ses louanges et de ses beaux faicts, vous en prinstes la parolle, et l'allastes exalter par de si gentils et briefs mots, qu'ils pesoient,et portoient plus de coup que cent longs discours que d'autres en eussent sçeu faire. Entre autres, en desapprouvant et taxant fort les meurtriers qui l'avoient mis à mort , fut cesluy-cy et le dernier : « Car, « distes-vous , la plus belle gloire qu'eurent jau mais les Romains, Cxsarla leur avoit acquise, et uCxsar csloit digne plus que de Rome.» Voylà vos propres mots, et très-beaux certes. Sur lesquelles louanges je me mis à traduire en prose françoise la harangue que ce grand capitaine fit le jour avant la baltaille de Pharsalle , ensemble celle de Pompée , que ce grand poète latin, et gentil chevallier romain de son temps, Lucain, a faicle dans le sepliesme de son livre.
Je ne sçay, madame, si vous les avez jamais veucs ; mais a tout hasard , je vous les desdic ,
et croy que vous en admirerez les parolles et l'asseurance de laquelle Caesar les profera, qui sentoit bien certainement son homme brave et courageux, et nullement saisy de peur; si qu'elle donne lustre à celle de Pompée, qu'on diroit qu'elle sent son homme timide , qui s'advance à sa ruyne, et la présage; mais pourtant il fait de l'asseuré, et monstre bonne mine, ainsy que l'on a veu et voit-on plusieurs capitaines, et grands et petits, et autres, avant aller aux combats, en telles altères, contrefaire des braves , et tenir belle contenance.
Voylà pour ce coup, en cecy, la différence de Cœsar et Pompée. Aussy l'un demeura victorieux et l'autre vaincu , ainsy que la fortune ayde aux braves et courageux; sans que je veuille pourtant toucher l'honneur de Pompée, ny à ses beaux exploicts qu'il a faicts en sa vie; maisaussy il faut penser et considérer lesennemysavecques lesquels il avoit eu affaire d'autres fois , et Cssar et ses va i 1 Un s soldats , à ceste heure là et sa dernière.
Or, madame, en lisant ce Lucain et mesmes ces harangues, qui me semblent très-belles, je me suis estonné cent fois que tant de nos sçavans poètes françois, qui ont tant faict des gallans ne se sont meslés de le traduire et tourner eu françois, aussy bien qu'ils ont faict Virgile et autres aulheurs. Je n'en puis excogiter une seule raison , si-non qu'ils l'ont trouvé un peu difficile, ou bien qu'ils l'ont tenté, et, trouvant le fardeau trop pesant, l'ont aussy tost laissé et jetté en terre : dont c'est dommage , car les livres en sont très-beaux, et les ay veus estimer à de sçavans personnages plus que ceux-là de Virgile.
Mais ce n'est pas tout ; voicy le meilleur: car, ainsy qu'il se trouve par escrit, ledict Lucain n'en put faire et parfaire que quatre ou cinq livres, d'autant que la mort le prévint, et luy empescha l'achèvement: mais sa femme, gentille dame romaine, belle, honneste, vertueuse, fort sçavante, le survivant, suivit ses erres et ses beaux desseins ; après en avoir veu ses mémoires, et sceu ses conceptions , mit la main à la plume, et en paracheva l'œuvre tout entier. Grande gloire certes, et digne mémoire d'une si honneste dame, et ces livres parachevés d'elle fort à priser, ensemble ces deux harangues! Si que, généreuse qu'elle estoit, elle
OPUSCULES DIVERS
monstrott bien qu'elle aymoit son semblable , Osar généreux.
Sur ce, madame, j'ay souvent faict un souhait de pouvoir traduire ces livres de Lucaio en langue françoise; j'entends en prose, ainsy qu'a faict Vigenaire sa Délivrance de Hierusalem; car autrement je ne sçaurois , ny ne seroient aussy si beaux ; et comme j'ay faict ces deux harangues, et en penserois venir à bout et à mon grand honneur, si je pouvois emprumpter de vous, pour quelque temps, vostre divin esprit et voslre beau parler, avecques l'ayde de quelqu'un qui fust meilleur latin que moy, car il y a des passages très-difficiles, je ne les desdierois à un autre qu'à vous, madame, afin qu'il fust dict : Un gentil cavallier romain, et une belle et honneste gentille dame romaine, sa femme, les ont faicls en latin, et un gentilhomme françois les a lraduic(s en sa langue pour les desdier à une reyne , la merveille du monde.
Or, toutes mes forces n'estans assez bastantes pour attenter si haute entreprise, je me contenteray de l'avoir désirée, ainsy que je désire , madame, vous faire paroislre par mon très-humble service que je suis à perpétuité vostre très-humble et très-obeyssant subject, et très-affectionné serviteur, Bolrdeille.