‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 2 sur 181 · OPUSCULES · texte numérisé non relu

OPUSCULES

§ 1. Arguments de ce que contiennent les dix livres de Lucain,

Le premier contient et récite la cause de la guerre entre Pompée et Caesar, comme il passe le Rul)icon, et prend Reminy, comme le sénat s'estonne et s'enfuit, ayant entendu l'arrivée de Caesar à Rome.

Le second contient comme Caesar assiège Pompée dans la ville de Brundusie et luy donne la chasse, et le met en fuitte.

Le troisiesme exalte et loue aucuns grandz capitaines des armées; conte aussy comme Caesar met la main

1. Les pièces qui suivent ont été données pour la première fois dans l'édition de 1740, où elles occupent les 210 premières pages du tome XIII sous le titre à' Opuscules^ bien que cette désignation ne pût guère s'appliquer aux testament et codicilles de Brantôme. On y a intercalé sous le n" xvi une pièce [Combat] qui n'est point de lui, mais lui a été adressée, et que nous avons rejetée à la fin. Je n'ai pu trouver aucun manuscrit de ces pièces, à l'exception du testament, dont il existe des copies à la Bibliothèque nationale (collection Clairambaut, n" 1133) et à la Bibliothèque de l'Arsenal.

Iriiiniplies ny trophées : et combien pouviez-vous, par vos mains et vos espées civilles (qui ont tant espandii et tiré de sang), conquérir de terres et de mers fust aux régions d'où vient le soleil, fust en celles où la nuict cache ses estoilles !

§ 3. Épistre dédient oire h Marguerite de Valais, reyne de France et de Navarre, sur les harangues suivantes.

Madame

Dernièrement que je vous estois allé faire la révérence àUsson, j'eus cest honneur d'entrer dansvostre salle, et vous veoyr manger tous les jours, où je notay une chose très-louable, que je ne vous ay jamais veu faire repas que, devant vostre table, vous n'eussiez de fort honnestes gens et sçavans, lesquels vous mettiez tousjours sur quelques beaux discours, disputes etproposnon communs; si que jen'ay jamais veu les tables des roys vos frères mieux remplies et garnies de ces beaux metz que la vostre ; et, ce qui estoit le plus beau et plus à priser, c'est que vous présidiez pardessus, et en disiez votre advis, et donniez vostre sentence, par de si beaux et briefz motz, quej'entray en admiration de vous, de vostre sçavoir et beau dire, plus que je ne fis jamais.

Or, un jour, entre autres discours, que l'on se mit à parler de Jules Caesar, de ses louanges et de ses beaux faictz, vous en prinstes la paroUe et l'allastes

1. Comme nous l'avons dit ailleurs (VIII, 72, note 3), Marguerite habita le château d'Usson de 1383 à IGOo.

TRADUCTIONS DE LUa\L\. 5

exalter par de si gentilz et briefz motz, qu'ilz pesoieni et portoient plus de coup que cent longs discours que d'autres en eussent sçeu faire. Entre autres, en désapprouvant et taxant fort les meurtriers qui l'avoient mis à mort, fut cestuy-ey et le dernier : « Car, « distes-vous, la plus belle gloire qu'eurent jamais les ce Romains, Caesar leur avoit acquise, et Caesar estoit « digne plus que de Rome. » Voylà vos propres motz^ et très-beaux certes. Sur lesquelles louanges je me mis à traduire en prose françoise la harangue que ce grand capitaine fit le jour avant la battaille de Pliarsalle, ensemble celle de Pompée, que ce grand poëte latin et gentil chevallier romain de son temps, Lucain, a faicte dans le septiesme de son livre.

Je ne sçay, madame, si vous les avez jamais veues; mais à tout hasard, je vous les desdie, et croy que vous en admirerez les paroUes et l'asseurance de laquelle Caesar les proféra, qui sentoit bien certainement son homme brave et com^ageux, et nullement saisy de peur ; si qu'elle donne lustre* à celle de Pompée, qu'on diroit qu'elle sent son homme timide, qui s'advance à sa ruyne et la présage; mais pourtant il fait de l'asseuré et monstre bonne mine, ainsy que l'on a veu et voit-on plusieurs capitaines, et grandz et petitz, et autres, avant aller aux combatz, en telles altères, contrefaire des braves et tenir belle contenance.

Voilà pour ce coup, en cecy, la différence de Caesar et Pompée. Aussy l'un demeura victorieux et l'autre

i . Quelle donne lustre à celle de Pompée , qu'elle lui donne tel air qu'on dirait....

vaincu, ainsv que la fortune ayde aux braves et couraq^eux ; sans que je veuille pourtant toucher l'honneur de Pompée, ny à ses beaux exploictz qu'il a faictz en sa vie; mais aussi il faut penser et considérer les (Minemis avccques lesquels il avoit eu affaire d'autres fois, cl C«esar et ses vaillans soldatz, à ceste heure là et sa dernière.

Or, Madame, en lisant ce Lucain et mesmes ces haraui^ues, qui me semblent très-belles, je me suis estonné cent fois que tant de nos sçavans poètes françois, qui ont tant faict des gallans, ne se sont meslez de le traduire et tourner en françois, aussy bien qu'ils ont faict Virgile et autres autheurs. Je n'en puis excogiter une seule raison, sinon qu'ils l'ont trouvé un peudifficile^ ou bien qu'ils l'ont tenté, et, trouvant le fardeau trop pesant, l'ont aussy tost laissé et jette en terre : dont c'est dommage, car les livres en sont très-beaux, et les ay veus estimer à de sçavans personnages plus que ceux-là de Virgile.

Mais ce n'est pas tout, voicy le meilleur : car, ainsy qu'il se trouve par escrit *, lediet Lucain n'en put faire et parfaire quequatre ou cinq livres d'autant que la mort le prévint, et luy empescha l'achèvement : mais sa femme, gentille dame romaine, belle, honneste, vertueuse, fort sçavante, le survivant, suivit

1 . Où ? je n'ai pu le découvrir : peut-être est-ce dans les Épures de Guevarra où Brantôme a déjà puisé les contes qu'il a débités sur la courtisane Flora (IX, 300, 351, etc.); mais si cette autre invention est encore de l'évêque de Zamora, le passage m'a échappé. Tout ce que je puis dire, c'est que la femme de Lucain, Polla Argentaria, publia, à ce qu'on croit, le poëmede son époux, et que Stace l'a célébrée dans le Genethliacon Lucani [Siluie, 1. II, vu) et dans le prologue du même livre.

ses erres et ses beaux desseins ; après avoir veu ses mémoires et sceii ses conceptions, mit la main à la plume et en paracheva l'œuvre tout entier. Grande gloire certes, et digne mémoire d'une si honneste dame^ et ces livres parachevez d'elle fort à priser, ensemble ces deux harangues! Si que, généreuse qu'elle estoit, elle monstroit bien qu'elle aymoit son semblable, Cœsar généreux.

Sur ce, Madame, j'ay souvent faict un souhaict de pouvoir traduire ces livres de Lucain en langue Françoise ; j'entendz en prose, ainsy qu'a faict Vigenaire s^ Délivrance de Hierusalem^ ; car autrement je ne sçaurois, nv ne seroient aussy si beaux; et comme j'av faict ces deux harangues, et en penserois venir à bout et à mon grand honneur, si jepouvoisemprumpter de vous, pour quelque temps, vostre divin esprit elvostre beau parler, avecquesl'ayde de quelqu'un qui fust meilleur latin que moy, car il y a des passages très-difficiles, je ne les desdierois à un autre qu'à vous. Madame, afin qu'il fust dict : Un gentil cavallier romain et une belle et honneste gentille dame romaine, sa femme, des ont faictz en latin, et un gentilhomme françois les a traduictz en sa langue pour les desdier à une reyne, la merveille du monde.

1. La traduction de Tasse par Vigenère est intitulée : La Hierusalem du seigneur Torquato Tasso^ rendue française par Biaise de Vigenère, Bourbonnois; à Paris, 1596, in-4'' (réimprime'e in-8°, en 1399 et 1610); c'est une autre traduction (et en vers) par Jean du Vigneau, sieur de Warmont (1.193, in-12), qui porte le titre de La Délivrance de Hierusalem.

La date de la première édition de la traduction de Vigenère, nous montre que X Épure dédicatoire de Brantôme n'a pas été écrite avant 1396.

Or, toutes mes forces n'estans assez bastantes pour attenter si haute entreprise, je me contenteray de l'avoir désirée, ainsy que je désire, Madame, vous faire paroistrc par mon très-lmmhle service que je suis à perpétuité voslre très -humble et très-obéyssant subject, et très-affectionné serviteur.

§ 4- Harangue militaire et soldatesque de César ^ quil fit à ses gens le Jour avant la battaille de Pharsalle.

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