De nécromanciens
86 Livre II, Chapitre IL
descouverts par ces recherches, a on ouy parler que, quelque temps avant qu'entrer aux combats, se sont faict raser la teste, et là dessus se faire escrire et imprimer (comme en Espaigne on faict les esclaves au visage) force tels caractères et paroUes enchantées, pour se rendre invincibles et plus asseurez à vaincre : comme de vray s'est il trouvé force personnes, et là et ailleurs, et aux guerres, chargées de tels billets qu'on a veu leur porter de grandes vertus et contre le fer et contre le feu. J'en ay veu et cogneu une infinité auxquels aux uns ces sortilèges ont réussi, aux autres non. Voylà comment tels abus en tous lieux sont ridicules. J'ay bien ouy dire qu'on n'est point repris pour porter une chemise de Nostre Dame de Chartres", ou quelques sainctes reliques de Hyerusalem, de Nostre Dame de Laurette, de Mont Serrât et autres choses sainctes, jusques à des oraisons que j'ay ouy dire les coniidans et les parrains ne pouvoir oster, ains les y peuvent laisser ; en quoy pourtant il y a dispute, si l'un s'en trouvoit chargé, et l'autre non, car en ces choses il faut que l'un n'aye pas plus d'advantage que l'autre.
Un grand abus en ces combats : en arriva un et fort plaisant, parmy deux capitaines espaignols de la garnison de Gayette, l'an 1558, que l'on me dict en ce mesme lieu et en mesme temps, moy passant par là, dont
I . La cathédrale de Chartres possédait une chemise de la Vierge. On appelait, je crois, chemise de Chartres un morceau de soie sur lequel étaient imprimées une image de cette relique et une oraison. On portait cela comme un scapulaire.
Discours sur les Duels. 87
le conte est tel*. Il y eust un gentilhomme Lunel, cavallier arragonnois, estant en une certaine rue, parmy autres cavalliers et soldats, entre autres un cavallier castillan appelé Pedro Tamayo, estans tous en une mesme conversation, devisant et causant ensemble, il y eust un paysan qui avoit apporté un plein panier de percez • très beaux, comme il y en a là force. Tamayo les vint tous achepter ; à quoy Lunel luy en vint prandre le plus beau, ce qui fascha à Tamayo. Lunel luy en fist toutes les excuses du monde, de quoy Tamayo ne s'en contenta, • encor que l'autre luy dist que, pour celluy qu'il avoit pris, il luy en payeroit une charge; mais, venant de plus en plus de parolles en parolles picquantes, Tamayo luy dict qu'il se servoit de serviteurs et créas ' plus gens de bien que luy. Il n'eust pas dict plus tost le mot, que Lunel mit la main à l'espée pour le charger; mais il fust empesché par les compaignons, capitaines et soldats qui estoient là ; que Tamayo sur cela se retira en la maison du capitaine Montesdoça, qui estoit là auprès, et d autant qu'il ne se sentoit assez courageux pour se battre contre Lunel, il ne comparoit de long
1 . Quelques-uns des principaux détails de ce duel ont été empruntés à un factum intitulé : Verdera narracion de un desafio che passo en Italia, entre un cavallero aragones llamado Marco Antonio Lunel, y un otro castellano llamado Pedro de Tamayo , natural de Avila, et qui fait partie d'un ouvrage espagnol, La conquista de Sena, déjà utilisé par Branthôme.