Livre II, Chapitre IL
J'ay ouy parler d'aucuns, lesquels se sont ainsin jactez * et vantez d'avoir donné ainsin ces grâces de vie, qui n'en meritoient si grand los comme l'on diroit bien ; car possible ne sçavoient ils pas bien tuer leur homme, soit qu'ils n'en ont pas bien l'asseurancè, ou qu'ils en apprehendoient son fantosme et son ombre amprès sa mort, ou soit autrement ; ou bien qu'ils laissoient la victoire à demy, pour n'avoir pas l'esprit ny la resolution de la sçavoir bien poursuivre, soit ou que le jugement leur failloit, ou que trop d'araeur les perdoit, ou qu'ils n'avoient le cœur de parachever leur ennemy, ou qu'ils avoient un ayse et joye extresme et impatiente de se retirer sains et sauves, ou bien avoient haste de s'aller faire penser s'ils estoient blessez. Aucuns qui craignoient Dieu et ne vouloient achever de tuer, ceux là sont à louer. Aucuns redoutoient le roy et sa justice s'ils venoient à estre pris, et se sauvoient de vistesse comme ils pouvoient. Aucuns craignent aussy les parens, qu'ils ne les recherchent et poursuivent de vangeance, sur la trop grande cruauté. Bref il y a tant d'autres considérations en cela, que je laisse ramener là dessus à de plus cent lois capables que moy.
Voylà (pour conclure ceste dispute) ce que j'en ay ouy discourir, et appris de grands capitaines italiens, qui sont estez les premiers fondateurs jadis de ces combats et de leurs poinc- *illes*, et en ont très bien sceu les théoriques
•. JacteZy du làim jactare, d'où notre mol jactance. . PoiAf/Z/er, subtilités.
Discours sur les Duels. 165
et pratiques. Les Espaignols aussy, mais non tant qu'eux. Aujourd'huy nos braves François en sont les meilleurs maistres, autant pour la science que pour la pratique de la main. Les Italiens, qui sont un peu plus froids et advisez en ces choses que nous autres, aussy un peu plus cruels, ont donné d'autres fois ceste instruction (comme j'en ay veu aucuns) à ces donneurs et espargneurs de vies, que le plus beau et le meilleur est, quand l'on en est là, de mettre son ennemy en un tel poinct d'extrémité, et, comme dict l'Espaignol, a tal panto di peka et di guerra \ qu'il le laisse là estendu, sans pourtant- l'achever ny luy donner le dernier coup de la mort, mais très bien l'estropier de bras et de jambes, qu'il ne puisse jamais plus retourner au combat ny luy faire mal, ny dire qu'il ne luy a poinct donné la vie. De donner encore et de plus une grande estaffilade sur la naze' et le visage, disoient ils, n'estoit que bon pour servir de memTïtre ; si que l'ayant mis et réduit à telle dernière mercy, il ne craigne luy arriver ce qui arriva à un brave et vaillant gentilhomme de la cour, et du temps du roy Henry 11% lequel l'avoit bien en ses guerres bravement et vaillamment servy, et qu'on le tenoit à la cour pour un fendant et un bizarre ; ainsin qu'il portoit la plume » de telle