Livre XXV, chap. xviii
Discours sur les Duels. 191
deux vinssent là. Le Capouan le bravant fort en l'outrageant, et Pappellant poltron et sans cœur, enfin le Romain, poussé des siens, qui luy remonstrarent Pinfamie qu'il encouroit, ayant demandé congé à son gênerai, luy bailla un coup de lance à l'espaulle, qu'il luy perça de part en part, et le voulant achever et mettant pied en terre, l'autre le prévint et se sauva à la fuite tout à pied. Mais de combat de Romain à Romain, on n'en trouve guieres, ou point. Vous trouvez bien dans la vie de Sertorius, en Plutarque, comment il deffia Metellus en Espaigne, de sa personne à la sienne, et que leurs soldats, tant d'une part que d'autre, le trouvarent fort bon de capitaine à capitaine, et de Romain à Romain ; possible ce que Metellus refusa, tant pour ce qu'il estoit fort vieux et cassé, et Sertorius en la fleur et verdeur de son aage, et aussy qu'il falloit qu'un capitaine (disoit Theofrastus) mourust en capitaine, non pas en simple soldat. Les soldats pourtant s'en mocquerent bien fort, et luy n'en fit que rire. Tout cela estoit bon, mais pourtant faut noter que bien que ce fust Romain contre Romain, ils tenoient divers partis et l'un n'estoit censé plus Romain, mais ennemy des Romains. Tant y a qu'en quelque façon que ce fusl, Metellus ne voulut point combattre ainsin. De Romain, peu s'en trouve t'il de ces combats. Et en cas qu'il ne soit vray, nous en avons un très beau exemple, qui nous le monstre dans les Commentaires de Caesar, d'un Pulfio et Varennus, lesquels estoient en picque perpétuelle sur le poinct de
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l'honneur (cela s'appelle, à qui mieux fairoit, et à qui precederoit son compaignon à la guerre), ne failloient tous les ans d'avoir de grosses disputes et grosses querelles touchant cela. Sur quoy un jour l'occasion s'appresta très belle pour eux, en un combat que firent les Romains contre les François, qui les tenoient assiégez soubs la charge du jeune Ciceron *, plus vaillant certes que le père; et l'un de ceux ci qui estoit Pulno, cependant qu'on estoit au plus fort du combat sur le haut du rempart, dit à Varennus : « A qùoy « songes tu , Varennus ? Quelle plus belfe « occasion attends tu de faire preuve de ta « vertu? Ce jour icy décidera de nos diffe- « rens. » Ce disant se jette hors de la tranchée, et là où estoit la plus grosse foulle d'ennemys se va jetter dedans à corps perdu.
Varennus ne faict non plus que luy du restif, mais le suivit aussitost, craignant l'estime qu'on en auroit : ils se meslarent, et firent si vaillamment, et se secoururent l'un et l'autre si bien, que nonobstant qu'ils ne s'aymassent guieres tous deux, amprès avoir mis plusieurs par terre, se retirarent sains et sauves dans les remparts avec une très grande louange. Ainsin la fortune, en tel estrif et contantion, les tourna et vira l'un et l'autre, en sorte qu'un chacun d'eux secourut et délivra son adversaire, sans qu'on peust discerner lequel de prouesse et vaillance debvoit estre l'un à
I . Q^ Cicéron, qui commanda en qualité de lieutenant de César une légion cantonnée cliez les Nerviens, n'était pas le fils, mais bien le frère du grand orateur.
l'autre prefFeré. Voylà les mesmes parolles de Caesar ; en quoy me semble qu'il demeure un peu court, pour n'avoir escrit s'ils continuarent doresnavant plus leurs haynes et contantions, ou s'ils demeurarent amys*.
Il arriva un pareil traict entre deux jeunes seigneurs, l'un seigneur de Candalle*, et l'autre seigneur de La Chastaigneraye l'aisné, mon oncle, au voyage de M. de Lautrec vers le royaume de Naples. Ils vinrent avoir querelle ensemble, et leur gênerai ne les peut pour le coup accorder. Advint que l'assaut de Pavie ^ se donne, où tous deux y allarent bravement, car ils estoient très braves et vaillans, le seigneur de Candalle avec sa picque et son espée au costé, le seigneur de La Chastaigneraye avec une rondelle et son espée en la main. La fortune voulut qu'en combattant vaillamment l'espée de mon oncle se rompit, et demeure désespéré, ne pouvant nuire à son ennemy . Quoy voyant le seigneur de Candalle, qui combattoit près de luy, tire son espée aussitost du fourreau, et la présente au seigneur de La Chastaigneraye, et luy dict :
« Vous estes trop brave et vaillant, monsieur « de La Chastaigneraye, pour chaumer à « faute d'armes; tenez, voylà mon espée que « je vous preste, car j'ay ma picque encore
1. Branthôme n'a pas compris le passage des Commentaires sur lequel il glose. Les deux centurions étaient rivaux de gloire, mais non ennemis. Ils prétendaient Tun et Tautre au grade de principile, c'est-à-dire colonel.