‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 5)Chapitre 127 sur 164 · I . Pierre de Cbamborant, ^igaeur dt Droiu · texte numérisé non relu

I . Pierre de Cbamborant, ^igaeur dt Droiu

Discours sur les Duels. 227

au combat et qu'il vouloit sortir hors de la ville, fut arresté par La Vergne, capitaine de la garde françoise de Monsieur. Quand ces nouvelles en vinrent à la cour, je vis aucuns discourir qu'en cest appel l'on y debvoit avoir heu quelque esgard et considération, d'autant que M. de Saint Luc estoit qualliffié, avoit esté maistre de camp des bandes de . Piedmont, des affaires et cabinet du roy, capitaine de gens d'armes, chevallier de l'ordre, lieutenant de roy en Brouage et isles de Xainctonge, et autres charges. Autres disoient que M. de Gauville estoit gentilhomme et fort noble par les belles armes qu'il avoit en (main, mieux que gentilhomme de France, et que ce fust esté une belle gloire à M. de Sainct Luc de se battre contre luy, comm' il monstra bien qu'il n'en fist point ae refîiis, et une encore plus belle s'il en fiist re5chappé, ainsin que son brave et généreux courage l'y poussoit.

J'alleguerois icy vouTuntiers un exemple, sur un différent qui arriva un de ces ans entre M. de Sainct Gouard, tournant nouvellement ambassadeur d'Espaigne, et un gentilhomme de Xainctonge, d\iquel j'ay oublié le nom; je n'en sçay pas bien le conte au vray, car pour lors je n estois pas en France, et aussy que les uns me l'ont dict d'une façon, et les autres de l'autre. Voylà pourquoy je m'en tavs. Tant y a qu'amprès quelques

[)etites ffallanteries et bravades passées entre 'un et 1 autre, le roy. fust informé du tout et trouva fort mauvais lés formes de procéder du gentilhomme à l'endroict de M. de ^inct

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Couard, d'autant qu'il estoit gentilhomme fort qualliffié, chevallier de son ordre, et son ambassadeur d'Espaigne : et pour ce le roy luy envoyé un de ses hérauts d'armes pour iuy remonstrer sa faute, et luy signifier qu'il ayt à comparestre devant Sa Majesté, et officiers de sa couronne, et de ne passer plus outre. Le gentilhomme s'excuse, et dict cognoistre ledict M. de Sainct Couard pour estre voysins et estre gentilhomme comme luy ; ne sçavoir qu'il ftist chevallier de l'ordre, mais qu'ayant premier commancé à offancer, il ne pouvoit moins faire que d'en avoir raison sans aucun respect, et que luy, estant ainsin marqué de telles qualitez, debvoit premier monstrer le chemin de la discrétion. Quant à le recognoistre pour ambassadeur, il ne le cognoissoit nullement, ayant quitté l'Espaigne et par ce moyen sa charge expirée, et qu'en Es-

Ï)aigne tenant lieu et la place de Sa Majesté, il 'eust recognu comme tel, et comm' il eust deu, mais non pas en Xainctonge. Force autreschoses et raisons allégea il pour response audict héraut, lequel, avec quelqu'un de ses amys, la fist aussy entendre au roy, sans vouloir aller vers luy, craignant son indignation.

Je ne mettray icy par escrit ce qui fiist disputé et arij'esté là dessus au Conseil du roy, car je ne le sçay pas bien, ny ce qui s'y passa despuis, et aussy qu'il y a encore aujourd'huy force gens dû Conseil et capitaines vivans qui le sçauroient mieux dire que moy. Je ne diray seufement que sur cela j ouys dire à un très grand .seigneur que le roy pensant faire beau-

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coup pour M. de Sainct Gouard et peu pour le gentilhomme, à le vouloir ravaller, fist beaucoup pour ledict gentilhomme de luy avoir envoyé un de ses hérauts comme si ce fust esté à un prince estranger son pareil , ou autre grand seigneur de son royaume, au lieu de luy envoyer ou quelque trompette, ou un archer de ses gardes, ou un huissier de son conseil, ou de la cour, voyre un simple sergent de masse ; en quoy le roy l'honnora de beaucoup. Je m'en raporte à la vérité du tout, et au dire des grands capitaines là dessus.

Nous avons veu ces jours passez une grande querelle entre M. le mareschal d'Ornano et M. de Montespent *, tous deux braves et Vaillans seigneurs, mais difFerens de qualitez et de charges, Tun mareschal de France et l'autre lieutenant de roy en Guyenne. Ils furent prests à venir aux mains sans beaucoup d'obstacles, et mesmes les defFences du roy. On en parle fort diversement : mais c'est un grand cas de se battre contre son lieutenant gênerai, en quoy on doibt bien admirer nos roys et autres grands princes souverains qui ont empesché ces abus dont il en arrivoit beaucoup de maux.

Or, sur ces comparaisons de noolesses, de grades, de quallitez, d'honneurs, de valleurs et autres subjects semblables, j'ai veu sourdre parmy seigneurs, gentilshommes, capitaines et autres, force querelles et grandes disputes, dont j'en alleguerois plusieurs exemples si je voulois; mais pour fuyr une proUixité pos-

I. Antoine-Armand de Pardailhan de Gpndrin, seigneur deMontespan.

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•sibie trop fascheusc, je me contenteray d'alléguer cestuy cy seulement.

Lorsque 1 entrevue de la royne d'Espaigne se fist à Bayonne*, nostre roy et la royne sa mère s'advisarent, pour plus honnorer la feste, d'envoyer Monsieur, frère du roy (despuis nostre roy), jusques en Biscaye, au devant de ladicte royne, avec cent ou six vingts chevaux de poste, Taccompaignant plusieurs princes, seigneurs, chevalliers de Tordre, capitaines de gens d'armes, gentilshommes de la chambre, tant du roy que de Monsieur, et gentilshommes servans, vestus de leurs habillemens de poste, fort riches et pompeux qui estoient de velours ^ramoisy ou incarnadin d'Espaigne, avec force passemens d'argent; mais les uns estoient plus couverts et enrichis que les autres ; c'est à sçavoir, ceux des princes, ducs, marquis, comtes, chevalliers de l'ordre et capitaines de gens d'armes, estoient ainsin quasy tous pareils. Ceux des gentilshommes ae la chamore du roy et de Monsieur estoient moindres ; et ceux des gentilshommes servans encore moindres. Il y eust, parmy ceste belle troupe, le seigneur de LigneroUes*, l'un des gallans de la cour, et fort accomply tant pour les armes que pour la parolle, car il estoit tout plein de sçavoir, et qui avoit le cœur grand et glorieux. Il n'estoit encore que gentilhomme de la

1. En i$66. Lorsque la reine d'Espagne Elisabeth de France, femme de Philippe II, vint à Bayonne voir sa mère Catherine de Médicis, alors régente pour son fils Charles IX.

2. Philibert de Ugneroiles, assassmé à Bourguenil en 1 571 par Georges de ViUequier.

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chambre du roy et de Monsieur, qui n'estoit pas petit honneur et tiitre de ce temps là, et

3ui ne se sentoit moindre qu'aucuns chevalliers e Tordre et capitaines de gens d'armes, comme vous entendrez. Quand ce vint au despartement desdicts habillemens, et que Ton ne luy en donna que de ceux des gentilshommes de la chambre, il le reffusa tout à plat, et le renvoya bien loing sans en vouloir nullement prendre, disant qu'il en meritoit aussy bien un des beaux et riches, qu'aucuns qui en avoient eu; entre autres nomma le seigneur de Montsalès* et d'Autefort, lesquels estoient de ladicte compaignie des qualifiez et habillez de la grande sorte, et qu'il se sentoit autant qu'eux ; et pour ce il ne suivit point Monsieur son maistre. Au retour Montsalès sceut cecy, qui estoit haut à la main et bravasche, et ayant un matin rencontré dans la place de Rayonne, Lignerolles, ainsin qu'il- alloit au lever de son maistre, l'acoste, et d'abord luy demande : « Lignerolles, avez vous dict telle « paroUe.'^ » (qu'est ce que j'ay dict cy devant). — « Ouy », respondict Lignerolles, « ce que j'ay dict, jamais je ne le desavoue. » — « Ah ! mortdieu », dict. Montsalès, « ne « faites jamais comparaison de moy. » Lignerolles replicque : « Quand j'en fairay, je pense^ « ray vous faire autant d'honneur comme pos- « sible à moy de tort. » — « Ah I mortdieu », replicque Montsalès, « vous avez suivy Bueil. » (Ce Bueil estoit ce brave bastard de Sancerre,

I « Jacques de Balaguier, seigneur de Montsalès.

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dont j'ay parlé cy devant.) — « C'en est l'une « de mes gloires », respondict Ligneroiies, « car j'ay suivy un brave et très vaillant capi- « taine en de belles advantures de guerre où « j'ay bien servy mon roy, et appris beaua couJD de luy. J'en ay, avant luy, suivy « d'autres en Piedmont, de moindre qualité « que luy, mais pourtant braves et bons capi- « taines, portant l'harquebuse et la picque « soubs leur charge, dont je m'en sens très a honoré : je ne sçay qui vous avez suivy en « vos jeunes guerres. » — « Ah ! mortdieu », dict encore Montsalès, « j'ay des qualitez que et vous n'avez pas. » (Car il avoit l'ordre et la compaignie de gens d'armes de M. d'Anebaut, qui mourut à la bataille de Dreux.) — « Si « vous les avez » , respondict Ligneroiies, « gara dez les bien ; elles vous font bien besoing. « Quant à moy, je n'en perds que l'attente a d'en avoir autant, car je les mérite fort « bien. Il n'y a qu'un an ou deux que vous (( estiez guidon de M. le mareschal de Sainct « André, et moy de M. de Nemours, et le « suis encore, dont je m'en sens autant a honoré que vous pensez estre de vos grâce des; et si la faveur vous a gaigné le temps, a il ne me peut guieres tarder », comme de vray, cela luy arriva, car il eust toutes ces charges. Force autres choses se dirent ils, mais voylà les principales; si que je croy qu'ils se fussent battus (sans que nous arrivasmes, le baron de Vantenat et moy, qui allions au lever du roy, et les en gardasmes), bien qu'il fiist esté faict un bandon gênerai et

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rigoureux sur la vie de ne mettre la main à l'espée, à cause de l'honorable assemblée. Le roy sceut le tout, qui commanda à M. le connectable de les accorder, lequel trouva, à ce qu'ouys dire, que Lignerolles avoit fort bien desmeslé ses comparaisons, et en homme qui sçavoit dire et faire.

Il y eust puis amprès le sieur d'Autefort Taisné*, qui voulut avoir aussy sa revanche à son tour, lequel avoit esté faict chevallier de Tordre, de frais, à Toulouse. Par quoy il envoya appeller Lignerolles hors de la ville par M. de La Gastine, très brave gentilhomme, lieutenant de M. de Longueville; à quoy ne faillit Lignerolles, ayant pour son second Nanzay, despuis capitaine des gardes*. S'estans accostez, ils se retirarent à part, et les seconds à part aussy : on ne sçait qu'ils dirent, sinon qu'on les vit despartir sans se battre, et quasy comme amys, dont plusieurs en murmurarent ; car ces appels ne se doibvent jamais despartir sans en venir aux mains, et falloit, comme j'ay dict, vaincre ou mourir, ainsin que la coustume à Naples y estoit formelle, et s'est ainsin fort praticquée.

Du règne de nostre dernier roy Henry III% fut faict un combat à Paris, en risle de Louviers, entre M. de Sourdiac, dict le jeune Chasteauneuf ', de la maison de Rieux en Bre-

1. Gilbert de Hautefort, lieutenant de la compagnie de Des Cars, gentilh(Mnme de la chambre du Roi (Charles IX}. 8 août i$62.

2. Gaspard de la Chastre, seigneur de Nançay. ^. Il avait vin|[t-dnq ans.

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taigne, et M. de La Chesnaye-Lailler ' du pays d'Anjou, ouciedelafemme* dudict sieur de Sourdiac, de la maison de Bourg l'Evesque, que ledict sieur de Sourdiac avoit nouvellement espousée. Se doulant de quelques 1)ropos que je ne diray point, que pretendoit edict sieur de Sourdiac de La Chesnaye avoir dict, et pour ce l'envoya appeller en ladicte isle% où estant, ledict sieur de Sourdiac luy demanda s'il avoit dict tels propos. L'autre lui respondit que sur la foy de gentilhomme et d'homme de bien, il ne les avoit jamais dicts. « Je suis donc content », replicqua le sieur de Sourdiac. — « Non pas moy », replicqua l'autre, « car puisque vous m'avez « donné la peine de venir icy, je me veux « battre ; et que diront de nous tant de gens « assemblez d'un costé et d'autre deçà et « delà l'eau, d'estre icy venus pour parler, « et non pour se battre? Il y iroit trop « de nostre honneur : çà battons nous. » Eux s'estans donc mis en présence avec l'espée et la dague, se tirarent force coups advant se blesser; aucuns disoient que ledict sieur de

1 . Voy. Confession de Sancy, remarques sur le livre II, chap. I*''. Dans ce livre, le nom de Tadversaire de Chateauneut est La Chesnaye Lalier. L'Estoile orthographie La Chesnaye Lailer; on lit NailUr dans le premier texte imprimé du Discours sur les duels, et Laillée, puis Laillier, dans le Dictionnaire historique, etc., de Maine-et-Loire, par C. Port, au mot Chênaie (La).

2. Suzanne de Saint-Melaine, dame, de Bourg-l'Evèque, fille de Jean, seigneur de Bourg-rEvéque, et de Renée d*Andigné.

}. Ce duel eut lieu le ji mars 1579. L'Estoile, peut-^e

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Sourdiac estoit armé, et mesmes qu'aucuns ouyrent ledict La Chesnaye crier haut : « Ah ! « paillard, tu es armé », ainsin qu'il Tavoit tasté d'un grand coup qu'il luy avoit tiré au corps; « ah! je t'auray bien autrement », et se mit à luy tirer à la tçste et à la gorge à laauelle il luy donna un grand coup à costé, qu il ne faillist rien qu'il ne luy coupast le sifflet ; dont ledict Sourdiac ne s estonna nullement ai ns redoublant son courage, luy tira une grande estocade au corps et le tua. De dire qu'il fiist armé, je ne le puis croire; car je 1 ay tousjours cogneu brave et vaillant, les armes bien en la main, et l'honneur en recommandation pour faire telle supercherie, et bien luy servit de bien faire et bien parer les coups; car ledict sieur de Sourdiac, qui estoit mon grand amy, me le conta quelque temps amprès ce combat, me jurant n'avoir jamais veu un si brave, et vaillant, et rude homme que celluy là, comme de vray il l'avoit bien monstre en plusieurs guerres de Piedmont et de France, et estimé fort mauvais garçon.

Encore le monstra il en ce combat, car il avoit quatre vingts ans lorsqu'il y vint, et mourut. Ainsin à belle vie belle mort, qu'il faut fort esttmer, et surtout aussy son brave cœur et son ambition de n'^estre voulu partir de la place assignée sans se battre et ne s'amuser trop à parler comme de vray c'est une grande honte, quand on vient là, ae s'en

à tort, dit qu*il fut motivé par un procès que le jeune Chasteauneuf faisait à La Chesnaye, son tuteur. Voy. le Traité des duels.

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retourner sans venir aux mains, et de se contenter en satisfaction de parolles.

Certes, quand on est en un logis du roy, ou une campaigne, qu'une armée, une cour marche, ou en d'autres lieux, l'on se peut esclaircir du differand par parolles comme l'on Veut ; mais quand on est une fois entré dans le camp où vous estes appelle, c'est une chose peu noble que de venir aux parolles, et laisser les armes à part. Je m'en rapporte aux grands capitaines. Et pour tourner encore au discours de messieurs de Montsalès et Lignerolles, ils furent en leur temps braves gentilshommes ; l'un fiit tué à la battaille de Jarnac, et l'autre fut assassiné à Bourgueil en Anjou, la cour y estant, par sept ou huict braves et vaillans gentilshommes, qui furent le jeune Villeclair * dict La Guerche, princial querellant, accompaigné du comte Montaer •, du comte Charles de Mansfeld, de Sainct Jehan de L'Orge, et autres ', lesquels tous quasy finirent de mesmes façon (que je dirois bien, mais cela seroit trop long) et tous tuez, jusques au grand qui en fust autheur et fauteur*.

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