‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 24 sur 34 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Jlrrangemens de ménagé.

' « Monsieur, voilà le tour et le tourneur. — Oh , « j'ai bien autre chose en tête que ton tour et ton « tourneur. Mets le tour dans un coin , et le tour* « neur à la porte... » Qu'ai-je ordonné là? Mes expressions sont d'une duret'é!... « Philippe, je ne a veux p^ que cet homme ait été dérangé infimea tueuseroent pour lui. Qu'il établisse le tour dans a cette petite pièce, qui tient à la salle à manger. «Qu'il apporte ensuite du bois à gâter, le bois « nécessaire pour un commençant. — J'avertirai « monsieur quand tout sera prêt. — Non , tu prenne dras leçoo^ pour moi. Tu tâcheras de profiter, a entends-tu, et quand j'aurai un moment à moi, « j'irai te voir travailler. »

Quand j'aurai un moment à moi ! Ne semble^t-il pas, À m'en tendre, que je sois l'homme du monde le .plus occupé, et qu'ai* je fait depuis ma naissance? Jç me suis laissé gâter pendant douze ou quatorze an^. J'ai appris ensuite à monter à cheval, à tirer tles arme^, à danser. J'ai lu quelques bons livres, avec assez de fruit, j'en conviens;

3l6 II NK MACEDOINE.

mais à quoi cela m'a - 1 - il mené ? à m entïuyer à mourir, si je n'étais amoureux. Amoureul! Ne dirait-on pas qu'il n'est permis de l'être qu'à ceux qui ont cinquante mille livres de rente, un cordon rouge , et des armoiries sur les panneaux de leur carrosse? Mon toumeuF l'a été, Test, ou le sera. Il ne s'exprimera pas comme moi; mais il se fera entendre , à merveille , de l'objet ^ui parle la même langue que lui. Et puis, faut -il parlet pour dire : J'aime? la beauté a -t-elle besoin de répondre pour se faire entendre ? Sous le rapport de l'amour, mon tourneur est à mon niveau. 11 a sur moi l'avantage d'une vie active , Ibborieuse , qui rend le repos plus doux, les jôuissstnces plus vives... Allons, allons, je veux savoir tourner. Je m'imposerai la tâche de chaque jour. Je ferai des bonbonnières aux dames, des tabatières aux honvmes. Je renouvellerai toutes les chaises de ma maison. « Philippe ? le tour est-il monté ? — Oh , pas « encore, monsieur. Il faut au moins deiïx.ou trois « grandes heures... — N'entends - je pas un car- « rosse?... Oui, c'est le mien... Hé, non... C'esi^ui; a les stores sont baissés ; elîe est dari^ la voiture"; ce elle arrive , je le sens aux batten)«us précipités « de mon cœur. Va, Philippe, va tourner^ ef que « je ne te revoie pas aujourd'hui, » ^

Je sors, je cours au-devant d'elle;' je suis au milieu des degrés... EJle len jiionte avec^ ^^^' reté d'un oiseau ; mes hrasf s'ouyrent. « Que faitesfivous, monsieur? Allet-vous vmiS*'donftel* en

UNE MACiDOilTE. Siy

« spectacle, à vos gens? » £IIe arrive en deux sauts dans ma chambre à coucher ; je la suis ; la porte se ferQie; je m'approche d'elle, et je commence ujie gxplicatiop , qu'il n'est pas facile de tourner à mon avantage.

Elle m'interrompt, et me prie de l'écouter. Elle va s'assepir à l'autre extrémité de la chambre. Un air grave succède à ces traits de flamme , qui s'échappent de ses yeux , au vif incarnat qui couvre ^es joues, quand elle est près de moi. Je remarque une robe perfide, fermée jusqu'au menton; un grand fichu, méchamment croisé par-devant, et ijoué par-derrière. Ces précautions sont d'un fâcheux augure. N'importe, écoutons-la d'abord, et nous verrons ensuite. Ce ne serait pas la première fois que l'amour, placé entre nous deux, aurait fait taire la raison.

« Je ne suis venue ici , monsieur , que par 1^ « crainte de vous voir faire une démarche , aussi « déplacée que dangereuse. Mais j'ai résolu dq « mettre , à ma condescendance , deux conditions « que vous accepterez, si vous ne voulez pas que M je me retire à l'instant. La première , c'est que (c vous ne me direz pas un mot de ce qui s'est passé c< ce matin chez moi. » Cet excès de générosité me confond et me ravit. Je me lève, je m'élance... « N'approchez pas davantage , monsieur. Retource nez à votre place , je vous en prie.

K Voici ma seconde condition. Vous laisserez , K entre nous , un intervalle tel que je n'aie rien à

3l8 VVE MA€ÈDOIIfE.

« redouter pour vous des suites de cette entrevue. « — Quoi , Fanchette , vous me croyez capable « d'un tel empire sur moi-même ! — Vous aimez «moins que moi, monsieur, je n'en dout« pas, a et cependant j'ai la force de soumettre mon (ai- «ble cœur. Il souffre, cruellement, de là'cona trainte que je lui impose ; mais ma raison Fëm- « portera, et ce que je peux, vous le pouvez plus a facilement encore, i»

Je sentais raa tête et mon cceur s'échauffer , s'égarer. Je ne sais ce que je répondis, peut-être des sons vagues, mal articulés, qui devaient à l'accent seul toute leur expression. Mais qu'elle est forte et enivrante cette expression d'une àme de feu, pour l'ame qui sympathise avec elle ! Les roses reparaissaient sur les joues de Fanchette ; le sourire embellissait sa bouche; sa voix tremblante répétait le mot raison, et ce mot voulait dire amour;

Je n'avais pas quitté mon siège, et insensiblement j^étais arrivé au milieu de ma chambre. J'avais les bras étendus vers Fanchette; je l'invoquais, je l'implorais. Ses bras aussi s'étendaient vers moi; son sein palpitait, ses paroles expiraient sur ses lèvres ; elle ne balbutiait que des soupirs. Son Êiuteuil perdait de son immobilité... Nos mains se rencontrèrent.

a Cet état est insoutenable, dit-elle, en se levant « brusquement. Il faut fuir , ou succomber. » £lle court se jeter dans mon cabinet ; elle en ferme la

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porte SUT elle. Le rideau qui couvre le vitrage est de mon côté. Je le lève. Je vois Fanchette assise. Ses mains couvrent son visage charmant , et son attitude tient , à la fois , de la douleur et de la volupté.

Quoi , il n^ a entre moi et le bonheur qu^un misérable carreau de verre, et ce frêle obstacle m'arrêterait ! Je prends une raquette ; je mets en pièces le carreau qui touche à la serrure ; j'alonge Je bras... Fanchette a fermé les deux tours ; la clé est sur le parquet, à l'autre bout du cabinet.

J'examine le vide qu'a laissé lé carreau ; je juge qu'il n>'est facile de passer. Je prends un tabouret... EHe tombe à gedbux devant moi; elle me supplie à son tour. Je ne réponds pas ; elle insiste. Je la vois, et je la vois plus belle que jamais. Ses prières me retiennent, mais ses charmes m'attirent; je vais fondre mon cœur dans le sien. « J'ai c< fait tout ce que fai- pu, s'écrie- t-elle. Mes forces « sont épuisées par la résistance; il ne m'en resté rt que pour f aimer Tu le veux, je me rends. »

Elle va prendre la clé, elle ouvre la porte... Celle de ma chambre à coucher s'ouvre en même temps... C'est Soulanges.

Pourquoi est-il là? Pourquoi Fa-t-on laissé monter, malgré ma défense? Je chasserai mon suisse... Soulanges me regarde d'un air embarrassé : aurait-il forcé la porte ?

«Mon cher ami, me dit -il, j'avais résolu de «colorer, d'un prétexte quelconque, mon appa-

3*10 UWE MAGÉUOIiriB.

« r'rtion inattendue ;^niais je ciois que la vérité est a préférable à de vaing subterfuge^ sortQut quand a elle lait honneur à quelqu'un.treorges, en allant ce prendre mademoiselle , est entré ch^ moi,^ Il « m'a confié ce qu'elle- et vous avez dit ^t faîl; au- «c jourd'hui. Là conduite de mademoiselle est d'une (c femme estimable ^ et vous êtes l'homme le plus '«extraordinaire qui existe. J'ai conclu, du r^p- « port de Georges , que vous avez besoin d'être «gardé à vue, et* me voilà.

« ' — .Quoi , Georges s'ingère , .de son* autorité « privée , de régler mes actions, de me donner t( indirectement des lois! Cette audace sera punie. <c — Son zèle sera récompensé. La contradiction « vous irrite en ce moment ; plus tard vous rente drez justice à ce fidèle serviteur.

« Je m'éta];)lis ch^z vous. Je vai^fkire monter un <c lit dans cette chambre. Je ne^ vous quitterai ni a le jour ni la nuit. Si vous sortez , j^ qi'attache « à vous comme votre ombre, et je ne vous renée drai à vous-même que quand v^us* serez aussi e< bien portant que moi.

ec Vous êtes trop pénétrant pour ne pas sentir ce que je vous sacrifie quelque chose. Mais l'ami- « tié, sans dévouement, est tout au plus une liai- « son. Pourquoi faire la mine , mon cher ami ? « Vous n'y gagnerez rien : mon parti est prisce Cependant je rie prétends pas porter mon asa cendant jusqu'à I9 tyrannie. II faut se relâcher ce un peu en faveur des enfans et des fous : j'en-

UNE MACÉDOirrE. 3l L

a gage mademoiselle à venir dîner tous les jours « avec nous.

« — Hé, monsieur, peusez-vous à ma position, a à celle de votre ami , à Tindiscrétion des dômes- «tiques? Je ne m occupe pas de moi : j'ai tout « sacrifié k l'amour , et ce sacrifice ne m'a pas a coûté. Mais que dirait-on d'un homme bienjié,

« riche , considéré , qui ferait exclusivement sa sbcc ciété d'une fille sans nom, sans fortune , flans « état? — On dira qu'il vous dpit beaucoup, et que « la reconnaissance vous a rapprochés. On dira « que vous lui continuez vos ^ios. On dira ce « qu'on voudra , et puisque ce n'est pas votre ina térêt personnel qui vous arrête , qu'importe à « monsieur qu'on le croie »bien avec une des phis «r jolies femmes de Paris ? »

Quelle est celle qui n'est pas flattée d'un éloge amené sans affectation ? Une coquette eût répondu. Fanchette sourit légèrement, et fit une petite révérence, si drôle, si jolie!

Nous commençâmes à causeiv tous trois avec assez de liberté d'esprit , et nous réglâmes tout ce qui avait rapport au petit ménage que nous allions tenir.

On avait décidé d'abord que Fanchette viendrait à quatre heures , et que je la ferais reconduire à neuf. Mais je pensai qu'il était fort égal pour le publid qu'elle fût ici à huit heures ou à quatre, et cela m'arrangeait beaucoup mieux. Cela parut aussi à Fanchette, car elle rougît:

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c est sa manière de répondre à une proposition qui lui plaît.

Soulanges observa que fermer sa boutique à huit heures du matin , n'est pas le moyen de faire prospérer- son commerce. Fanchette répondit qu'elle était établie depuis trop peu de temps pour avoir des pratiques à perdre. J'allais ajouter que je comptais bien la dédommager des pertes que j'occasionerais ; mais je pensai que cela se fait , et qu'on n'en parle pas.

Arrêté du petit comité , portant que Fanchette arrivera à huit heures.

J'observai encore que puisque Fanchette devait venir à huit heures du matin , et ne s^n retourner qu'à neuf, il était indifférent au public qu'elle couchât chez moi ou ailleurs, ce Cette proposition « ne passera pas , dit Soulanges. Je dors comme c( une marmotte , et je ne suis venu ici que pour ce voir ce qui s'y passe. » Fanchette garda le silence; j'insistai ; Soulanges résista avec fermeté : il fallut me rendre.

On sent le besoin d'user le temps à quelque chose , quand on ne peut l'employer à faire l'amour. Il fut réglé , de mon consentement :

Qu*on déjeuneraii à huit heures;

Que, de neuf à onze y Soulanges montrerait à Fanchette à dessiner lesfieurs;

Que^ de onze à midi, Fanchette nous/erait une lecture;

Que, de midi a trois heures, je tournerais; que

UNE MACÉDOINE. 39-!i

Fanchette, assise auprès du tour y s'occuperait de quelque ouvrage d'aiguille ; que Soulanges pein* droit des /leurs destinées à orner la chambre de notre compagne,

A trois heures , le dîner.

De cinq à six, la conversation.

De six à neiif, une leçon de piquet ou de trietrac à Fanchette.

A neuf heures j le bonsoir.

Et pour que rien ne fût changé à Tordre convenu , Soulanges imagina quelques articles réglementaires qu'il me soumit , que je combattis, que je fis changer ou modérer, et qui enfin, malgré mes réflexions, observations, additions, suppressions, furent rédigés ainsi qu'il suit :

ï^ On se regardera comme on voudra ; mais on ne parlera pas directement d'amour.

là? On se prendra les mains quand on voudra ; mais la pression ne durera pas plus de dix secondes ^ montre sur table,

y Mademoiselle Fanchette pourra quelquefois se laisser baiser la main ; mais elle ne souffiira pas qu'on y tienne les lèvres attachées plus de quatre secondes.

4^ On pourra prendre et donner , dans le courant de la journée^ six baisers sur les joues ^ le front ou le menton^ et pas ailleurs.

Et pour la facilité de l'exécution des articles ci-dessus ,

5** Mademoiselle Fanchette ne viendra ici qu'ar

3^4 UNE MAGEDOIlfË.

vec la robe quelle p^rte maintenant ^ où telle antre coupée sur le même modèle*

6** Elle portera continuellement sur son fichu un sckali qui 4?scendrajusqu^aux pieds par-de-i^anty et jusqu'au pliant du genou par-derrière.

^^ Elle supprirnera les bas fins à jour ^ et les souliers découverts.

8® Ses cheveux noirs bouclés descendront jusque sur ses yeux.

9®^ Elle ue pourra quitter ses gants que lorsqu'elle voudra prendre la main, se la laisser prendre, ou se la laisser baiser.

Soulanges avait un air triomphant. Il se croyait un Lycurgue ou un Solon. Il ne réfléchissait pas que le code le plus parfait donne toujours lieu aux interprétations. A peine une loi. est-elle promulguée, que vingt avoués savent comment ils Téluderont, et j'étais plus qu^un. avoué dans ce moment-là.

Quelque défectueuses que soient des lois , on n'en fait pas une collection en une heure. La discussion et la rédaction de celles-ci nous avaient menés jusqu'au diner : Philippe entra pour nous servir.

« Philippe , où est Georges ? — Monsieur , il ^ craint de se présenter devant vous; il attend « que vous l'appeliez. »

Je sors; je vais le chercher dans l'antichambre. « Mon vieil ami , les mesures que vous avez prises « m'ont donné beaucoup d'humeur ; elle n'était

UICB MACËDOINE. 3^5

a que dans ma tête, et mon cœur s'empresse de « rendre justice au vôtre... Pourquoi ces yeux « baissés , cet air d'embarras ? L'honnête homme « lève la tête; il aime à 'fixer celui qui l'estime..; « Tu pleures, mon ami? — C'est de joie et de rea connaissance. Ah ! monsieur , quel homme vous ce seriez 9 si vous n'aimiez pas tant... — Chut, chut, «Xîeorges. Tout homme aime quelque chose, et « qu'y a-t-il d'aimable comme les femmes? Viens «reprendre ta place et tes fonctions auprès de « moi. »

Comment le législateur Soulanges va-t-il nous ranger? Nous serons trois autour d'une table ronde, et je défie tous les faiseurs de lois, nés et à naître, d'empêcher que je sois à côté, ou en f^ce de Fanchette. Soulanges me place visrà-vis d'elle ; c^est tout simple : j'en suis aussi éloigné que le permet le diamètre de la table. Mais une table de trois couverts n'est pas grande , et on a des pieds pour quelque chose... «Va tourner, «Philippe : Georges nous suffira. »

«Dinerai-je avec mes gants?» demande Fanchette, avec le ton modèle d'un client qui parle à son rapporteur. « Non ,.non, répond boulanges, « Ce n'est pas l'usage. Mais j'ai tout prévu : j'avais « mes raisons pour vous éloigner l'un de l'autre* » Il n'a pas prévu que nos mains se rencontreront, quand je lui passerai une carafe, quand elle me passera une aile de poulet, et nous avons aussi

3^6 uniË M kcÉuoi^E,

Qos raisons pour nous passer toujours quelque chose... Soulanges sourit.

Je me lève, et je vais ranger les cheveux de Fanchette, qu'elle, a religieusement placés sur les plus beaux yeux du monde. «Alte-là, dit Soutf langes. J'invoque Tautorité des réglemens. Il est tf écrit , art. 8 : Ses chei^ux noirs bouclés descea- « droiu jusque sur ses yeux. --r-Oui , mon ami. Mais a il est écrit 9 art. i^^ : On se regardera comme on a voudra , et comment voulez- vous qu'on se rea garde les yeux bouchés ? Vous avez fixé des « heures où Fanchette doit lire ou traiHùUer de « l'aiguille. Festonne-t-on sans y voir? — ^Diable, il « y a contradiction entre ces deux lois-là. Il faut « en' rapporter une. — L'article 8, mon cher Sou- « langes. •— Non , mon ami , l'article i ^. — La ma- «jorité décidera. C'est à mademoiselle à faire « pencher la balance , et Tamour l'emportera. »

L'article 8 est supprimé.

Le diner se passa en plaisanteries , et , jusqu'à un certain point , Soulanges atteignait à son but : le tœur est calme, quand la gaieté s'y introduit.

Il ne nous fut pas aussi facile de nous posséder pendant l'heure consacrée à la conversation. Soulanges s'efforçait de la faire tomber sur des sujets sérieux et instructifs. Amt>urj disait Fanchette; bonheur^ lui répondais-je , et, agissant d'après ma manière d'interpréter et de commenter la loi ^ la jolie main ne sortait pas des miennes. Je la près-

UNE MAC£DOIK£. 3^'J '

sais , je la baisais ; la montre était là. Je comptais scrupuleusement les quatre secondes; je m'arrêtais à la cinquième , pour recommencer aussitôt. Soulanges se dépitait, a De quoi vous fâche^vous, « mon ami ? Relisez les articles % et3 : On sepren^ 4i dra la main quand on voudra. Moi je le veux a toujours. Mademoiselle Fanchette pourra ^ quel» aquefoiSj se laisser baiser la main. Quelquefois a ne détermine rien , et la loi doit toujours être ic expliquée en &yeur de ceux pour qui elle est « Élite. »

Je continuais; Fanchette riait aux éclats; Soulanges frappait du pied.

Il sauta au plafond, quand je commençai à user de la prérogative que m'accordait Varticle 4* Je n'avais cherché ni les joues, ni le front, ni le menton. « Qu'avez-vous encore , mon cher Sou- « langes ? Le jury prononce sur la question intente tionnelle. Je déclare n'avoir pas eu l'intention a de rencontrer les lèvres de Fanchette, Qu'avez- « vous à me reprocher ? » ^

Soulanges se fâche tout de bon. U m'enlève Fanchette; il la porte dans le salon. Fanchette trouve une porte de dégagement , elle suit le couloir, et rentre dans ma chambre à coucher. Soulanges se désole : il voit son code du matin déjà tombé en désuétude.

tt Allons, allons, dit-il, il faut que je m'exécute « de bonne foi. Je sens le vice de ma rédaction , « et je supprime toutes mes lois. Mais mademoi-

i'ifS VSE MACÉDOINE^

(c selle , c'est à vous que je confie ce dépôt pré* a cieux, celui d'une vie qui vous est chère. Rap- « pelez toute votre prudence. Prévenez ces émo- (c tions, dangereuses pour mon ami, et pénibles a pour tous deux, lorsqu'elles deinel^ent sans réccsultat. Or, je suis ici. — Je répondrai à votre <i confiance^ monsieur; je m'en mont]:erai digne, n . De qilel ton auguste elle a prononcé ces effrayantes paroles ! Plaisante-t-eile ? Non, vraiment. £lle f éprend son schall , elle remet ses gants; elle s'assied devant une tlible de jeu ; elle ne voit plus que 1^ tapis vert.

Oh, cela ne durera pas. Je suis assis près d'elle, et j'ai des moyens sûrs de rétablir mon empire... <r Otez votre main, jnonsieur.c. Laisse;^' mon ge- « nou,.. Vous me faites mal au pied, — Je me re- «tire, mademoiselle. — Vous me féreîz plaisir, « monsieur. — Vous me chassez; je ^le reviendrai a plus. — Mon ami ! — Fanchette ! — Vous m'afffi- « gez. — Je tvous obéis. — Revenez, de grâce, re- « venez. — Je reviens, mais je «boude.

« -MademoiselU , une -quinte majeure se com- « pose de l'as, du rof.» » C'est Soulanges qui parle. « Mademoiselle , laissez mon pied , à votre tour. « — r Qu'il est péchant ! — Voyez vos cartes* Que a voulez-vous faire de mes deux doigts emprison- « nés* dans votre gant? — Mais taisez- vous donc! « — Je veux parler, moi. — A -t- on jamais vu « prendre ainsi une leçon de piquet ? — Mon cher (c Soulanges, a-t-on jamais choisi un pareil mo-*

« ment pour la donner? — Ma foi, ihon ami, vous a me ferez perdre volonté ou patience. — Ma foi, ce mon ami, je vous invite à les perdre toutes deux, ce — Mademoiselle , vous justifiez bien mal ma conct fiance.' — Monsieur de Soulanges, regardez-le. a — C'est un très -joli homme, je le sais, madecc moiselle; m«is ce n'est pas une raison pour le « tuer. — Le tuer, monsieur de Soulanges , le tuer, <c moi, qui donnerais ma^vie pour • conserver la « sienne ! — Je ne veux pas que vous mouriez , a mademoiselle ; mais si vous voulez qu'il vive , c( allez- vous-en , et ne revenez plus.

« — Ab, Soulangçs, quel ton vous prenez avec « elle! — Peut-être en trouverai-je un qui me a réussira. — Elle sort,, mon amijf — Tant mieux. « — Brouillée avec moi! — Ce n'est pas avec vous, a — Bappelez-la donc. — Je m'en garderai bien. « — Je cours après elle. — Quel homme! »

Je la suis, je la joins dans- mon antichambre ; je l'arrête, je la prends dans mw bras... Une lumière! c'est cet hypocrite de Georges. <f Monsieur a s'expose à se blesser. — Non, monsieur, je ne K m'expose pas. — Mademoiselle ne saurait des- «< cendre sans y voir. — Il y a un réverbère sur ce l'escalier. — Mais pour arriver jusque-là? Phicc lippe! vite, un second flambeau. — Georges, je a me fâcherai sérieusement. — Mademoiselle , la c( voiture est à vos ordres. » Elle descend sans dire un mot. Elle supporte tout pour moi, jus-^ qu'à l'humiliation !

33o WE MACEDOINE.

Je rentrai. Que pouvais-je faire de mieux! Soulanges riait à son tour à gorge déployée, «r Vous <c remportez , monsieur* — J'avais tout disposé a pour cela. — Sans les obligations que je vous « ai... — Vous m'en aurez bien d'autres. —^ Je ne « le crois pas. •— Vous serez donc bien fin. -^ Peut- « être autant que vous. — Mon cher ami, vous avez « la fièvre chaude. — A la bonne heure, soit. — « Pourquoi dono ne pas vous laisser conduire ? — a Hé ^ vous faites de moi tout ce que vous voulez. « — Raisonnons un moment. — Cela vous est « bien facile , homme à la glace !

« — Vous n^ rêvez que folies ; je vous éveille , « ai-je tort? — Je ne dis pas cela. — Vous aimez ce deux femmes à la fois... ^- Mon ami, je crois « que j'ai deux cœurs. — Vous vouliez d'abord en tf garder une ici le jour et la nuit. — J'aurais éga- « lement voulu garder l'autre. — Du repos et de « la sagesse , voilà ce qu'il vous faut. — Vous croyez <c cela? — D'ailleurs, si Fanchette fut restée ici, « quand auriez-vous lu la lettre que Georges a sans « doute à vous remettre ? quand y aurièz-vous ré- « pondu? — Une lettre de Sophie! — De Sophie , « plus jolie peut-être que Fanchette; qui vous tc aime autant qu'elle; qui a un nom, un rang; ce que vous avez perdue dans le monde ; à qui vous tf devez une réparation, et qui, à tous égards, mé- « rite la préférence. Georges, vous avez une lettre « pour monsieur ? — La voilà.

« — Lisons-la ensemble, mon ami : vous sa-

UNR MACEDOINE. 33 l

« vez que vous n'avez plus de secrets pour raoi.

« Arrêtez-vous à cette phrase-ci; à celle-là, à «( cette autre. Dites-moi si Faiicbette a cette faci- « lité, cette grâce, cette abondance, cette chaleur, et — Oh, Fanchette n'écrit pas mal. — Lisez, lisez, ce et avant d'être à la fin de la troisième page, vous « ne révérez plus qu'à Sophie. »

Il a raison. Personne ne pense, n'écrit comme cela. Mais je le devine : il veut détruire une impression par une autre. Qu'y gagnera-t-il , si l'image séduisante de Sophie remplace celle de Fanchette dans ce cœur? Pauvre coeur! Et cependant trop heureux mortel!

a Georges , apprêtez - moi ce qu'il faut pour a écrire. — Et pendant que vous écrirez, il m'ar- « rangera un lit. — Ici! — Oui, ici. Je vous l'ai dit, ff je ne vous quitte plus. — Allons , Georges , un « lit à mon garde. ^

Écrivons... Ah! voilà deux lignes en posiscriplunij qui m'étaient échappées. « Je te dois un dé- €t dommagement de ta docilité, de tes privations ; «f on te le remettra avec cette lettre. »

ce Monsieur Georges , vous avez encore quelque « chose à me donner. — Ah, pardon, monsieur, ce J'oubliais un très-petit paquet que j'ai mis dans ce la poche de ma veste. Mais comment penser à ee tout, quand on est toujours en l'air, tout à vos tt mouvemens , à l'inflexion de votre voix , aux siée gnes de M. de Soulanges ? — En voilà assez. ec Voyons le petit paquet... C'est elle, c'est bien

33a UWE MACÉDOINE.

ce elle! c'est ainsi qu'elle me regarde, qu'elle me « sourit. Soulaijges, voyez doue ce portrait. Il est a frappant de ressemblance , et jamais peintre n'a (c fait d'idée une aussi séduisante figure... Oh , So- (c phie, ma Sophie! femme adorable et adorée!..» Je couvre le portrait de baisers. Je le porte à mon cœur; je le reporte âmes lèvres... Qu'est-ce que cela? Une chaîne d'or. Elle a tout prévu; elle indique tout. Je passe la chaîne à mon cou. L^image précieuse est fixée sur mon cœur... Fixée, non. Je la prends, je la regarde, je la baise encore... « Mon a ami, vous n'êtes pas raisonnable. Pensez donc ff à l'état où vous voilà. Faudra-t-il vous ôter justt qu'à ce polrtrait? — Non, Soulanges, non. Je me « possède et j'écris.

« Ces messieurs n'ont plus besoin de rien, dece mande Georges ? Non , répond Soûlantes. » Il congédie le vieux domestique; il ferme toutes les portes à double tour; il prend toutes les clés; il les met sous son oreiller ; il se déshabille avec la morgue d'un chef des eunuques du grand-seigneur.

« Ah çà, monsieur, je suis donc prisonnier a chez moi?— Je vous ai dit, monsieur, que je « dors profondément, et je ne veux pas que vous « m'échappiez pendant mon sommeil. — J'irai a courir les rues de Paris*, à pied, à l'heure qu'il a est, n'est-il pas vrai? — Écrivez, écrivez, mon c( ami. Moi , je vous souhaite le bonsoir. »

Oh , parbleu , 11 m'a donné là ufie bonne idée. Très-certainement je hii échapperai , et aussitôt

que je pourrai tromper sa surveillance et celle de mes gens, tous conjurés contre moi... Continuons d'écrire...

Il dort , ou il en fait le semblant. Sachons jus- <)u à quel point je peux compter sur son sommeil. Je n*ai pas la maladresse de lui adresser la parole : il ne donnerait pas dans un piège aussi grossier. Je me parle à moi-même, et sur tous les tons. Je reprends le précieux portrait; je me laisse aller à la vivacité de mes sentimens. Exclamations , invocations, passion, tout cela est employé, avec un enthousiasme vrai , parce que tout cela est senti, et il ne fait pas le moindre mouvement. Je lui passe sous les yeux une bougie allumée... Allons, c'est un homme mort jusqu'à demain mâtin* L'heureuse découverte !

Âi-je encore quelque chose a dire à la belle des belles, à la meilleure des femmes? Non. Je ferme mon paquet, et comme Soulanges, je vais* essayer de fermer les yeux.

Fermer les yeux ! Trouvez donc du repos, vous qui avez trente ans, qui portez au cou le portrait de votre maîtresse, qui brûlez de la voir, et qui êtes agité par le souvenir du jour, et l'espérance du lendemain?

334 UNE MACiDOIN£.

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