CHAPITRE XXX
Le mariage,
a Vous voilà seul , affligé , et moi qui suis Vrai- (c ment malheureuse ^ je vous cherche pour vous «consoler... Mon ami, voyez -moi, parlez -moi; (c si vous pouvez vivre sans moi, je ne peux vivre « sans vous... Ta poitrine est oppressée, ton œil K éteint... Reviens à toi, à ton amante, à ton ce épouse. J'ai été dure dans mes expressions : la « douleur a de l'énergie. Elle ne calcule pas les ce mots, et tu n'es pas sans indulgence... Pense, ttbon ami, que c'est l'offensée qui revient^ qui ce voudrait oublier, qui ne le peut; mais qui est ce toujours pleine de toi. »
Quel besoin j'avais de l'entendre ! Je ne saisissais rien de ce qu'elle m'adressait. Mais sa voix me calmait, me ramenait à elle, tout à elle... à elle pour jamais. Je la regardais avec un sentiment délicieux. Elle avait cessé de parler^ et j'écoutais encore.
Elle s'assied près de moi; elle prend ma main 4 elle y porte ses lèvres... C'en est trop. C'est à moi qu'il convient d'être suppliant, respectueux. Je tombe à ses genoux; l'amour, le .repentir cherchent des expressions : celles du cœur ne suffisent-elles pas à qui sait les entendre? Elle me sourit, et cette fois, c'est d'amour et de désin
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Oubliant nos peines , confondant nos âmes , unissant tout notre être , nous arrivons au comble de la félicité. Nous mourons, pour renaître et pour mourir encçre... Serait-il vrai qu'un raccommodement soit l'aiguillon de la volupté.
Sophie est heureuse, parfaitement heureuse... Elle cherche à prolonger son ivresse et la mienne... Craindrait -elle le réveil ?
Oh^ oui, oui, je l'ai pénétrée : elle voulait s'oublier au sein des illusions. Celle-ci est à peine dissipée , et un soupir nouveau s'échappe. Celui <- là n'est point un tribut à l'amour; il est amer comme la douleur. Cette figure enchanteresse, divine, quand elle exprime le plaisir, devient froide et sombre... Â-t-elle trouvé dans mes yeux la plainte , ou le reproche ? « Bon ami , me dit-elle , je crois « que le temps est le médecin des plaies de l'ame ; «mais il suffit d'un souvenir pour déchirer la « blessure.
« — Hé bien , Sophie , séparons-nous du monde , (c où les occasions se présentent à chaque pas , et «où ces souvenirs, renaissant sans cesse, ne sont « cependant que la crainte de l'avenir. Allons dans « un lieu agreste et sauvage , où rien ne les rap- « pelle, et où ils s'éteindront peu à peu. J'ai une « terre au milieu des Pyrénées ; point de château, « une simple habitation , en mauvais état peut- « être. Nous la rétablirons; elle nous suffira. Tu <cas embelli la cabane de Servent; tu porteras, «dans ces montagnes, le charme qui ne te quitte XV. Sa
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a jamais. Quelques pâtres , quelques paysannes, « brûlés du soleil , usés avant le temps , par le ce travail et la misère, voilà ceux que nous renci contrerons quelquefois , et qui nous rappelle- « ront que nous ne sommes pas seuls au monde. c( Sophi« , te sens-tu le courage dé renoncer à la « foule, au bruit, aux jouissances du luxe, aux « plaisirs tumultueux ? £s-tu disposée à vivre uni- « quement par moi et pour moi? Parle; en des- « cendant de l'autel , nous partons , el nous allons a porter dans notre vallée l'amour, la constance « et le bonheur. »
Elle ne me répond pas; mais sa paupière est humide; elle est attendrie, et cependant son oeil est incertain et défiant, a Ce que tu me proposes « est - il l'effet d'une résolution formelle , ou cè- (c des -tu à une impulsion qu'excite la pitié, et <c qui passera avec Finstant qui Fa vue naître ? — « Sophie, avec quel transport, quelle vérité je rétt pète ce que nous nous sommes dit ici , à cette « place même : Toi, toujours toi, rien que toi. — <i Ah ! tu as prévenu mes vœux les plus doux, tu « les âs comblés ; je n'en ai plus à former. Je peux « être heureuse encore; je le serai, je l'espère, si (c la solitude, l'uniformité de la vie que nous ala tons mener ne te paraissent jamais ennuyantes « et pénibles. — Tu doutes encolle , ma Sophie ! « — Hé bien , rassuré^iûoi , je ne demande qu'à « l'être. — Que faire pour cela? — Être toujours « ce que tu es en ce moment.
« — Sophie, jeudi est le grand jour qui nous « unit à jamais. Je vais me hâter de donner mes <c ordres à Georges : il n'a que le temps nécessaire a pour les exécuter. — Un moment, Francheville. « — Que veux- tu, ma Sophie? - — îTas-tu plus « rien à me dire ? — Non, je n'ai plus qu'à répéter. « — Estimable, autant que sensible, tu n'as plus a rien à me dire ! Tu n'as pourtant pas oublié que « tu vas être deux fois père. — J'étais certain que a tu t'en souviendrais. — Et tu te rapportes à moi « du sort de cet enfant? — Tu ne lui feras pas « expier la faiite de son père. — A quelle somme cr monte ton revenu? — A soixante mille francs, «plus ou moins. — J'ai un peu davantage. Là « moitié de ta fortune à cet enfant ; l'autre et ce « que je possède au mien: es -tu content Fran- « cheville? — J'admire, j'adore, et je me tais.
« — Mais, mon ami, mon bon ami, tu ne re- ♦c verras point Fanchette ? tu n'auras avec elle au- « cune relation? tu me le promets? — Et que je «meure, si je viole mon serment!
« — Tu me donneras ta signature, et j'arrana gérai moi-même cette affaire à Paris. Tu sauras « si je peux haïr. Je verrai Fanchette, je lui par- «lerai, je la consolerai... Ah, qui t'aime, et te « perd a besoin de consolations. Rentrons, mon « ami , et soyons tout à nos projets et à l'amoUr. »
On nous attendait avec une inquiète curiosité. L'air radieux de Sophie annonçait une réconci-
fiOG . UJVR MACÉDOINE.
liation franche, entière, scellée par la main du plaisir.
Je déclarai hautement la résolution que nous renions de prendre , et je parlai de notre retraite , en homme enchanté d'éloigner de Sophie jusqu'au plus léger nuage. Madame d'Elmont avoua, sans détour, son éloignement pour la solitude; mais elle ajouta que, tout bien examiné, elle aimait mieux s'ennuyer avec nous , que dans le iponde sans sa fille. Et elle n'a pas trente-^ ans , et elle a des moyens de plaire encore, et elle nous sacrifie des illusions, toujours plus précieuses, à mesure qu'on approche de leur terme. Ces deux femmes sont dignes Tune de l'autre.
La comtesse et Soulanges croient qu'on peut aimer long-temps , toute la vie même , avec certaines modifications; ils ne conçoivent pas que l'amour puisse tenir lieu de tout : ils ne le connaissent pas.
Je fais signe à Soulanges; il m'entend, nous sortons. Nous rentrons avec nos écrins, et chacun de nous pare son idole. La physionomie de la comtesse s'anime, et devient brillante comme ses bijoux, a Ah! me dit Sophie, l'amour est nu: tt c'est ton cœur qu'il me faut. »
Ah, j'ai acheté deux jolies bagues : je les aime assez aux mains qui ne me plaisent pas. Je les ofire k Justine : elle m'a rendu des services, et je suis bien aise de la rendre intéressante aux yeux de son maître d'hôtel.
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UNE MACEBOINK. 5o I
Les minutes, les heures, les jours s'écoulent avec rapidité, et chaque instant est marqué par ime jouissance. L'amour, Tamitié, la piété filiale nous occupent tour à tour. Je ne m'éloigne pas im instant de Sophie, et cependant elle ne se croit jamais assez près de moi : elle sait qu'un regard, un sourire, un mot, son fichu, produisent ime sensation, et que l'imagination de l'homme qui sent ne s'éloigne pas de son cœur.
Il sort enfin du néant, ce jour précurseur du beau jour qui fixera nos destinées. L'amour heureux nous présente au réveil la certitude du lendemain.
Le cœur n'est jamais difficile siu* les dispositions du départ , quand on brûle d'arriver. Nous ne pouvons être assez tôt en voiture, ni courir au gré de nos vœux. Nous payons les guides au décuple, nous allons comme le vent, et Paris semble reculer devant nous. Pourquoi cet empressement? Que nous manque-t-il ? L'amour n^at-il pas tout. fait pour nous? L'hymen pourra-t-il davantage? Ah, je le sens, il faut à l'homme plus que du plaisir, et la considération qui suit une cérémonie auguste et légale , en élevant sa maîtresse jusqu'à lui , ajoute à sa félicité.
Nous arrivons, nous descendons tous chez Sophie. Soulanges et moi nous courons , nous nous assurons que les mesures que nous avons prises^ pour le lendemain , auront leur effet. Nous ren-* trons. Soulanges, pénétré, comme moi, d'un sen-
5oa UNE MACÉBOIKE.
timeut religieux, salue la comtesse avec une sorte de solennité. Je cherche Sophie... Elle n'est pas à l'hôtel... Je sais où elle est allée.
Ah, pourquoi n'est-elle pas ici!... Ces mots, ces mots d'une effrayante vérité : Qui t'aime et te perd a besoin de consolations , ces mots retenr tissent au fond de mon cœur. Fanchette souffrante, plus belle peut-être de sa douleur, se présente à mon imagination tourmentée. Je la vois, je l'entends; je ne peux lui répondre. Ces consolations, qui lui sont si nécessaires, lui sont offertes par celle qui la sépare à jamais de moi. Elle ne croira point à sa sincérité ; elle pensera que, par un raffinement de cruauté , Sophie a voulu jouir de son triomphe; elle m'accusera d'y avoir consenti; je vais lui être odieux... Il faut la désabuser, je le dois, je Iç veux. J'y cours; je vole lui dire un éternel adieu, contempler pour la dernière fois cette figure enchanteresse, ce sein qui recèle le fruit de la plus vive tendresse... Malheureux, où vas -tu? Tu as juré de ne pas la revoir !
Homme faible, sois du moins homme d'honneur. L'honneur ! y en a-t-il dans les peines que l'on cause?...
Reviens, Sophie, reviens, ou je succombe. Je vais oublier mes promesses. Et toi... Je l'^entends, je la vois, c'est elle... Elle est sauvée!... Je le suis aussi.
Georges vient me rendre ses devoirs. Il nwe dit
UNE MACÉDOIJSE. 5o3
à Toreille qu*il a préparé chez moi une petite fête, Elle devait avoir lieu après la cérémonie. Notre départ immédiat dérange ses projets, et cependant il voudrait ()ien que ses apprêts ne fussent pas perdu.^... Et d'où Georges ^ait - il ?.. . Étourdi qiie je suis! Je l'ai chargé de la distribution des billets de mariage.
« A quoi bon une fête, dit Sophie? A amuser c( des gens, dont nous nous soucions peu. Chaque «jour n'est- il pas pour nous un jour de fête? — c( Ma bonne amie , rejeter l'hommage du zèle , « n'est-ce pas humilier celui qui l'offre ? — Tu as <c raison , tu as raison. — Et puis Georges nous (( suit dans les Pyrénées ; il renonce , pour nous , « à ses amis, à ses habitudes ; ne lui devons-nous (( pas quelque dédommagement ?
Elle s'approche de Georges; elle lui parle avec bonté; elle accepte ce nouveau témoignage da son affection. Le bonhon^me est enchanté. Il va, il vient de l'un à l'autre. Il nous presse de monter en voiture; nous partons.
Quelle fête ce bon Georges a-t-il pu préparer? Je lui connais de l'exactitude , de la probité , de l'attachement; mais de l'imagination!... C'est, m'at-il dit , mon suisse et lui qui ont tout arrangé : cela sera beau!
Nous sommes reçus par du Reynel , et Sophie et la comtesse rougissent jusqu'au blanc des yeux. (c Que diable signifie tout ceci ? dit le gros gara çon. On est marié là -bas, démarié ici, on se
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« remarie demain : je n'y comprends rien. » J'aurais volontiers battu Georges , et à quoi cela eûtil servi ? Le parti le plus sage était de mettre un terme aux conjectures et au bavardage de du Reynel , en lui confiant tout , et c'est ce que je fis... Voilà une fête qui commence bien.
Nous montons au salon ; personne. La foule au moins ne nous incommodera pas. Georges a rangé les fauteuils en face de l'antichambre; il nous invite à nous asseoir : il est dans l'ordre de faire ce que prescrit le maître des cérémonies.
. Les portes s'ouvrent. Les Servent , les Tachard , Eustache et Claire paraissent. Us ont chacun un gros bouquet à la main ; ils vont chanter chacun leur couplet. Allons , allons , cette idée est heu* reuse.
Philippe s'approche avec son violon. Ah, M. Phi> lippe est Torchestre.
La petite Claire se range au premier plan. C'est elle , sans doute , qui va commencer. Elle est vraiment jolie cette petite Claire, et sa'taille rondelette lui sied à merveille. Ah ! il n'y a plus de trou au fichu. L'aisance dérobe toujours quelque chose aux grâces.
Mon suisse est derrière elle , un gros livre à la main. Je devine : il a été le répétiteur -y il est souffleur maintenant.
Claire commence la fameuse chanson du menuisier de Nevers : Aussitôt que là lumière , et nous partons tous d'un éclat de rire. Une chanson
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bachique pour épithalame! Glaire rougit, baisse les yeux , et se tait. « Je vous le disais bien , re- « prend Eustache , que ce n'est pas de vin qu'il « fallait parler à madame et à monsieur. — Taisez- K fous , s'écrie le suisse. Ce chanson il est le plus « peau qu'on ait fait en France , et le plus peau « est ce qu'il faut offrir à matame et à monesîer. » Eustache soutient son opinion ; le suisse défend la sienne ; la contestation s'engage ; Georges s'agite , se dépite , se désole. Il fait de vains efforts pour rétablir l'ordre : la première scène ^st tombée; elle ne finit pas.
Nos bons villageois déposent tout simplement leurs bouquets à nos pieds; ils nous félicitent, et demandent la permission de nous embrasser. Glaire me présente sa jolie petite mine : cela vaut mieux que le meilleur couplet.
« Ce n'est qu'ein chanson pertue, dit le suisse. « Fous allez voir, fous allez voir. — Allons, voyons, or — Ein com'die de Kotsbue , le plus peau de ses « com'dies. » il déploie trois paravens; il donne un coup de sifflet... C'est de mauvais augure.
Au coup de sifflet, la porte de mon cabinet s'ouvre; il en sort huit à dix Allemands renforcés. Les plus jeunes sont habillés en femmes.
Ah, c'est une pièce allemande qu^oo nous donne. Nous n'entendons pas un mot de ce que disent les acteurs. Je prends la liberté de les interrompre, et je demande combien d'actes a le plus peau comédie de Kotsbue. « Cinq, monesier , bien Ion-
5u6 UNE MACÉDOINE.
« giies et bien larcbes. — Va te promener avec tes « cinq actes. Et où diable as-tu été dénicher tes a comédiens allemands? — Chez eifï marchand te rf vin allemand, rue de Turenne, n*^ 3a. — Mène- «c les à l'office ; ils s'y plairont bien autant qu*à « leur n^ 3a. — Mais c'est ein affi^ont, monesîer... c — A tes comédiens? Une bouteille de plus par M tête pour laver cet afiPront-là , et que tout sort «fini.
tf Au moins, monsieur, me dit Georges, ne c croye» pas que je sois coupable de tout ceci. — «Qu'est-ce que c'est coupable? — Je voulais du « français. — Tu français ! Hé , toute le monte il « entend le français; rien te plus commun que le «français. Chai voulu tonner à mestames qu'et « chose té mieux que tu français. — Quoi y tu « trouves le français inférieur à l'allemand? — L'ai- « lemand, monesier, c'est ein mère langue. — Hé, « ne sais-tu pas que Charles-Quint disait... — Bon « ami , tu ne t'aperçois pas que tu commences , «avec ton suisse, une scène aussi plaisante que « son idée de comédie allemande. Tu débutes par « lui citer Charles -Quint, dont il n'a jamais en- « tendu parler, et tu vas... » Les éclats de rire recommencent. Les artistes du n^ 3a nous regardent la bouche béante ; ils ne savent s'il &ut continuer ou se taire : ils n'entendent pas plus le français que nous l'allemand. Je leur fais signe d'aller boire et manger; je prends mon suisse par les épaules , et je les mets tous à la porte.
UNE MACÉDOINE. Soy
Georges tourne autour de moi , il est timide , embarrassé; il y a quelque chose encore, et il craint que déjà sa fête nous paraisse trop longue. « Allons, parle , mon vieux ami ; ne te décourage ce pas. La comédie allemande est une idée suisse : « tu en as eu sans doute une meilleure. — Au « moins, monsieur, je serai court : trois cents vers « au plus. — Français? — Français. — Voyons tes «vers. — Oh, je n'en suis pas l'auteur. — Je le « crois. — Je les ai trouvés dans un vieux JVIer- «f cure. — Ces vers - là s'oublient promptement : <c ceux-ci auront le mérite de la nouveauté* — C'est a la nichée (ï Amours. — Ce titre promet. — Et je «f craignais d'adopter l'ouvrage. — Pourquoi cela ? « — C'est qu'il s'y trouve une Vénus qui fait des a enfans ' avant que d'être mariée , et ces dames « pourraient être choquées... — Que le diable t'em- « porte ! »
Pauvres femmes ! dans quel état les a mises l'observation de ce vieux imbécile ! Elles n'osent lever les yeux ! Il est si humiliant de se voir attribuer la vertu qu'on n'a point.
Il n'y a pas à revenir sur ce qui est dit. Le coup est porté; chercher à l'adoucir, serait enfoncer le trait. « Finissons , Georges ; débite tes trois cents « vers , et laisse-nous. — Oh , monsieur , j'ai aussi « mes acteurs. »
Il leur donne le signal , et aussitôt un carillon infernal se fait entendre sur les degrés. Le bruit
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augmente et s'approche. Je crois, en vérité, qu'on se bat , ou peu s'en faut. Je m'élance , j'ouvre la porte 9 et un héros , en casque et en cuirasse , vient rouler dans mes jambes. Du Reynel , d'une main , a accroché le bas de sa mante ; il tient de Tautre un enfant nu par l'oreille. Un second enfant suit le premier, en pleurant, et en criant qu'ils n'ont pas demandé à faire l'Amour, et que c'est M. Georges qui l'a voulu.
ff Je ne le souffrirai pas , s'écrie du Reynel. Foi « de gastronome , il n'en sera rien. — De quoi s'a- « git-il donc , mon ami ? — Je fais exécuter ici le <i menu que j'avais réglé pour la noce d'Eustache. « Je surveille tout, je suis tout à tout, et malgré a ma vigilance , le cuisinier et ses marmitons s'é- « chap{>ent,.sans que je m'en aperçoive. Et j'ai làa bas trente casseroles sur les fourneaux , des jus , <c des purées à passer , et il ne me reste qu'une « grosse gagui^ qui n'est propre qu'à laver des « légumes! Je crie, je tempête; je vais, je cours. a Je tombe sur les genoux au milieu d'un esca- « lier , et je me fais une bosse à la tête. Je me «relève; j'entre partout*., personne. Je monte «jusqu'au grenier, et j'y trouve monsieur , habillé a en Mars , et ces deux petits drôles en Amours. CI Un cuisinier en Mars ! Faites des sauces , moncc sieur , et faites-les bonnes.
« Je les renvoie à la cuisine ; je les pousse de- 0 vant nioi. Ils marchent en grondant, en répé*
UNE M\G£D01N£^ ScK)
(I tant qu'ils ne peuvent manquer à M. Georges ! a Manquez à tout l'univers ^ monsieur, et point (c à mon dîner.
«Je les avais conduits, traînés jusqu'à Tentre- <c sol. Je mettais dans mes propos, dans mes ac- « tions, une énergie que je ne m'étais jamais con- «nue, et qui était bien légitime : je sentais le « brûlé !
ce Pan ! la laveuse de vaisselle sort comme un « trait d'une petite chambre. Nue comme la main , « laide comme le diable , elle se présente devant « moi, et me fait reculer -jusqu'au mur. Elle m'in- « vite à ne rien craindre ; elle me conte qu'il est a écrit que Vénus est sortie nue du sein d'Amphi- « trite. Amphitrite n'a rien produit de bon que les « huîtres de Cancale.
a Je m'emporte contre cette Vénus de bassea cour ; je lui applique cinq à six vigoureuses claa ques sur les fesses , et , pendant qu'elle se les «frotte, que je la rejette dans sa x^hambre, que ce je lui ordonne de reprendre ses habits et d'aller « soigner ses légumes , Mars et les Amours crottés « m'échappent , traversent la cour , et enfilent l'esa calier qui mène aux appartemens. Je les suis à tf cette porte ; je m'accroche à eux. Je proteste «( qu'ils descendront à la cuisine , et que je les y a tiendrai sous clés et verroux. Monsieur me ré- « pond froidement qu'il faut qu'il joue la comédie. « Jouer la comédie , quand le dîner brûle ! Dine^ f< t-on avec des vers, quelque beaux qu'ils soient.^
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ff Peut-il exister un motif qui autorise un cuisinier « à quitter ses importantes fonctions?
« — Mon ami Georges, nous te savons gré de fi l'intention ; mais ta nichée d* Amours ne vaut pas (T un bon dîner. Renvoie tes acteurs à la cuisine.
« — De trois pièces , ne pouvoir vous en faire « entendre une , c*est bien dur , monsieur. Au « reste , je n'ai pas perdu tout le fruit de mes soins. « Je vous ai procuré une sensation agréable : vous <c avez vu le plus grand nombre des heureux que «c vous avez faits. Il n'a pas tenu à moi qu'ils fiis^ (c sent tous réunis, et je ne sais pourquoi made- « moiselle Fanchette s'est refusée à mes instances. (C — ^Vous avez invité Fanchette! — Oui, monsieur. « — Quiftnd ? — Hier au soir. — Elle sait que je me i< marie demain! — Oui, monsieur.»
Un frissonnement général s'empare dé Sophie ; ses joues se décolorent ; elle laisse tomber sa tête sur sa poitrine... Elle s'est montrée à Fanchette épouse indulgente et sensible , et Fanchette savait que leur position était la même, leurs droits égaux, que Sophie n'avait rien à lui reprbcher, rien â lui pardonner. Modeste et bonne , elle a eu l'air de recevoir une grâce ; elle en a paru reconnaissante. Sans doute elle a craint de m'affliger dans Sophie. Délicatesse, désintéressement, résignation, qualités, vertus, elle a tout, elle eiùbellit tout.
Fanchette, Fanchette! ah, il m'est impossible d'oublier cette femme, de prononcer son nom sans délire et sans douleur... Mais Sophie! Sophie
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est humiliée, souffrante. Elle Test par moi, pour moi, et je ne la rappelle pas à l'amour, qui console, qui efface, qui est tout!
Je suis auprès d*elle*, et elle ne me voit pas. Je prends sa^ main ; elle lève ses yeux sur les miens ; eUe me regarde avec une expression déchirante. K Je suis accablée , me dit-elle tout bas , pour aia mer le bien , pour avoir voulu le faire. Il est « donc vrai qu'une bonne action peut laisser des a regrets ! » Sa voix sentimentale , un air de lan* gueur, qui peut-être l'embellit encore, la douce pression de sa main, me pénètrent, m'agitent, m'exaspèrent. Je me lève furieux; je vais à Georges; je lui saisis le bras... Je ne sais ce que je vais faire... Je me sens arrêté... Par qui? C'est Sophie qui a jugé mon mouvement, qui me sauve de moi-même, a Bon ami, il a cru bien faire; il ff eût fait bien, si dès circonstances qu'il ignore... c( Retirons-nous ; je ne suis pas à mon aise ici. »
Je sors avec elle. Madame d'Elmont nous suit. Elle nous demande la cause de cette étonnante , de cette brusque disparition. Sophie éloigne d'elle toute idée qui me serait défavorable. Elle n'esl pas bien , elle souffre , dit - elle simplement. Oh ^ elle a dit vrai. Madame d'Elmont monte en voiture avec nous.
« Hé bien , hé bien , nous crie du Reynel , que « faites-vous , que deviendra mon dîner ? Le ferai- «je manger aux paysans d'Ermeuil, aux comète diens allemapds? » C'est bien le moment de nous
5l'2 UlfE MACÉDOINE.
occuper de ces niaiseriçs-là ! Nous ne répondons rien; nous partons.
Le reste de la journée s'écouie tri3tement. Être humiliée aux yeux de Fanchette ! répétait Soplûe. Et ce nom, toujours m'agitant, me reporte, mal* gré moi , vers^ celle à qui je ne dois plus penser. La présence de Sophie me contient , me calme par intervalles; mais mon cœur est partagé. Il possède l'une ; il désire l'autre : l'excès même du sentiment lui ôte toute son action.
Ce sont les nuits heureuses qui font les beaux jours, a dit un homme ingénieux, et sans expérience. Quelle nuit plus douce que la dernière ! Quelle journée que celle-ci! Que sera le lendemain?
Il parait , ce jour si long-temps , si vivement dé* siré, et je n'éprouve pas cette satisfaction intime, cet empressement , ces transports que la présence seule de Sophie faisait naître, entretenait, augmentait, que je croyais inépuisables. Je vais cependant me donner à une femme charmante, que j'aime avec passion... Mais je me sépare à jamais d'une autre.
Sophie est pensive, rêveuse même^ Son imagination est péniblement affectée. Peut-être a-t-eUe remarqué ma préoccupation ; peut-être s'est-elle aperçue dç l'effet toujours certain de ce nom... Ah, Sophie, je t'épouse, je l'abandonne ; pardonne au moins un regret.
La comtesse, Soulanges, Georges, nos autres
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témoins paraissent; nous sortons. Nous avons satisfait à la loi, et nous allons entrer dans le temple , où je vais jurer dé n'airaer que Sophie , de ne plus former un vœu dont elle ne soit l'objet. Je promettrai... Puissé-je tenir ma promesse!
Le prêtre est à l'autel; il a -ouvert le livre de notre irrévocable destinée : le recueillement de Sophie ressemble au dévouement d'une victime. Ab, ses craintes se sont renouvelées. Une nuit froide a donné à la réflexion le temps de naître, de se iilévelopper. Elle se marie , parce qu'il le faut , parce qu'elle l'a promis , et elle ne voit dans le mariage qu'un lien nul pour l'inconstant, pesant pour l'infortunée qui le porte.
Ah, je dissiperai ces nuages, que peu d'heures ont formés, accumulés. Je me charge ici du bonheur de sa vie; je ne l'oublierai pas.
Le prêtre nous interroge ; il va prononcer l'auguste formule. Soulanges et sa comtesse ont répondu oulj comme s'il se fut agi d'une contredanse ou d'un boston. Le oui de Sophie est timide, faiblement articulé; je donne au mien l'énergie et la décence que commandent l'instant et le lieu.
A peine l'ai-je prononcé, qu'un profond soupir se fait entendre dans l'éloignement. Un bruit sourd lui succède. Je me tourne; je vois une femme à demi masquée pnr une colonne^ tombée sur le carreau , et. il n'y a dains l'église qu'elle , le célébrant et nous.
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3l4 UHTE MACÉDOINE.
« Va, dis-je à Georges, va seconrir cette femme. » . Avec les meilleures intentions, cet homme -la fait tout mal. Que de peines il m'a causées!... Il va, il revient, tremblant, hors de lui. Il s'écrie : <c C'est mademoiselle Fanchette, qui s'est blessée, « et qui est évanouie.
<c Que faites-vous, me dit SoulaQges ! vous per- (t dez sans retour la confiance de madame de Franor cheville. Vous décidez le malheur de sa vie. » J'avais franchi ^ avec la rapidité de l'éclair ,' l'intervalle q|ii me séparait de Fanchette. Jç l'avaiflpprise , relevée; je soutenais sa tête; j'étanchais le sang qui coulait de sa main ; je lui parlais , comme si elle eût pu m'entendre; je cherchais, à force de caresses , à la rendre an sentiment. J'ignorais où j'étais; j'avais oublié l'autel et mes sermens; je ne voyais que Fanchette.
Cl Sommes-^ous mariés, dis-je enfin à Soulanges? a — Oui, mon ami, et votre femme vous attenda —Ah, celle-ci est aussi ma femme; je l'ai rendue <x mère ^nssi ! — Plus bas , plus bas , par grâce ; « Sophie vous entend. »
Les yeux de Fanchette se rouvrent; elle me fixe, elle me reconnaît; elle tressaille. « J'ai voulu «vous voir pour la dernière fois, ^le dit-elle, et « je n'ai pas été maîtresse de moi. Peur la der- « nière fois; répétai -je avec 1 accent du désesa poir! » Je la presse contre mon sein ; son cœur bat c^ontre le ipiesi ; ils s'unissent , ils. se confondent encore. «Fanchette, dit Soulanges ^vec un
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Kton sévère, voulez -vous perdre le mérite et le « fruit de vos efforts et de vqs sacrifices ? » Çe$ mots nous frappent Tun et l'autre ; elle se dégage de mes bras; je suis sans force pour la retenir. Soulanges l'emmène ; jç la suis des ye^x.
Je me rappelle que j'ai une épouse. Effrayé de ma conduite et des suites qu'elle peut avoir , je me rapproche de l'autel en tremblant. La figure de Sophie n'exprime aucun ressentiment. Je n'y vois qu'un accablement profond. Celle de sa mère annonce la stupéfaction, le mécontentement : il est fondé ; j'ai violé toutes les convenances.
Je leur prends la main à toutes deux; nous nous retirons en silence. Nou^ montons en voiture. Les yeux de Sophie évitent les«miens. Pas un mot de l'église à l'hôtel. Quel mariage, bon Dieu ! et tant de moyens pour qu'il fut heureux !
A la suite d'un déjeuner triste et court, i^ous partons , nous quittons Paris pour jamais. Même tristesse, même silence. Une mauvaise honte me retient, me ferme la bouche. Il est pourtant cruel de ne pas lui parler, de ne pas chercher à réparer des torts graves, à ramener le calme dans son cœur. Si prompt, si ardent à m'égarçr, et si lent à revenir sur moi-même ! Hélas , je ne trouve pas une idée dont l'expression puisse la satis&ire. Miaris qu'importe des phrases? N'est -elle pas à moi; n'est -elle pas tout amour; n'éprouve-t-elle pas la soif du bonheur et le l^esoin de pardonner ?
Ferai- je un long voyage, passerai -je les jours
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et les nuits avec elle, en évitant une franche et indispensable explication ? Est-il un autre moyen de se rapprocher? Chaque minute de délai n'estelle pas un tort nouveau ? Ne doit-elle pas penser que la réflexion sanctionne, en ce moment, des transports que je n'ai pu maîtriser; mais que les circonstances seules ont fait naître, et que ma raison désavoue.
Affliger Sophie est im crime ; prolonger sa peine est le plus grand de tous.
Je prends la parole. Je ne cherche pas à me disculper. Je rends compte avec candem* des sensations que j'ai éprouvées. Je remonte à leurs causes; mais j*étabiis en principe que l'humaaité, bien entendue, soulage sans acception de personnes, et je demande si je pouvais laisser Fanchette froide, inanimée sur. le carreau. Mon départ de Paris , le lieu que j'ai fixé pour notre demeure, n'annoncent-ils pas le dessein formel, une volonté soutenue de rompre tous les Uens qui m'attachaient à l'infortunée ; de vivre entièrement pour Sophie ; de faire , de sa félicité , mon unique étude, mon devoir essentiel? « Ma félicité! il n'en «est plus pour moi, répond -elle. Vous partez; « mais votre cœur n'est pas ici. Vous voulez force tement , sincèremetkt , et vou» ne pourrez riren te pour moi : où il y a eu combat, hésitation 4t même , il n'existe plus d^amour. »
Ses larmes coulent en abondance. Elle a raison; mon cœur n'était pas ici; sa douleur l'y ramène;
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je reviens ati premier sentiment que Sophie m'a inspiré. Il se reproduit dans toute sa force; il agit sur tous mes sens. Impétueux, brûlant; il prend un caractère de vérité, qui ne persuade pas Sophie ; mais qui la calme. Ses larmes se sèchent à mesure que je les recueille. Son front est nébuleux encore ; mais ses joues se colorent. Estce Tamour qui répond à Tamour? Jamais un sen-» tiroent haineux n'a trouvé place au cœur de Sophie.
Madame d'Elmont joint la force du raisonnement à l'éloquence expansive que je déploie. Elle ne me justifie point ; elle observe qu'il n'est pas d'homme sans faiblesses, et que le moins i|nparfait est celui qui fait tout pour les effacer. Elle fait remarquer que se mettre dans l'impossibilité de faillir, c'est satisfaire à la fois à l'équité, et désarmer le ressentiment le plus légitime. Elle s'étend sur le danger d'éloigner, par des rigueurs mal entendues, un cœur repentant qui revient, et que l'amabilité, les grâces, la gaieté peuvent seules fixer. Elle demande s'il n'y a pas une sorte d'orgueil à pardonner, et si l'indulgente bonté, pour un coupable chéri, n'est pas une jouissance. Elle invoque l'extrême sensibilité de Sophie ; elle l'excite, la ranime; elle insiste, elle presse, elle caresse, elle met sa fille dans mes bras.
Sophie est sans défense; un baiser est le prix d'un baiser, et cependant des soupirs douloureux s'échappent au milieu des plus douces étreintes.
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Je né la quitterai plus d'un instant. Sans cesse je lui parlerai amour; saiis cesse je lui prouverai que je Taime. Je ne lui laisserai pas te temps de s'arrêter à un souvenir ; j'empêcherai le sodvenir de naître.
« Oui, je rne suis charge du bonheur de ta vie; «je fen dois compte; j'en compterai avec toi à « tous les instàns du jour. »
Nous marchons à petites journées. Nous arrêtons de bonne heure ; nous prolongeons les ntiits. Sophie passe du délire au sommeil , du somtneil ail délire. Mais son sommeil est agité; une tristesse profonde succède à la jouissance. Sa gaieté, passagère porte, avec elle, une teinte de inélahcolie qui m'affecte. Ah, si ces torrens de fetl brûlaient iin an, iin mois, une semaine,* ils détruiraient toutes les iniprêssioiis pénibles; ils en effaceraient la mémoire. Je les rallufaie, je les reproduis à toutes les heures, et les intervalles sont encore trop longs.
« Tu me tues , dit-elle , et He plaisir et de cha- « grin. »