‹ Œuvres complètes de Racine (volume 2)Chapitre 124 sur 154 · Diogène jouait ici sur le mot grec ôi5-j(ji.o · texte numérisé non relu

Diogène jouait ici sur le mot grec ôi5-j(ji.o

DIOGËNE LE CYNIQUE. 413

Qui t'amène en ces lieux, honte de la nature? Vicn3-tu fouiller les morts jusqu'en leur sépulture?

On lui demandoit un jour s'il avoit un valet ou une servante ; il répondit que non. Et qui est-ce donc, reprit celui qui l'interrogeoit, qui prendra le soin de tes funérailles après ta mort? Celui, répliqua-t-il, qui voudra loger dans ma maison. Il aperçut un jour un beau garçon qui dormoit à son aise, couché tout de son lonjr: Réveille-toi, lui dit Diogène, n'as-tu point de peur

Qu'une flùclie, en dormant, te perce par derrière?

VA ù un autre qui ainioit extrêmement la bonne chère : Si tu n'y donnes ordre, lui dit-il,

Tes jours seront, mon fils, de fort courte durée.

Un jour Platon discouroit de ses idées, assurant qu'une table avoit sa tabléité, et un pot sa potéité : Pour moi, reprit Diogène, je vois bien un pot et une table ; mais je ne vois ni potéité, ni tabléité. C'est, lui répliqua Platon, que tu as des yeux pour voir la table et les pots, mais tu n'as pas assez d'esprit pour concevoir la tabléité et la potéité. On lui demandoit une fois quel homme lui paraissoit Socrate: Un fou, répliqua-t-il. Un autre s'enquéroit de lui en quel âge il se falloit marier : Quand on est jeune, il n'est pas temps; quand on est vieux, il n'est plus temps. Quelqu'un lui disoit un jour: Que voudriez-vous qu'un homme vous donnât pour recevoir un soufflet de lui ? Un casque, reprit Diogène. Voyant un jeune homme qui se paroit : Si c'est aux hommes, lui dit-il, que tu veux disputer le prix de la beauté, tu es bieu misérable; si c'est aux femmes, tu es bien injuste. (îomme un jeune homme eut rougi devant lui : Courage, lui dit Diogène, je vois la couleur de la vertu. Entendant un jour plaider deux avocats sur un larcin dont l'un étoit accusé par l'autre, il les condamna tous deux : Car l'un, ajouta-t-il, a volé, et l'autre ne l'a i)oint été. On lui demandoit un jour tpiel vin étoit le plus agréable à boire : Le vin d'autrui, réiiondit-il. On lui disoit une fois : Tout le monde se rit de toi. — Je ne suis pas ridicule pour cela, rcprit-il. Vn autre soutenoit devant lui que c'étoit une

cliusiî malheureuse que de vivre : Dis de mal vivre, interrompit DJuirùno, et non pas de vivre. Quelques-uns lui conseilloient de faire chercher un valet qu'il avoit, et qui s'étoit enfui. Non, non, reprit-il, ce seroit une chose ridicule que Manès se pût passer de Diogéne, et que Diogène ne se pût passer de Manès. Un jour, comme il mangeoit des olives, un homme lui vint offrir des gâteaux; mais il le renvoya avec ce vers:

Fuyons, amis, fuyons ces infâmes tyrans.

On lui demandoit une fois de quelle espèce de chien 11 étoit : Quand j'ai faim, répliqua-t-il, je suis doux comme un chien de Mélite ; mais quand je suis soûl, je suis ardent comme un chien de Molosse. Enfin, ajouta-t-il, je suis de cette espèce de chiens qu'on prise extrêmement, mais que peu de personnes veulent mener à la chasse, à cause de la fatigue qu'il se faut donner. En effet, vous louez assez mon genre de vie, mais il n'y en a pas un qui le veuille suivre à cause des peines et des sueurs qu'il faut endurer. On s'enquéroit une fois de lui si les sages mangeoient des tartes et des gâteaux: Que cela est étrange, répliriua-t-il, qu'ils en mangent tout de même que d'autres hommes! Quelqu'un se plaignoit à lui de ce qu'on donnoit souvent l'aumône à de gros gueux aveugles et estropiés, et qu'on ne donnoit rien aux philosophes: C'est, répliqua-t-il, que la plupart des liommcs prévoient bien qu'ils pourront devenir aveugles ou estropiés, mais pas un n'aspire à devenir philosophe. Il demandoit un jour l'aumône à un homme fort avare, et comme celui-ci ne se pressoit pas trop de la lui donner: Je ne demande pas votre mort, lui dit-il, je demande ma vie. Quelqu'un lui ayant reproché qu'il avoit autrefois fait de la fausse monnoie : 11 est vrai, lui répondit-il, que j'ai été autrefois ce que vous êtes; mais le mal est que vous ne serez jamais ce que je suis. Et à un autre qui lui faisoit le même reproche: Je pissois aussi, répliqua-t-il, plus roide en ce temps-là que je ne fais à cette heure. Un jour étant allé à Mynde, il prit garde en entrant que les portes de la ville étoient fort grandes, bien que la ville fût fort petite, et s'adressant à quelques Myndiens qui étoient là: Messieurs, leur dit-il, si vous m'en croyez, vous fermerez les portes de votre ville de peur qu'elle ne sorte. Voyant

un homme qu'on avoit surpris volaut de la pourpre, et qu'on menoit eu prison, il lui dit sur-le-champ ce vers:

La mort sera bientôt de ton sang empourprée.

Cratère l'ayant fait prier de le veuir trouver : J'aime mieux, répliqua-t-il, lécher du sel à Athènes, que de manger les meilleurs morceaux du monde à la taljle de Cratère. 11 alla voir une fois un certain orateur nommé Anaximèno, qui étoit fort gras: Si vous faisiez bien, lui dit Diogène, vous nous donneriez la moitié de votre ventre, car vous n'en seriez pas plus mal, et nous nous en trouverions mieux. L'njour, comme ce même orateur haranguoit publiquement, Uiogène se mit à montrer de loin un morceau de salé, et attira par cette action tous les assistants auprès de soi; et comme Anaximène s'en voulut fâcher: Vous voyez, leur dit Diogène, que tous les beaux discours de votre orateur ne valent pas un liard, car mon salé ne m'a pas coûté davantage. Ou lui reprochoit une fois qu'il mangeoiten plein marché: C'est, répliqua-t-il, que j'ai faim en plein marché. I! y en a quelques-uns qui lui attribuent encore cet autre mot-ci: Platon le trouva un jour qu'il lavoit des choux, et, s'approchant de lui: Si tu eusses pu te résoudre, lui dit-il tout bas à l'oreille, à faire la cour à Denys le tyran, tu ne serois pas réduit à laver toi-même tes choux. Mais Diogène s'approchant de lui tout de même : Si tu eusses pu te résoudre, lui repartit-il, à laver toi-même tes choux, tu ne serois pas réduit à faire la cour à Denys le tyran. Quelqu'un lui disoit un jour : Tu ne saurois croire combien il y a de gens qui se moquent de toi : Peut-être, répliqua-t-il, que les ânes se moquent d'eux aussi ; mais ils ne se soucient point pour cela des ânes, ni moi d'eux. Voyant un jeune homme qui raisonnoit de philosophie : Courage, lui dit-il ; voilà le moyen de rendre les amants de ton corps amoureux de ton esprit. Étant un jour entré dans le temple de Samothrace, comme quelqu'un s'étonna de la multitude des offrandes qui y avoient été faites par ceux qui avoient fait des vœux au milieu de la tempête, et qui étoient échappés du naufrage : Vous en verriez bien d'autres, reprit Diogène, si tous ceux qui n'en sont pas réchappes avoient accompli les leurs. Il y en a qui donnent ce mot à Diagoras. Il vit une fois un jeune homme qui alloit à un festin : Mon ami, lui dit-il, VI. 27

tu en reviendras pire que tu n'es. Ce jeune homme le rencontra quelques jours après, et l'ayant abordé : Vous voyez, lui dit-il, j'ai été au festin, et si je n'en suis pas empiré pour cela. Non, sans doute, reprit Diogène, car tu en es plus gros et plus gras. Il demandoit un jour à quelqu'un quelque chose d'assez grande conséquence : Si tu me peux persuader, lui dit l'autre, que je te la dois donner, je te la donne. Moi, répliqua Diogène, si j'avois quelque chose à te persuader, je te persuaderois de t'aller pendre. Un jour, comme il retournoit de Lacédémone à Athènes, on lui demanda d'où il venoit et où il alloit : Je viens de quitter des hommes, dit-il, pour voir des femmes. Une autre fois qu'il retournoit des jeux Olympiques, on lui demanda s'il y avoit bien du monde : Pour du monde, répondit-il, il y en a assez, mais d'hommes, fort peu. Il coniparoit les prodigues à ces figuiers qui naissent dans des précipices, dont les fruits ne sont point mangés par des hommes, mais par des corbeaux et par des vautours. Phryné, cette fameuse courtisane, ayant offert à Delphes une Vénus d'or, il alla mettre cette inscription au-dessous : Celle Vénus a été érigée des dépouilles de la lubricilé des Grecs. Un jour, comme Alexandre passoit devant lui : Ne me connois-tu pas? lui dit ce roi; je suis le grand Alexandre. Et moi, réplicpia Diogène, je suis Diogène le cynique. On lui demandoit une fois d'où venoit qu'on l'appeloit chien : C'est, répliqua-t-i!^ que je caresse ceux qui me donnent, j'aboie après ceux qui ne me donnent rien, et je mords les coquins. Comme il cueilloit des figues à un figuier, quelqu'un l'en voulut empêcher, en lui disant que cet arbre étoit impur, et qu'il y avoit peu de temps qu'un homme s'y étoit pendu: Eh bien, répondit-il, je le purifierai. Voyant un athlète qui venoit de remporter le prix aux jeux Olympiques, et qui ne pouvoit détourner ses yeux de dessus une courtisane : Voyez, dit-il, ce brave champion qu'une jeune fille emmène par le collet. Il coraparoit les belles courtisanes à du miel empoisonné. Un jour, comme il mangeoit en plein marché, il y eut plusieurs personnes qui s'amassèrent autour de lui^. et qui se mirent à crier : Au chien ! au chien 1 mais Diogène, sans s'émouvoir : C'est vous, leur répliqua-t-il, qui êtes des chiens, de rôder comme vous faites à l'entour de moi durant que je dîne. Voyant deux jeunes débauchés qui se cachoient pour éviter sa rencontre : Ne crai-

gnez rien, luur dit-il, un rhien ne mange point de carottes. On lui diMiiandoit un jour d'un jeune cITéniiiié do quel pays il étoit: Voilà une belle demande, répondit-il, il est de Tégée. ' Ayant rencontré un certain homme qui avoit été autrefois fort fameux pour être uu méchant athlète, et qui depuis s'étoit fait médecin : Vraiment, lui dit-il, vous avez trouvé uu beau secret pour mettre en terre ceux qui vous jetoient à terre auparavant. Un jeune homme lui montroit un jour une épée qu'un de ses amoureux lui avoit donnée : \ oilù une belle épée, répondit-il, mais la garde en est fort vilaine. Comme quelques-uns louoient fort un homme d'un présent qu'il lui avoit fait : Et moi, répliqua Diogène, vous ne me louez point de l'avoir mérité. Quelqu'un lui redemandoit un manteau : Si vous me l'avez donné, reprit-il, il est à moi ; si vous me l'avez prêté, je m'en sers. Un autre lui disoit une fois: il a de l'or caché sous son manteau : Oui, sans doute, répliqua-t-il, et c'est pour cela que je couche dessus. On lui demandpit une fois quel fruit il avoit tiré de la philosophie : N'y aurois-je pas trop gagné, répliqua-t-il, quand je n'y aurois gagné que d'être prêt comme je suis à tous les accidents qui pourroient m'arriver ? Quelqu'un le prioit de lui dire de quel pays il étoit : Du monde, répondit-il. Comme quehiu'un sacrifioit aux dieux pour avoir un fils: Et vous ne sacrifiez point, lui dit-il, pour avoir un fils honnête homme. Celui qui avoit la charge de lever les tailles la lui vouloit faire payer, mais il le renvoya avec ce vers:

Dépouillez les Troyens, mais épargnez Hector.

Il disoit que les concubines étoient les reines des rois, parce qu'elles leur faisoient faire tout ce qu'elles vouloient. Les Athéniens ayant résolu qu'on décerneroit à Alexandre les mêmes honneurs qu'à Bacchus : Faites-moi, leur dit-il, tout d'un train votre Sérapis. Quelqu'un lui reprochoit qu'il hantoitdans des lieux infâmes: Le soleil, répliqua-t-il, entre bien dans des cloaques, et n'en est pas gâté pour cela. Un jour qu'il soupoit dans un temple, voyant des pains qu'on y avoit apposés, qui étoient sales et gâtés, il alla les prendre et les jeta dehors, disant que rien de

1. C'est encore un jeu de mots. Le mot grec Tiyo; veut dire boudoir de courtisane.

sale ni d'impur ne devoit entrer dans le temple. L'n homme lui disoit une fois qu'il étoit un ignorant qui ne savoit rien et qui faisoit le philosophe : Quand je le contreferois, répondit-il, il faudroit toujours que je le fusse beaucoup pour le contrefaire comme je fais. On lui amena un jour pour être son disciple un jeune garçon qu'on lui disoit qui avoit un beau naturel, et qui étoit bien morigéné : Qu'a-t-il donc aflaire de moi ? repari it-i!. Il comparoit ceux qui parlent bien et qui font mal à des luths qui rendent un beau son, mais qui n'ont aucun sentiment. Lorsqu'il alloit au théâtre, il y entroit toujours quand les autres en sortent; et, comme on lui demandoit pourquoi il faisoit cela: C'est, répondit-il, que je me suis étudié toute ma vie à faire le contraire de ce que font les autres. Il disoit une fois à un jeune efféminé: N'as-tu point de honte de te faire pire que la nature ne t'a fait, car elle t'a fait homme, et tu t'efforces de devenir femme! Voyant un homme sans jugement qui accordoit un luth ; .Ne devrois-tu pas être honteux, lui dit-il, de savoir mettre un luth d'accord, et de ne pouvoir être d'accord avec toi-même? Quelqu'un disoit devant lui: Pour moi, je n'ai point d'inclination à la philosophie. Pourquoi vis-tu donc, lui répliqua-t-il, puisque tu ne se soucies point de bien vivre? A'oyant un jeune homme qui parloit de son père avec mépris: N'as-tu point de honte, lui dit-il, de mépriser avec orgueil celui qui fa donné de quoi être orgueilleux? Entendant un beau garçon qui tenoit des discours sales : Ne devrois-tu pas rougir, lui dit-il, de tirer d'une gaine d'ivoire une lame de plomb? On lui reprochoit qu'il alloit boire au cabaret : Vous pourriez ajouter, répliqua-t-il, que je me fais faire la barbe chez un barbier. Comme quelqu'un l'accusoit d'avoir reçu un manteau d'Antipater, il lui dit ce vers :

Il ne faut point des dieux rejeter les largesses.

Un homme, sans y prendre garde, le heurta d'un grand ais qu'il portoit, et se mit à crier : Gare! gare! Mais Diogène, pour toute réponse, s'approchant de lui, lui donna un bon coup de bâton et se mita crier de môme : Gare! gare! Voyant un débauché quisollicitoit une femme de mauvaise vie : Misérable, lui dit-il, que cherches-tu en un lieu où le meilleur pour toi c'est de ne rien obtenir? Et à un autre extrêmement poudré et parfumé ; Prends garde, lui

dit-il, que les parfums de ta tète ne te mettent en mauvaise odeur dans le monde. Il disoit que les esclaves obéissent à leurs maîtres et les méchants ;\ leurs passions. Quelqu'un lui demandoit d'où venoit qu'en grec on appelle les esclaves andrapodai : C'est, répliqiia-t-il, qu'ils ont des pieds d'homme et une âme comme la tienne.'

DES ESSÉMEXS, FR.\GME-NTS TRADUITS DE JOSEPH ET DE l>n IL0>".

Il y a parmi les Juifs trois différentes sectes qui font profession de l'amour de la sagesse : la première est des Pharisiens, la deuxième des Saducéens, et la troisième, qui paroît aussi la plus sainte et la plus austère, est de personnes que l'on nomme Esséniens, qui sont bien juifs de nation, mais qui sont beaucoup plus étroitement liés ensemble par une allection mutuelle que ne sont les autres.

Ils abhorrent toutes les voluptés et tous les plaisirs, comme mauvais et illégitimes, et ils tiennent comme une souveraine vertu parmi eux de ne se point laisser vaincre ;\ leurs passions. C'est pourquoi ils ont de l'aversion pour le mariage, et prennent seulement auprès d'eux quelques enfants étrangers, d'un âge tendre et susceptible des impressions qu'on leur veut donner ; et les regardant comme leur propre sang, les forment et ils les élèvent selon leurs mœurs et leur discipline. Ainsi, leur éloignement du mariage ne vient pas de ce qu'ils voudroient abolir la succession des enfants aux pères, qu'il entretient dans le monde ; mais c'est qu'ils croient devoir se garantir de l'incontinence des femmes, qui, selon leur opinion, ne gardent presque jamais à leurs maris la fidélité qu'elles leur doivent.

Ils méprisent les richesses, et rien ne leur paroît plus excellent et plus agréable qu'une communauté de tous biens. Aussi l'on n'en voit point entre eux qui soient plus riches que les autres, parce qu'ils ont établi comme une loi inviolable, à tous ceux qui

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