Vny. Lettres de divers d divers, p. 'J(iO
2. Il Je demandai à M. Racine quellfi étoit celle de ses tragédies qu'il estimoit le plus. Il me répondit : n Je suis pour Phèdre, et M. le prince
fondée sur des raisons tros-l'orlos. Car (|iioique ruction àWlIialie soit bien plus grande, le caractère de Phèdre est, comme celui d'OEdipe, un de ces sujets rares, (|ui ne sont pas l'ouvrage des poètes et qu'il faut que la fable ou Tliistoire leur fournissent.
Tout le monde sait (jue la principale qualité qu'Aristote, ou plutôt que la tragédie demande dans son héros, est qu'il ne soit ni tout à fait vicieux ni tout à fait vertueux, parce qu'un scélérat, quelque malheur qui lui arrive, ne fait jamais pitié, et qu'un homme tout à fait exem|)t de foiblesse, et qui ne s'est attiré son malheur par aucune faute, cause plus de chagrin que de pitié; au lieu que le malheureux qui mérite de l'être, qui en même temps mérite d'être plaint, intéresse toujours; et c'est ce qui se trouve admirablement dans l'hèdre, qui, dévorée par une infâme passion, est toute la première à se prendre en horreur. Je ne sais même si i>ar là son caractère n'est pas beaucoup jilus tragique que celui d'OEdipe, «lui dans le fond n'est qu'un homme fort ordinaire, à qui le hasard a fait commettre de grands crimes, sans qu'il en ait eu l'intention et chez qui l'on ne peut voir cette douleur vertueuse qui fait la beauté du caractère de Phèdre. Mais on peut dire aussi que ce caractère est le seul qui soit dans cette tragédie : au lieu que dans Alhalie, où se trouvent à la fois plusieurs grands caractères, l'action est plus grande, plus intéressante, et conduite avec plus d'art; en sorte qu'on pourroit, à mon avis, concilier les deux sentiments, en disant que le personnage de Phèdre est le plus parfait des personnages tragiques, et i\\x' Alhalie est la plus parfaite des tragédies.
On en reconnut enfin le mérite; mais la prédiction de Boileau n'eut son accomplissement ([ue fort tard, et longtemps après la mort de l'auteur. Les vrais connoisseurs vantèrent le mérite de cette pièce. M. le duc d'Orléans, régent du royaume, voulut connoître quel effet elle produiroit sur le théâtre ; et, malgré ia clause insérée dans le privilège, ordonna aux coniédiensde l'exécuter. Le succès fut étoiniant; t!t les premières représentations faites à la cour doniioient un nouveau prix à cette pièce, parce
Il do Conti pour Atlialie. n M. Dcspréiiux nomiiioit aussi ['lùdre la première et Andromaqne la seconde, u (Brossbttk.) Mais Despréaux n'entcdnait peutêtre juger que des pièces profanes.
que le roi, étant à peu près de l'âge de Joas, on ne pouvoit, sans s'attendrir sur lui, enlentire quelques vers comme ceux-ci ;
Voilà donc votre roi, votre unique espérance. J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver... Du fidèle David c'est le précieux reste... Songez qu'en cet enfant tout Israël réside...
Voilà quel fut le sort de cette fameuse tragédie qui, du côté de rintérèt, n'ayant rien produit à l'auteur ni à sa famille, a été si utile depuis aux libraires et aux comédiens; et du côté de la gloire, en a acquis une si éloignée du temps de l'auteur, qu'il n'a jamais pu la prévoir. U étoit heureusement détaché depuis longtemps de l'amour de la gloire humaine : il en devoit connoître mieux qu'un autre la vanité. Bérénice, dans sa naissance, fit plus de bruit Ci\i\4thaUe.
S'il ne fut pas récompensé de ses deux tragédies, saintes par les éloges du public, il en fut récompensé par la satisfaction que Louis XIV témoigna en avoir reçue, et il en eut pour preuve, au mois de décembre 1690, l'agrément d'une charge de gentilhomme ordinaire de Sa Majesté. ' 11 eut encore l'avantage de contenter M"" de Maintenon, la seule protectrice qu'il ait cultivée. Enfin il acquit l'estime des dames deSaint-C\ r, qui, dans le voyage dont j'ai parlé plus haut, m'en parlèrent avec tant de zèle, que leurs discours m'ont plus appris à l'admirer, que ses ouvrages ne me l'avoient encore fait admirer. Une des lettres de M'"" de Maintenon, que je donne à la suite de ces Mémoires, apprend qu'il revit avec Boileau les constitutions de cette maison, pour corriger les fautes de style.
Dégoûté plus que jamais de la poésie parle malheureux succès à'Atlialie, et résolu de ne plus s'occuper de vers, il fit la campagne de Namur, où il suivit de près toutes les opérations du siège. Ses lettres, é:rites à Boileau du camp devant Namur, font bien connoître qu'il ne songeoit plus qu'à être historien.
Roileau étoit alors occupé de la poésie, et il y étoit retourné
\. A condition de payer à M"" Torlî, veuve de celui dont on lui donnait la charge, dix mille livres, qui lui furent payées le 23 du même mois. (L. R.) La dernière de ces charges qui eut été vendue l'avait été cinquantetrois mille francs.
à peu près dans I(> inAmo temps que son ami. De fortes raisons l'y avoient rappelé. Perrault, après avoir lu à l'Académie son poème du Siècle de Louis le Grand, fit imprimer les Parallèles dea nnciens el des modernes. ' Les amateurs du bon goût furent indignés de voir les anciens traités avec tant de mépris par un homme qui les connoissoit si peu. On animoit lîoileau à prendi'e leur défense et la sienne. « S'il ne lui répond pas, dit M. le prince de Conti à mon père, vous pouvez l'assurer que j'irai à l'Académie écrire sur son fauteuil : Tu dors, liruliis. » 11 se réveilla, et composa son Ode sur la prise de Xamar, pour donner «ne idée de l'enthousiasme de Pindarl^ maltraité par M. Perrault. Il acheva la Satire contre les femmes, ouvrage projeté et abandonné plusieurs années auparavant : il donna contre M. Perrault les Réflexions sur l.onijin, et composa ensuite sa onzième satire et ses trois dernières épîtrcs.
V.n se réveillant, il réveilla ses ennemis. VOde sur Namur ne produisit pas l'effet qu'il avoit en vue, qui étoit de faire admirer Pindare. La Satire contre les femmes, qu'on imprima séparément, fut si prodigieusement vendue et critiquée que, tandis que le libraire étoit content, l'auteur se désespéroit. « Rassurezvous, lui disoit mon père : vous avez attaqué un corps très-nombreux, et qui n'est que langues; l'orage passera. » II fut long, quoique BoiliMU, imi attaquant les femmes, eût mis pour lui M"" de Maintenon, par ces vers ;
J'en sais une, cli'hie l't du mon. le cl de Dieu, cto.
M. Arnauld, (jui, à l'occasiou de cette satire, écrivit en 169i à M. Perrault la lettre que Boileau appela son apologie, ne fut pas son apologiste en tout, puûsque après avoir lu les Réflexions sur l.ow/in, il écrivit la lettre suivante, qui n'a jamais été imprimée, à ce que je crois, et qui mérite d'être connue :
« Je n'eus pas plutôt reçu les Œuvres diverses, que je me mis
1. Louis Rarine, dans l'exemplaire corrigé, avait (•orr.incncô de modifier ainsi ce passage : « Lorsqu'on IfiXT Perrault fit la lortiire (du Siècle de Louis le Grand], quoiqu'il eût beaucoup souffert d'entendre applaudir dans l'Académie un si mauvais ouvraze, rempli de vers prosai((ues, il avoit gardé le silence; mais quand Perrault eut fait imprimer ses Parallèles, il s'y vit attaquer avec les anciens... » (P. M.)
à lire ce qu'il y a de nouveau. J'en ai été merveilleusement satisfait, et je doute que le bon Homère ait jamais eu un plus exact et plus judicieux apologiste. C'est tout le remerciement que je vous supplie de faire de ma part à l'auteur, et d'y ajouter seulement que j'estime trop notre amitié pour la mettre au nombre de ces amitiés vulgaires qui ont besoin de compliments pour s'entretenir. Je passe encore plus loin, et j'ose m'assurer qu'il ne trouvera pas mauvais que je lui remarque ce que j'ai trouvé dans ses Réflexions critiques que je souliaiterois qui n'y fût pas, et ce qui n'auroit pas dû y être, s'il avoit fait plus d'attention à cette belle règle qu'il a donnée dans sa dixième épître :
Bien n'est beau que le; vrai : le vrai seul est aimable;
Il doit ri'giner partout, et mtime dans la fable.
De toute ti''tiiin l'adroite fausseté
Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité.
Ce que je souliaiterois qui ne fût pas dans les Réflexions est ce que j'y ai trouvé de M. P. le. médecin. On dit, sur la foi d'un célèbre architecte, que la façade du Louvre n'est pas de lui, mais du sieur Le Vau, et que ni l'Arc de triomphe ni l'Observatoire ne sont pas l'ouvi-age d'un médecin de la Faculté. Cela ne me paroit avoir aucune vraisi'mblance, bien loin d'être vrai. Comment donc pourra-t-il plaire, s'il n'y a que la vérité qui plaise ? Je ne crois pas de plus qu'il soit permis d'ôter à un homme de mérite, sur un oui-dire, l'honneur d'avoir fait ces ouvrages. Les règles qu'on a établies dans le premier chapitre du dernier livre contre M. Malet ne pourroient pas servir à autoriser cet endroit des Réflexions. Je souhaiterois aussi qu'il fut disposé à déclarer que ce qu'il a dit du médecin de Florence n'est qu'une exagération poétique, que les poètes ont accoutumé d'employer contre tous les médecins, qu'ils savent bien qu'on ne prendra pas pour leur vrai sentiment; et qu'après tout, il reconnoît que M. Perrault le ïnédecin a passé parmi ses confrères pour médecin habile. »
Boilcau avoit s;ins doute vu cett'! lettre (luaiid il écrivit son remerciement à M. Arnault. à la (iu duquel il lui dit : « Puisque vous prenez un si grand intérêt à la mémoire de feu M. Perrault le médecin, à la première édition de mou livre, il y aura dans la préface un article exprès en faveur de ce médecin, qui sûre-
iiii'iU n'a pciiiit fait la farade du Louvre, ni TObservatoire, ni l'Arc (Je trioniphe, comme ou le prouvera démonstrr.tivement, mais qui, au fond, étoit un homme de beaucoup de mérite, grand physicien, et, ce que j'estime encore plus que tout cela, qui avoit riiouneur d'i^tro votre ami. »
M. Arnault mourut pou après avoir écrit la lettre que je viens de donner, et son cn-ur fut apporté à Port-Royal à la fin de 169i. Mon père crut qu'à cette cérémonie, où quelques parents invités ni' vinrent pas, il pouvoit d'autaiit moins se dispenser d'assister que la mère Racine y présidoit en qualité d'abbesse. Il y alla donc, et composa deux petites pièces de vers : l'une qui commence ainsi :
Sublime en ses écrits, etc.,
et qui se trouve dans la dernière édition de ses Œuvres ; l'autre, qui, dans le Nécrologe de Port-Royal, est attribuée par errciu- à M. l'abbé Régnier, et dont voici les deux i>remiers vers :
Haï dos lins, chéi-i des autres, lisliiiié de tout l'univers, etc.
Tout le monde sait les beaux vers que fit Santeul sur le cœur rapporté à l'ort-Ruyal .
Ad sanctas rediit sedes, ejectus et exul, etc.,
et l'épitaphe faite depuis par Boileau :
Au pied de cet autel de structure grossière, etc.
Un de nos savants, à l'imitation des anciens, qui, dans les inscriptions sur leurs tombeaux, demandoient que leurs corps ne fussent point chargés d'uni; terre trop pesante, demanda, par une épigramme, que ses os ne fussent point chargés de mauvais vers :
Sint modo rarminihus non onerata malis.
Ce malheur n'arriva pas à M. Arnault, célébré après sa mort par Santeul, Boileau et mon père.
De ces trois poètes, Santeul fut le seul qui, effrayé de ce qu'il avoit fait, rendit ses craintes si publiques, qu'elles donnèrent
lieu à la pièce on vers latins intitulée Sanloliiis pwnilens. Cette pièce, composée par M. Rollin, fut bientôt traduite en vers françois ; et les vers de cette traduction, étant bien faits, furent attribués à mon père. M. Boivin le jeune, qui en étoit l'auteur, fut charmé de cette méprise, et adressa à mon père une petite pièce de vers fort ingénieuse, par laquelle il le prioit de laisser quelque temps le public dans l'erreur.
Mon père, bien éloigné des frayeurs de Santeul, fut chargé de lire au roi les trois dernières épîtres de Boileau, qui avoit coutume de lire lui-même tous ses ouvrages à Sa Majesté, mais qui ne venoit plus à la cour à cause de ses infirmités. Mon père fut charmé de faire valoir les vers de son ami ; et lorsqu'en les lisant il vint à celui-ci :
Arnauld, le grand Arnauld, fit mon apologie, '
il fit sentir, par le ton qu'il prit, qu'il le lisoit avec satisfaction. Louis \IV ne parut jamais désapprouver en lui cet attachement qu3 la reconnoissance lui inspiroit pour ses anciens maîtres, et pour la maison dans laquelle il avoit été élevé. Il y alloit souvent ; et tous les ans, le jour de la fête du Saint-Sacrement, il y menoit sa famille pour assister à la procession. L'humilité avec laquelle il pratiquoit tous les exercices de la religion, jusqu'à être e.xact aux plus petites choses, faisoit voir qu'il en connoissoit la grandeur.
Il n'étoit pas homme à se mêler de questions de doctrine; mais quand il s'agissoit de rendre aux religieuses de Port-Royal quelque service dans leurs affaires temporelles, il étoit prêt ; et ce bon cœur qu'il avoit pour tous ses amis l'emportoit chez le P. de La Chaise, dont il fut toujours très-bien reçu. Quoiqu'il ne fût plus permis à ce monastère de recevoir des pensionnaires, il obtint une permission particulière pour y mettre pour quelque temps deux de mes sœurs.
J ai déjà dit qu'il étoit lié avec le P. Bouhours: et ce père donna une preuve de son zèle pour lui lorsqu'il fut vivement attaqué, au collège de Louis-le-Grand, dans un discours public prononcé par un jeune régent. Ce fut particulièrement contre