LETTRES
DE RACINE A BOILEAU
ET
DE BOILEAU A RACINE
lîOILEAU A RACINE.
A Aiiteuil, l'J mai 2(1081.1
Je voudrois bien vous pouvoir mander que ma voix est revenue, mais la vérité est qu'elle est au même état que vous l'avez laissée, et qu'elle n'est haussée ni baissée d'un ton. Rien ne peut la faire revenir, et mon ânesse y a perdu son latin, aussi bien ([ue tous les médecins, à la réserve que son lait m'engraisse,
1. Publiée par Cizeron-Rival (III, 55 à .W), sur une copie corrigée par Boileau; elle vient de l'être do nouveau sur l'autographe appartenant à M"" la comtesse de Boni-Castellane, dans l'iconographie française do M"' Delpecli. (B.-S.-P.) Cet cdilour a rectifié le texte donné d'abord par Cizeron-Pdval.
On a va, tonne YI, p. 353, uni' lettre de Racine i Boiloau qu'on croit d'une date antérieure. Nous ne la reproduisons pas ici. Nous recommandons de consulter sur cette lettre notre introduction au tome VI, p. xxvi.
2. Cette année (le manuscrit n'en a point) a été suppléée par Cizeron- Rival.
et que leurs remèdes me desséchoient. Ainsi, mon cher monsieur, me voilà aussi muet et aussi chagrin que jamais. J'aurois bon besoin de votre vertu , et surtout de votre vertu chrétienne, pour me consoler; mais je n'ai pas été élevé, comme vous, dans le sanctuaire de la piété, et, à mon avis, une vertu moliniste ne sauroit que blanchir contre un aussi juste sujet de s'affliger qu'est le mien. Il me faut de la grâce, et de la grâce la plus efficace, pour m'empêcher de mourir de déplaisir. Car, entre nous, quelque chose qu'où me puisse dire, j'ai peur de ne me retrouver jamais en l'état où j'ai été. Cela me dégoûte fort de toutes les choses du monde, sans me donner néanmoins (ce qui est de plus fâcheux ) un assez grand goût de Dieu. Quelque détaché pourtant que je sois des choses de cette vie, je ne suis pas encore indifréreut pour la gloire du roi. Vous me ferez donc plaisir de me mander quelques particularités de son V03'age, ' puisque tous ses pas sont historiques, et qu'il ne fait rien qui ne soit digne, pour ainsi dire, d'être raconté à tous les siècles. Je vous aurai aussi beaucoup d'obligation si vous voulez, en même temps, m'écrire des nouvelles de votre santé. Je meurs de peur que votre mal de gorge ne soit aussi persévérant que mon mal de poitrine. Si cela est, je n'ai plus l'espérance d'être heureux, ni par autrui ni par moi-même. On me vient dire que Furetière a été à l'extrémité, et que, par l'avis de son confesseur, il a envoyé quérir tous les académiciens oflensés, et qu'il leur a fait une amende honorable dans les formes, mais qu'il se porte mieux maintenant. J'aurai soin de m'éclaircir de la chose, et je vous en manderai le détail. Le père Sovennin - a diné aujourd'hui chez moi, et m'a fort prié de vous faire ses recommandations. Je vous les fais donc, et, en récompense, je vous conjure de faire bien les miennes au cher M. Félix. ' Pourquoi faut-il que je ne sois point avec lui et avec vous, ou que je n'aie pas du moins
1. Il était parti, le 10 mai 1CS7, pour aller examiner les fortilicalions de Luxembcmr;];. place prise par Créqui ca 1084. [Gazette de France, citée par M. Bcrriat-Saiiit-Prix.l