‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 17 sur 134 · Var. . Va tout · texte numérisé non relu

Var. . Va tout

2. On remarquera que Regnier né choisit pas une date éloignée.

SATYRE III

Des hauts faits de leur race, et comme ils ont acquis Ce titre avecq’ honneur de ducs et de marquis.

Je n’ay point tant d’esprit pour tant de menterie ;

Je ne puis m’adonner à la cageollerie ;

Selon les accidents, les humeurs ou les jours,

Changer comme d’habits tous les mois de discours. Suivant mon naturel, je hay tout artifice :

Je ne puis desguiser la vertu ni le vice.

Offrir tout de la bouche, et d’un propos ^ menteur,

Dire ; « Pardieu, Monsieur, je vous suis serviteur » ; Pour cent bona-diez s’arrester en la rue.

Faire sus l’un des pieds en la sale la grue^

Entendre un marjollet qui dit avec mespris :

« Ainsi qu’asnes, ces gens sont tous vestus de gris ;

Ces autres, verdelets, aux perroquets ressemblent ;

Et ceux cy, mal peignez, devant les dames tremblent ». Puis au partir de là, comme tourne le vent,

Avecques un bon-jour amis comme devant.

Je n’entends point le cours du ciel ny des planètes ;

Je ne sçay deviner les affaires sécrétés,

Connoistre un bon visage, et juger si le cœur.

Contraire à ce qu’on voit, ne seroit point mocqueur.

De porter un poullet je n’ay la suffisance.

Je ne suis point adroit, je n’ay point d’eloquence Pour colorer un fait ou destourner la foy.

Prouver qu’un grand amour n’est suject à la loy. Suborner par discours une femme coquette,

Luy conter des chansons de Jeanne et de Paquette,

La bataille de Cerizolles remontait a moins de soixante-cinq ans (1545) ; elle fut gagnee par l’armee de François I« sur celle de Charles-Quint.

1, Var. : Repos,

SATYRE III

Desbaucher une fille, et par vives raisons

Luy monstrer comme Amour fait les bonnes maisons,

Les maintient, les esleve, et, propice aux plus belles,

En honneur les avance et les fait damoyselles ;

Que c’est pour leurs beaux nez que se font les balets : Qu’elles sont le subject des vers et des poullets ;

Que leur nom retentit dans les airs que l’on chante ; Qu’elles ont à leur suite une troupe béante De langoureux transis ; et, pour le faire court.

Dire qu’il n’est rien tel qu’aymer les gens de Court, Alegant maint exemple en ce siècle où nous sommes Qu’il n’est rien si facile à prendre que les hommes.

Et qu’on ne s’enquiert plus s’elle a fait le pourquoy, Pourveu qu’elle soit riche et qu’elle ait bien dequoy. Quand elle auroit suivy le camp à la Rochelle \

S’elle a force ducats, elle est toute pucelle.

L’honneur estropié, languissant et perclus,

N’est plus rien qu’un idole en qui l’on ne croit plus.

Or pour dire cecy il faut force mistère.

Et de mal discourir^ il vaut bien mieux se taire.

Il est vray que ceux-là qui n’ont pas tant d’esprit Peuvent mettre en papier leur dire par escrit,

Et rendre par leurs vers leur muse maquerelle ;

Mais, pour dire le vray, je n’en ay la cervelle.

Il faut estre trop prompt, escrire à tous propos,

Perdre pour un sonnet et sommeil et repos.

Puis ma Muse est trop chaste, et j’ay trop de courage,

Et ne puis pour autruy façonner un ouvrage.

1. Allusion au siège de cette ville en 1573 par Henri III, alors duc d’Anjou.

2. Et de mal discourir : italianisme. On dit en italien ; € Ces est meilleur de cela ».

SATYRE III

Pour moy, j’ai de la Court autant comme il m’en faut Le vol de mon dessein ne s’estend point si haut :

De peu je suis content, encore que mon maistre,

S’il luy plaisoit un jour mon travail reconnoistre. Peut autant qu’autre prince, et a trop de moyen D’eslever ma fortune et me faire du bien.

Ainsi que sa nature, à la vertu facile,

Promet que mon labeur ne doit estre inutile.

Et qu’il doit quelque jour, mal-gré le sort cuisant. Mon service honorer d’un honneste presant, Honneste et convenable à ma basse fortune.

Qui n’abaye et n’aspire, ainsi que la commune.

Apres l’or du Pérou, ny ne tend aux honneurs Que Rome départit aux vertus des seigneurs.

Que me sert de m’asseoir le premier à la table,

Si la faim d’en avoir me rend insatiable.

Et si le faix leger d’une double evesché,^

Me rendant moins contant, me rend plus empesché ? Si la gloire et la charge, à la peine adonnée.

Rend soubs l’ambition mon âme infortunée?

Et quand la servitude a pris l’homme au colet. J’estime que le prince est moins que son valet.

C’est pourquoy je ne tends à fortune si grande :

Loin de l’ambition, la raison me commande.

Et ne prétends avoir autre chose sinon Qu’un simple bénéfice et quelque peu de nom.

Afin de pouvoir vivre avec quelque asseurance,

Et de m’oster mon bien que l’on ait conscience.

Alors, vrayment heureux, les livres feuilletant.

Je rendrois mon désir et mon esprit contant :

Car sans le revenu l’estude nous abuse.

Et le corps ne se paist aux banquets de la Muse.

SATYRE III

Ses mets sont de sçavoir discourir par raison Comme Tame se meut un temps en sa prison,

Et comme, délivrée, elle monte, divine.

Au ciel, lieu de son estre et de son origine;

Comme le ciel mobile, eternel en son cours,

Fait les siècles, les ans, et les mois et les jours.

Comme aux quatre elemens les matières encloses Donnent, comme la mort, la vie à toutes choses.

Comme premièrement les hommes dispersez.

Furent par Farmonie en trouppes amassez.

Et comme la malice en leur ame glissée Troubla de nos ayeux Finnocente pensée.

D’où nasquirent les loix, les bourgs et les citez.

Pour servir de gourmette à leurs meschancetez ;

Comme ils furent enfin reduicts sous un empire.

Et beaucoup d’autres plats qui seraient longs à dire ;

Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait.

Marquis, tu n’en serois plus gras ny plus refait Car c’est une viande en esprit consommée,

Legere à Festomach ainsi que la fumée.

Sçais tu, pour sçavoir bien, ce qu’il nous faut sçavoir C’est s’affiner le goust de cognoistre et de voir. Apprendre dans le monde et lire dans la vie D’autres secrets plus fins que de philosophie Et qu’avecq’ la science il faut un bon esprit.

Or entends à ce point ce qu’un Grec en escrit^ :

Jadis un loup, dit-il, que la faim espoinçonne.

Sortant hors de son fort rencontre une lionne. Rugissante à Fabort, et qui monstroit aux dents L’insatiable faim qu’elle avoit au dedans.

i. Il ne semble pas que ce soit un Grec ; ce sont des Italiens.

SATYRE III

Furieuse elle approche, et le loup, qui Fadvise,

D’un langage flateur luy parle et la courtise :

Car ce fut de tout temps que, ployant sous l’effort,

Le petit cède au grand, et le foible au plus fort.

Luy, di-je, qui craignoit que faute d’autre proye La beste l’attaquast, ses ruses il employé.

Mais enfin le hazard si bien le secourut.

Qu’un . mulet gros et gras à leurs yeux apparut.

Ils cheminent dispos, croyant la table preste.

Et s’approchent tous deux assez près de la beste.

Le loup, qui la cognoist, malin et deffiant,

Luy regardant aux pieds, luy parloit en riant :

« D’où es-tu, qui es-tu ? quelle est ta nourriture,

Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature » ?

Le mulet, estonné de ce nouveau discours.

De peur ingénieux, aux ruses eut recours ,

Et, comme les Normans sans lui respondre voire :

« Compère ce dit-il, je n’ay point de mémoire ;

Et comme sans esprit ma grand mère me vit.

Sans m’en dire autre chose au pied me l’escrivit ».

Lors il leve la jambe au jarret ramassée.

Et d’un œil innocent il couvroit sa pensée.

Se tenant suspendu sur les pieds en avant.

Le loup qui l’aperçoit se leve de devant.

S’excusant de ne lire avecq’ ceste parolle.

Que les loups de son temps n’alloient point à l’écolle. Quand la chaude lionne, à qui l’ardente faim Alloit précipitant la rage et le dessein.

S’approche, plus savante, en volonté de lire.

Le mulet prend le temps, et du grand coup qu’il tire

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