‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 73 sur 134 · Var. : AvccçC · texte numérisé non relu

Var. : AvccçC

FIN

SATYRE XV

Ouy, j’escry rarement, et me plais de le faire ;

Non pas que la paresse en moy soit ordinaire,

Mais si tost que je prens la plume à ce dessein.

Je croy prendre en galere une rame en la main ,*

Je sen, au second vers que la Muse me dicte,

Que contre sa fureur ma raison se despite.

Or si par fois j'escry suivant mon ascendant.

Je vous jure, encor est-ce à mon corps defPendant.

L’astre qui de naissance à la Muse me lie'

Me fait rompre la teste apres ceste folie,

Que je recongnois bien ; mais pourtant, malgré moy.

Il faut que mon humeur fasse joug à sa loy ;

Que je demande en moy ce que je me desnie.

De mon ame et du Ciel estrange tyrannie !

Et qui pis est, ce mal, qui m’afflige au mourir.

S’obstine aux recipez et ne se veut guarir ;

Plus on drogue ce mal et tant plus il s’empire;

Il n’est point d’elebore assez en Anticire ;

Revesche à mes raisons, il se rend plus mutin,

1. On reconnaît à la lecture de cette pièce qu’elle est adressée à Philippe Hurault de Ghiverni, abbé de Royaumont et évêque de Chartres. Ce prélat avait une petite cour de poètes qui s’appelaient Dameron, Bayf (le fils de Jean- Antoine), Jourdain, Regnesson, dont les vers se trouvent dans le mss. 12491.

SATYRE XV

Et ma philosophie y perd tout son latin.

Or pour estre incurable, il n’est pas necessaire,

Patient en mon mal, que je m’y doive plaire;

Au contraire, il m’en fasche et m’en desplais si fort.

Que durant mon accez je voudrois estre mort :

Car lors qu’on me regarde et qu’on me juge un poète.

Et qui par conséquent a la teste mal-faite.

Confus en mon esprit, je suis plus désolé.

Que si j’estois maraut, ou ladre ou verollé.

Encor si le transport dont mon ame est saisie Avoit quelque respect durant ma frenais^ie ;

Qu’il se reglast selon les lieux moins importans.

Ou qu’il fîst choix des jours, des hommes ou du temps. Et que lors que l’hyver me renferme en la chambre,

Aux jours les plus glacez de l’engourdy novembre, Apollon m’obsedast, j’aurois en mon malheur Quelque contentement à dater ma douleur.

Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle ,

Que dans l’air les oyseaux, les poissons en la mer.

Se pleignent doucement du mal qui vient d’aymer ;

Ou bien lors que Gérés de fourment se couronne.

Ou que Bacchus souspire, amoureux de Pomone ;

Ou lors que le saffran, la derniere des fleurs.

Dore le scorpion de ses belles couleurs.

C’est alors que la verve insolemment m’outrage.

Que la raison forcée obeyt à la rage,

Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu.

Il faut que j’obeisse aux fureurs de ce Dieu :

Gomme en ces derniers jours, les plus beaux de l’année Que Cibelle est par-tout de fruicts environnée.

Que le paysant recueille, emplissant à milliers

SATYRE XV

Greniers, granges, chartis, et caves et celiers,

Et que Junon, riant d^une douce influance.

Rend son œil favorable aux champs qu’on ensemence ; Que je me resoudois, loing du bruit de Paris Et du soing de la Cour ou de ses favoris,

M’esgayer au repos que la campagne donne,

Et sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,

D’un bon mot faire rire, en si belle saison.

Vous, vos chiens et vos chats et toute la maison.

Et là, dedans ces champs que la riviere d’Oyse Sur des arenes d’or en ses hors se degoyse,

(Séjour jadis si doux à ce Roy ^ qui deux fois Donna Sydon en proye à ses peuples françois)

Faire meint soubre-saut, libre de corps et d’ame.

Et, froid aux appetis d’une amoureuse flame,

Estre vuide d’amour comme d’ambition.

Des gallands de ce temps horrible passion.

Mais à d’autres revers ma fortune est tournée.

Dés le jour que Phœbus nous monstre la journée.

Gomme un hiboux qui fuit la lumière et le jour.

Je me leve, et m’en vay dans le plus creux séjour Que Royaumont recelle en ses forets secrettes.

Des renards et des loups les ombreuses retraittes.

Et là, malgré mes dents rongeant et ravassant,

Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant.

Je fay des vers, qu’encor qu’Apollon les advoue.

Dedans la Cour, peut-estre, on leur fera la moue ;

Ou s’ils sont, à leur gré,, bien faits et bien polis,

J’auray pour recompense : « Ils sont vrayment jolis ». Mais moy, qui ne me reigle aux jugemens des hommes :

1. Royaumont, bâti par Saint Louis, qui aimait à s’y retirer.

SATYRE XV

Qui dedans et dehors cognoy ce que nous sommes ; Gomme, le plus souvent, ceux qui sçavent le moings Sont temerairement et juges et tesmoings.

Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole Je ne fay de leger banqueroute à l’escolle Du bon homme Empedocle, où son discours m'apprend Qu'en ce monde il n'est rien d'admirable et de grand Que l'esprit desdaignant une chose bien grande,

Et qui, Roy de soy-mesme, à soy-mesme commande.

Pour ceux qui n'ont l'esprit si fort ny si trempé,

Afin de n'estre point de soy-mesme trompé,

Chacun se doibt cognoistre, et par un exercice,

Cultivant sa vertu, desraciner son vice ;

Et, censeur de soy-mesme, avec soin corriger Le mal qui croist en nous, et non le négliger;

Esveiller son esprit troublé de resverie.

Comme doncq' je me plains de ma forcenerie.

Que par art je m'efforce à regler ses accès.

Et contre mes defîaux que j'intente un procès,

Comme on voit, par exemple, en ces vers où j'accuse Librement le caprice où me porte la Muse,

Qui me repaist de baye en ses fous passe-temps,

Et malgré moy me faict aux vers perdre le temps.

Ils devroient ^ à propos tascher d'ouvrir la bouche, Mettant leur jugement sur la pierre de touche,

S'estudier de n'estre, en leurs discours tranchans.

Par eux-mêmes jugez ignares ou meschans.

Et ne mettre sans choix en égalle balance Le vice, la vertu, le crime, l'insolence.

Qui me blasme aujourd'hui, demain il me louera.

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