‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 42 sur 74 · PLAINTE · texte numérisé non relu

PLAINTE

En quel obscur séjour le ciel m'a-t-il réduit ? Mes beaux jours sont voilez d'une effroyable nuit. Et dans un mesme instant, comme Pherbe fauchée. Ma jeunesse est seichée.

Mes discours sont changez en funèbres regrets, Et mon ame d*eilnuîs est si fort éperdue, Qu'ayant perdu ma dame en ces tristes forests, le crie, et ne sçay point ce qu'elle est devenue.

O bois ! Ô prez ! ô monts ! qui me fustes jadis, En l'avril de mes jours, un heureux paradis, Quand de mille douceurs la faveur de ma dame Entretenoit mon ame ;

Or* que la triste absence, en l'enfer où je suis, D'un piteux souvenir me tourmente et me tue ; Pour consoler mon mal et flatter mes ennuis.

Hélas ! répondez-moi, qu'est-elle devenue ?

Où sont ces deux beaux yeux? que sont-ils devenus , Où sont tant de beautez, d'Amours et de Vénus Qui x:egnoient dans sa veue, ainsi que dans mes veine. Les soucis et les peines?

Hélas ! fille de l'air, qui sens ainsi que moy Dans les prisons d'Amour ton ame détenue.

Compagne de mon mal, assiste mon émoy.

Et réponds à mes cris, qu'est-elle devenue ?

r86 STANCES.

Je voy bien, en ce lieu triste et désespéré Du naufrage d'Amour ce qui m'est demeuré, Et, bien que loin d*icy le destin l'ait guidée. Je m'en forme l'idée.

Je voy dedans ces fleurs les trésors de son teint, La fierté de son -ame en la mer toute esmeue : Tout ce qu'on voit icy vivement me la peint : Mais il ne me peint pas ce qu'elle est devenue.

Las ! voici bien l'endroit où premier je la vy. Où mon cœur, de ses yeux si doucement ravy, Rejettant tout respect, découvrit à la belle Son amitié £delle.

Je revoy bien le lieu, mais je ne revoy pas La reyne de mon cœur, qu'en ce lieu j'ai perdue, O bois ! ô prés ! ô monts ! ses fideks esbats, Helas ! repondez-mqy, qu'cst-cUc devenue ?

Durant que son bel oeil ces lieux embellissent, L'agreable printemps sous ses pieds florissoit. Tout rioit auprès d'elle, et la terre parée Estoit énamourée.

Oies que k Aialheur nous en a sçeu prrar.

Mes yeux, tousjouismAuillezd'unehumeurcontinne, Ont changé leurs saisons en la ssdâon d'kyver,. N'ayant sceu découvrir ce qu'elle est devenue.

Mais qud lieu ibrtunési longtemps la retient? Le soleil qui s'absente au matin nous revient. Et par un tour seglé sa chevelure blonde Eclaire tout le monde.

Si-tost que sa lumière à mes yeux se perdit.

Elle est comme un esclair pour jamais disparue ; Et quoy que j*aye fait, malheureux et maudit J Je n'ay peu descouvrir ce qu'elle est devenue.

Mais, Dieux ! j*ay beau mç plaindre, et tousjours souspirer, J'ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer, J'ay beau mourir d'amour et de regret pour ell» : Chacun me la recelle.

O bois ! ô prez ! ô monts ! ô vous qui la cachez, Et qui contre mon gré l'avez tant retenue , Si jamais de pitié vous vous vistes touchez, Hélas ! répondez-moi, qu'est-elle devenue ?

Fut-il jamais mortel si malheureux quemoy?

Je lis mon infortune en tout ce que je voy ; Tout figure ma perte, et le ciel et Ja terre A l'envy me font guerre.

Le regret du passé cruellement me point.

Et rend l'objet présent ma .douleur plus aîgue : Mais las! mon plus grand mal est de ne sçavoir point, Entre tant de malheurs, ce qu'elle est devenue.

Ainsi de toutes parts je me sens assaillir ; Et, voyant que l'espoir commence à me faillir. Ma douleur se rengrège, et mon cruel martyre S'augmente et devient pire.

Et si quelque plaisir s'ofire devant mes yeux Qui pense consoler ma raison abbatne, n m'afHige, et le Ciel me serait odieux Si là-haut j'ignorois ce qu'elle est devenue.

l88 STANCES.

Gesné de tant d'ennuis, je m'étonne comment.

Environné d'Amour et du fascheuz tourment Qu'entre tant de regrets son absence me livre. Mon esprit a pu vivre.

Le bien que j'ay perdu me va tyrannisant, De mes plaisirs passez mon ame est combatue ; Et ce qui rend mon mal plus aigre et plus cuisant, C'«st qu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.

Et ce cruel penser qui sans cesse me suit, Du trait de sa beauté me pique jour et nuit, Me gravant en l'esprit la misérable histoire D'une si courte gloire.

Et ces biens qu'en mes maux encor il me fau,t voir Rendroient d'un peu d'espoir mon âme entretenue. Et m'y consolerois, si je pouvois sçavoir Ce qu'ils sont devenus, ce qu'elle est devenue.

Plaisirs si tost perdus, helas ! où estes-vous ? Et vous, chers entretiens qui me sembliez si doux, Où fcstes-vous allez? hé, où s'est retirée Ma belle Cytherée ?

Ha ! triste souvenir d'un bien si-tost passé ! Las ! pourquoy ne la voy-je, ou pourquoy l'ay-je Ou pourquoy mon esprit, d'angoisses oppressé,[veuc; Ne peut-il découvrir ce qu'elle est devenue?

En vain, hélas ! en vain la vas-tu dépeignant Pour flatter ma douleur, si le regret poignant De m'en voir séparé d'autant plus me tourmente Qu'on me la représente.

Seulement au sommeil j'ai du contentement, Qui la fait voir présente à mes yeux toute nue, Et chatouille mon mal d'un faux ressentiment ; Mais il ne me dit pas ce qu'elle est devenue.

Encor ce bien m'afïlige, il n'y faut plus songer; C'est se paistre du vent, que la nuit s'alléger D'un mal qui tout le jour me poursuit et m'outrage D'une impiteuse rage.

Retenu dans des nœuds qu'on ne peut délier.

Il faut, privé d'espoir, que mon cœur s'évertue Ou de mourir bien-tost, ou bien de l'oublier. Puisqu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.

Comment, que je l'oublie ! Ha ! Dieux ! je ne le puis, L'oubly n'efface point les amoureux ennuis Que ce cruel tyran a gravez dans mon ame En des lettres de flame.

Il me faut par la mort finir tant de douleurs. Ayons donc à ce point l'ame bien résolue, Et, finissant nos jours, finissons nos malheurs, Puisqu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.

Adieu donc, clairs soleils, si divins et si beaux. Adieu l'honneur sacré des forests et des eaux. Adieu monts, adieu prez,- adieu campagne verte. De vos beautez déserte.

Las ! recevez mon ame en ce dernier adieu.

Puisque de mon malheur ma fortune est vaincue. Misérable amoureux, je vay quitter ce lîeu.

Pour sçavoir aux enfers ce qirelle est devenue.

Ainsi dit Amiante, alors que de sa voix Il entama les cœurs des rochers et des bois.

Pleurant et soupirant la perte d*Yacée, L'object de sa pensée.

Afin de la trouver il s'encourt au trépas,, Et, comme sa vigueur peu à peu diminue.

Son ombre pleure et crie en descendant là-bas « Esprits, hé ! dites-moy, qu*est-elle devenue ? j>

V^AND sur moy je jette les yeux, A trente ans me voyant tout vieux.

Mon cœur de frayeur diminuci :

Estant vieilli dans un moment.

Je ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenue.

Du berceau courant au cercueil.

Le jour se dérobe à mon œil.

Mes sens troublez s'évanouissent.

Les hommes sont comme des fleurs.

Qui naissent et vivent en pleurs, Et d'heure en heure se fanissent.

Leur âge à l'instant écoulé, Comme un trait qui s'est envolé.

STAUCES. igi

Ne laisse après soy nulle marque j^ Et leur nom si fameux icy, Si-tost qu'ils sont morta meurt anssi^ Du pauvre autant que du monarque.

N'aguercs, verd, sain et puissant, Comme uxt aubespin florissant.

Mon printemps estoît délectable.

Les plaisirs logeoient en mon sein; Et lors estoit tout mon dessein Du jeu d'Amour et de la table.

Mais» las ! mon sort est bien tourné ; Mon âge en un rien s'est bom^ Foible languit mon espérance :

En une nuit, à mon malheur.

De la joye et de la douleur J'ay bien, appris la difierence !

La douleur aux traits veneneu^t, Comme d'un habit épineux Me ceint d'une horrible torture.

Mes beaux jours sont changés en nuits ; Et mon cœur tout fîestri d'ennuis N'attend plus que la sépulture.

Enyvré de cent maux divers, Je chancelle et vày de travers.

Tant mon âme en regorge pleine • J'en ay l'esprit tout hcbété.

Et si peu qui m'en est resté, Encor me fait-il de la peine.

La memcdre du temps passé, 'Que j'ay folement depencé.

Espand du £el en mes ulcères t Si peu que j'ay de jugement, Semble animer mon sentiment, Me rendant plus vif aux misères.

Ha ! pitoyable souvenir !

Enfin, que dois-je devenir?

Où se réduira ma constance ?

Estant ja défailly de cœur, Qui me donra de la vigueur, Pour durer en la pénitence ?

Qu'est-ce de moy ! foible est ma main, Mon courage, hélas ! est humain.

Je ne suis de fer ny de pierre.

En mes maux montre-toy plus doux* Seigneur; aux traits de ton couroux Je suis plus fragile que verre.

Je ne suis à tes yeux sinon Qu'un festu sans force et sans nom.

Qu'un hibou qui n'ose parois tre ; Qu'un fantosme icy bas errant.

Qu'une orde escume de torrent.

Qui semble fondre avant que naistre.

Où toy, tu peux faire trembler L'univers, et desassembler Du firmament le. riche ouvrage; Tarir les flots audacieux, Ou, les élevant jusqu'aux cieux.

Faire de la terre un naufrage.

Le soleil fléchit devant toy.

De toy les astres prennent loy.

Tout fait joug dessous ta parole, Et cependant tu vas dardant Dessus moy ton courroux ardent, Qui ne suis qu'un bourrier qui vole.

Mais quoy ! si je suis imparfait.

Pour me défaire m*as-tu fait ?

Ne sois aux pécheurs si sévère.

Je suis homme, et toi Dieu clément :

Sois donc plus doux au châtiment, £t punis les tiens comme père.

J'ai l'œil scellé d'un sceau de fer ; Et déjà les portes d'enfer Semblent s'cntr'ouvrir pour me prendre :

Mais encore, par ta bonté^ Si tu m'as osté la santé, O seigneur ! tu me la peux rendre.

Le tronc de branches devestu, Par une secrette vertu Se rendant fertile en sa perte.

De rejet tons espéra un jour Ombrager les lieux d'alentour, Reprenant sa perruque verte.

Où l'homme, en la fosse couché.

Après que la mort l'a touché Le cœur est mort comme l'escorce ; Encor l'eau reverdit le bois, Mais, l'homme estant mort une fois, .

Les pleurs pour luy n'ont plus de force.

RiGNIIR.

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