DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGVPTIENS
Les prêtres , en Égypte , tenaient le premier rang après les rois. Us avaient de grands privilèges et de grands revenus; leurs terres étaient exemples de toute imposition. On voit ici des traces de ce qui est dit dans la Genèse', que , du temps <le J oseph , les terres des prêtres ne furent point chargées d’une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les autres Egyptiens.
Le prince, pour l’ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa conGance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de l’empire, c’étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et nu bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la religion et des sciences ; cl c’est ce qui leur attirait un si grand respect de la part des habitants du pays cl des étrangers, qui s’adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu’il y avait de jilus sacré dans les mystères cl de plus profond dans les sciences.
Les Égyptiens® prétendent être les premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les dieux. 11 s’en faisait une dans la ville de Ilubaste où l’on se rendait de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille personnes’, sans compter
‘ Genes. 47, 26,
* llorofl. iib. 2, cap. (iO.
s M. Lolronne . el L.irrhcr a^ant lui, observent avec rabon <|uc RuIJiri a coinmU Ici une faute. Il fallait dire
les enfanls. Il y avait une autre fête, surnommée det lumières, qui se célébrait à Sais. Ceux qui ne s’y trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l’Égypte, de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons.
On immolait différents animaux ' , selon les différents pays; mais c’était une cérémonie commune, et généralement observée dans tous les sacrifices, d’imposer les mains sur la tête delà victime, de la charger d’imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.
C’est de l’Égypte que Pytbagore avait emprunté son dogme favori de la métempsycose^. Les Égyptiens croyaient qu’a la mort des hommes leurs Ames passaient dans d'autres corps humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de bêles immondes ou malheureuses pour y expier leurs crimes, cl qu’après quelques siècles clics venaient de nouveau animer d’autres corps humains.
Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient dans un grand détail fl'les principes du gouvernement et les mystères du culte divin. Les uns et les autres Otaient ordinairement enveloppés de symboles et d’énigmes’, qui, en voilant la vérité, la rendaient plus respeclahle, et piquaient plus vivement la curiosité. La figure d’IIarpocrale, qu’on voyait dans les sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche , semblait avertir qu’on y renfermait des mystères qu’il n’était pas permis à tout le monde de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l’entrée des temples, donnaient le même avertissement. Toul le monde sait que ics pyramides, les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments publics, étaient pour l’ordinaire ornés d’hiéroglv'phcs, c’est-à-dire d’écrilures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au vulgaire, soit que ce fussent des figures d’animaux , qui avaient un
,H'pl real mille personues, comme le porte le toile iTUérorlole , . E. B.
I llcrod.Ub. 2.cap. au.
> Iriod. lib. 1 . pog. 88.
■' Plut, de lùü. et Otir. , pog. 351.
sens caché et parabolique. Ainsi' le lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal a le sens de l’oulc fort délicat. Lue statue de juge sans mains’, elles yeux baissés en terre , marquait les devoirs de ceux qui exerçaient la judicalure.
Il y aurait beaucoup de choses à dire si l’on voulait traiter à fond ce qui regarde lu religion des Égyptiens ; mais je me borne à deux arliclcs qui en font la principale partie : le culte de différentes divinités, et les cérémonies des funérailles.
9 I. — CCLTB DB DlfTÉBE!«TES DlVI?ttTÉ9.
Jamais nation ne fut plus plus superstitieuse que celle des Egyptiens. Elle avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents étages, dont je ne parle point ici, parce que celle matière apportient plus à la fable qu’à riiisloire. Entre les autres, il y en avait deux qui étaient généralement honorés dans l’Égypte, Osiris et Isis, qu’on a prétendu être le soleil et lu lune : en effet, c’est par le culte de ces astres qu’a commencé l’idolàlrie.
Outre ces dieux , l’Égy pie adorait un grand nombre de bêles , le boeuf, le chien , le loup , l’épervicr, le crocodile, l’ibis, le chat, etc. Plusieurs de ces bêtes n’étaicut l’objet de la superstition que de quelques villes particulières; et, pendant qu’un peuple élevait une espèce d’animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination. De là les guerres continuelles d’une ville contre une autre , effet de la fausse politique d’un de leurs rois qui chercha à les amuser par des guerres de religion , pour leur Oter lu temps et les moyens de conspirer contre l’état. J’appelle celle politique fausse et mal Entendue, parce qu’elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement , qui tend à unir tous les membres de l’état pur les liens les plus étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de toutes ses ]>arlies.
Chaque peuple avait un grand zèle pour ses dieux. Parmi nous , dit Cicéron ’ , il n’est pas
* riul. Svmpo.t. lib. 4 . |>ig. CTO.
* /6id. île Isid. . |Mg. 355.
* Lib. 1. de Nal. deor. , n. 81 — Lib. 5. TuscoJ. Quæ>l. , D. 78.
rare de voir des temples dépouillés et des statues enlevées ; mais , chez les Égyptiens ' , il est inouï qu’aucun ait jamais maltraité un crocodile , un ibis , un chat ; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutét que de commettre un tel sacrilège. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux , et même peine contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que ce fût , volontairement ou non. Diodorc rapporte un fait dont il avait été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par mégardc et sans dessein , la populace en fureur courut à sa maison; et ni l'autorité du roi , qui sur-le-champ envoya ses gardes , ni la crainte du nom romain , ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les porta , dans le temps d'une famine extrême , A aimer mieux se manger les uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités.
De tous ces animaux*, le boeuf Apis, nommé par les Grecs Epaphus , était le plus célébré. On lui avait bâti des temples magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie, et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un deuil général. On célébrait scs funérailles avec une magnificence qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus , le bœuf Apis étant mort de vieillesse , la dépense de son convoi , outre les frais ordinaires , monta A plus de cinquante mille écus. Apres qu’on avait rendu les derniers honneurs au mort , il s’agissait de lui trouver un successeur , et on te cherchait dans toute l’Égypte. On le reconnaissait A certains signes qui le distinguaient de tout autre : sur le front , une tache blanche en forme de croissant; sur le dos , la figure d’un aigle ; sur la langue , celle d’un escarbot. Quand on l’avait trouvé , le deuil faisait place A la joie , et ce n’était plus dans toute l’Égypte que festins et réjouissances. On amenait le nouveau dieu A Memphis pour y prendre possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse , au retour de sa malheu-
* llerofl. lib. 2. cap. G5. — DM. lib. i . pag. 74 et 75.
* llerod. Iib. 3, c.ip. 27, etc. — Diod. lib. 1 , pag. 76, - IMîn. lib. 8. cap. W.
[ reuse expédition contre l’Éthiopie, trouvant toute l’Égypte en joie A cause qu’on avait trouvé le dieu Apis , et croyant qu’on insultait A son malheur , tua , dans les transports de sa colère , ce jeune bœuf, qui ne jouit pas longtemps de sa divinité.
On voit aisément que le veau d’or érigé prés de la montagne de Sinal par les Israélites était un fruit de leur séjour dans l’Égypte , et une imitation du dieu Apis , aussi bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux deux extrémités du royaume d’Israél par le roi Jéroboam , qui lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.
Les Égyptiens ne se contentaient pas d’offrir de l’encens aux animaux : ils portaient la folie jusqu’A attribuer la divinité aux légumes de leurs jardins. C’est ce que leur reproche si ingénieusement le poète satirique ù
QuU DCfcit, VolusiBithynico , qualia démena Ægyptus portenta colat ? Crocodilon adorai Pars hœc ; illa pavet saluram scrpcntlbus ibin. Emules s.icrt nllot aurea ccrcopllheci , Dimidiomagicc résonant ubl Momnonc chord»> , Alquc velus Thcbe centum jacol obruta porlls.
Illic æluros , hic pLseem lluminh, HUc Oppida tota ennem vencranlur, nemo Dianam. Porrumel cæpc nefas violare ac frangerc morsu.
O sanclns genles quibus hsc nascunlur in bonis Numina !
On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le plus de sagesse et de lumières s’abandonner si follement aux superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet, rendre A des animaux et à de vils insectes un culte religieux , les placer nu milieu des temples, les nourrir avec soin et A grands frais*, punir de mort ceux qui leur étaient la vie , les embaumer et leur destiner des tombeaux publics , aller jusqu’A reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles divinités dans scs besoins, en attendre du secours et de la protection , ce sont des excès qui nous paraissent A peine croyables , et qui sont néanmoins attestés par toute l’antiquité. On entre dans un temple
* Juv. uUr. 15.
* Diodore assure que de son temps mt'me ces dépendes n'aliaieiil pas à moins de cent mtile éco5. Lib. 1 , pag. 7G.
magniAque , dil Lucien ‘ , où brillent de toutes parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu , et n’y trouvent qu'une cigogne , un singe, un chat (et un bouc) : belle image , ajoute-t-il , de beaucoup de palais , dont les maîtres ne sont pas le plus bel ornement.
On rapporte différentes raisons du culte que les Égyptiens rendaient aux animaux^.
La première .se tire de la fable. On prétend que les dieux , dans une conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte , et s'y cachèrent sous différentes formes d’animaux ; et de là le culte divin qui depuis leur a été rendu.
La seconde est tirée’ de l’utilité que chacun de ces animaux procurait aux hommes ; les boeufs , pour le labourage ; les brebis , par leur laine cl par leur lait; les chiens , pour la chasse et pour la garde des maisons , d’où vient que le dieu Anubis est représenté avec une télé de chien ; l’ibis , qui est une espèce de cigogne , parce qu’il donne la chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l’Kgypte ; le crocodile , qui est un animal amphibie , c’est-à-dire qui vit également dans l’eau et sur la terre , d’une grandeur* et d’une force surprenantes , parce qu’il défend le pays contre l’incursion des voleurs arabes ; et l’i chneumon , parce qu’il empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait funeste à l’Égypte. Or cette petite bétc rend ce service au pays en deux manières : premièrement elle observe le temps que le crocodile est absent , et elle brise ses oeufs sans les manger ; en second lieu , lorsque le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule ouverte , ce petit animal , qui s’était tenu caché dans le limon, saule tout d’un coup dans sa gueule , pénétre jusque dans scs entrailles, qu’il ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau est fort tendre, et sort impunément vain-
* Lucian. Imag.
* Diod. iib. i , pag. 77 , etc.
* ipit , qui irridetitur , /Ægyptii nullam belluam, nisiobaiiqttam utilitatem quam ex eà eaperent , eonsecraverunt. (Cic. Iib. 1 de Nat. deor. n. 101.)
^ Celle grandeur va Jusqu'à plus de 17 coudées. Ilcrod. Iib. 2, cap. C8. (17 coudées valent 9 mèlres environ.) E. R.
queur , par sa finesse, de la force d’un si terrible animal.
Les philosophes , peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si étranges absurdités qui- déshonoraient le paganisme , cl dont ils rougissaient en secret , ont imaginé , surtout depuis rétablissement du christianisme , une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient aux animaux , et ont dil que ce n’élail pas à ces animaux , mais aux dieux, dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. « Les philosophes ,» dil Plutarque’ dans le traité même où il examine ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l’Égypte , Isisel Osiris , « les philosophes hono- « rent l’image de Dieu , quelque part qu’elle « SC montre, même dans les êtres qui sont « sans vie, bien pins encore par conséquent « dans ceux qui sont animés. On doit donc « approuver, non ceux qui adorent ces créa- « lures, mais ceux qui , par elles, remontent « jusqu’à la Divinité. On les doit regarder « comme autant de miroirs que nous fournil « la nature , dans lesquels la Divinité se peint « d’une manière éclatante ; ou comme autant « d’instruments dont elle se sert pour faire « éclore au-dehors son incompréhensible sa- « gesse. Quand donc , pour embellir des sla- « lues on entasserait dans un même endroit « tout l’or et toutes les pierreries du monde , « ce n’est point à ces statues qu’il faudrait rap- « porter son cnlle ; car la Divinité n’existe point « dans des coulcursarlistement dispensées , ni « dans une matière fragile, destitué de mou- « vemenl eide sentiment. » Plutarque’ dit, dans le même traité , « que comme le soleil ,
« la lune , le ciel , la terre , la mer , sont com- « muns à tous les hommes , mais ont des noms « différents , selon la différence des nations et « des langages , ainsi , quoiqu’il n’y ail qu’une n divinité unique cl une providence unique « qui gouvcnie l’univers , et qui a sous elle « différents ministres subalternes , on donne « à celle divinité , qui est la même , différents « noms, cl on lui rend différents honneurs,
« selon les lois et les coutumes de chaque « pays. »
Ces réflexions , qui présentent ce qu’on peut
■ Pasc 382.
• Pag. 3TÎ cl 378.
2(î <ÿÿ4a>^
dire de plus raisonnable pour justifler le cullc idolâtre , 61aienl-clles bien propres à en couvrir le ridicule? Étail-ce relever dignement les allribuls divins, que de les vouloir faire admirer et d'en cbercher l'image dans les bCtes les plus viles et les plus méprisables , dans un crocodile , dans un serpent , dans un cbal? N’élait-cc pas plutôt dégrader et avilir la Divinité , dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout autrement grande et auguste ?
Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fldéles à remonter des êtres sensibles à leur auteur invisible. L'Écriture' nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par leur orgueil et par leur ingratitude , « d'étre livrés j| un sens réprouvé, et de devenir fous que le penp/e, pour avoir changé la gloire du Dieu incorruptible' en l'image de bétes à quatre pieds , d'oiseaux et de reptiles , et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.»
Pour faire voir ce qu'était l'homme par luiméme , Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus haut degré , fût aussi le Ihéiltre de l'idolairie la plus grossière cl la plus ridicule ; et , d'un autre côté , pour faire voir ce que j)cut la force toute-puissante de sa grâce , il a converti les affreux déserts d'Égjqvte en un paradis terrestre , en les peuplant, dans le temps marqué par sa providence , d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur i)énitence , ont fait tant d'honneur au christianisme. Je ne pais m'emiiécher d'en rapporter un célébré exemple , et j'espère que le lect(>ur me pardonnera cette espèce de digression.
lai grande merveille de la basse Théhatde, dit .M. l'abbé l'Ieurj * dans son Histoire ecclésiastique , ét:»it la ville d' Oxirinque. Elle était peuplée de moines dedans cl dehors , en sorte qu’il y en avait plus que d’autres habitants. Les batiments publics et les temples d'idoles avaient été convertis en monastères ; et on en voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines logeaient jusque
* Rom. (*.ip. i. V. 21-âTi.
• Tom. 5, pag- cl
sur les portes et dans les tours. Il y avait douze églises pour les assemblées du peuple , sans compter les oratoires des monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines : on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu. 11 y avait, par ordre des magistrats , des sentinelles aux portes pour découvrir les étrangers et les pauvres; et c’était à qui les retiendrait le premier pour exercer envers eux l’hospitalité.
S II. — CéBéMOSIES DES FÜSÈB.ULLES.
Il me reste il rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles.
1-e respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour lés eorps morls , et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des tombeaux , semblent insinuer la persuasion où l’on était que ces corps n’y étaient mis qu’en dépôt.
Mous avons déjà observé, en parlant des pyramides , avec quelle magnificence étaient construits les sépulcres de l’Égypte. C’est qu’outre qu’on les érigeait comme des monuments sacrés , pour porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes , on les regardait encore ' comme dos demeures où les corps devaient séjourner pendant le cours d’une longue suite de siècles ; au lieu que les maisons étaient appelées des hôtelleries, où l’on n’était qu’en passant, et pendant une vie trop courte pour s’y attacher.
Quand quelqu’un était mort dans une famille , tous les parents et tous les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres, cl s’abstenaient du pain, du vin, et de tous mets exquis. Le deuil durait quarante ou soixante cl dix jours: apparemment selon la qualité des personnes.
Il y avait trois manières d’embaumer les corps*. Iji plus magnifique était pour les personnes les plus considérables; et la dépense montait à un talent d’argent, c’esl-ù-dire à trois mille livres.
Plusieurs ministres étaient employés h cette cérémonie. Les uns vidaient la cervelle par les
' «itjil. Ilh. 1 , p,ig. n.
* Iterod. [ib. i. f»it. 8'i, ptr. — Diüd. lib. i , pag. 8f
narines , avec un ferrement fait exprès pour cela ; d’autres vidaient les entrailles et les intestins , en faisant au côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir ; puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de quelques dissections , semblait avoir quelque chose de violent et d'inhumain , ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand l’opération était achevée , et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés d’embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d’aromates. Après un certain temps ils l’enveloppaient de bandelettes de lin très fines , qu’ils collaient ensemble avec une espèce de gomme fort déliée , et qu’ils enduisaient encore des parfums les plus exquis, l’ar ce moyen on prétend que la figure entière du corps , les traits même du visage, et ju.squ’aux poils des paupières et dès sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi embaumé , on le rendait aux parenLs , qui l’enfermaient dans une espèce d’armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit contre la muraille , soit dans leurs tombeaux, s’ils en avaient, soit dans leurs maisons. C’est ce qu’on appelle momies. 11 en vient encore tous les jours d’Égypte , et plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres , sc souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues , et s’excitaient a aimer les lois qu’ils leur avaient laissé-es. On reconnaît dans les funérailles de Joseph en Élgypte une partie des cérémonies dont je viens de parler.
J’ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce qu’avant que d’être admis dans l’asile sacré des tombeaux , il fallait qu’ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des funérailles chez les Egyptiens est une des choses les plus remarquables qui se trouvent dans l’iiistoire ancienne.
C’était , chez les païens , une consolation en
mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens humains c’est le seul que la mort ne peut lions ravir. Mais il n’élait pas permis en ■■'gyplede louer inililféremment tons les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement public. L’assemblée des juges se tenait au-delà d’un lac , qu’ils passaient dans une barque. Celui qui la conduisait s’appelait en langue égyptienne Charoii ; et c’est sur cela que les Grecs , instruits parOrphcH!, qui avait été en Égypte , ont inventé leur fable de la barque de Charnn. .àussilôt qu’un homme était mort, on l’amenait en jugement. L’accusateur public était écouté. S’il prouvait que la comluitc du mort eût été mauvaise , on en condamnait la mémoire, cl il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir des lois, qui s’étendait jusqu’après la mort; et chacun, touché de l’exemple , craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si le mort n’était convaincu d’aucune faute , on l’ensevelissait honorablement.
Ce qu’il y avait de plus étonnant dans celle enquête publi(|uc établie contre les morts , c’est que le trône même n’en mettait pas à couvert. Les rois étaient épargnés pendant leur vie , le repos public le voulait ainsi ; mais ils n’étaient pas exempts du jugement qu’il fallait subir après la mort , et quelques-uns ont été privés de la sépulture. Il sc jmssail quelque chose de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans l’Écriture que les méchants rois n’étaient point cn.sevelis dans les tombeaux de leurs ancêtres. Par là iis apprenaient que , si leur majesté les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, iis y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.
Lors donc que le jugement qui avait été prononcé se trouvait favorable au mort, on procédait aux cérémonies de l’inhumation. On faisait son panégyrique , mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l’Égypte était censée noble. On ne comptait pour louanges solides et véritables que celles qui étaient rendues nu mérite personnel du mort. On le louait de ce que , dans sa jeunesse , il avait eu une excellente éducation ; de ce que , dans un âge plus avancé , il avait cultivé la piété à l’égard des
dieux , la justice envers les hommes , la douceur , la modcslic , la relcnue , el loules les autres vertus qui font l’homme de bien. Alors tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques au mort, comme devant être associé pour toujours à la compagnie des hommes vertueux dans le royaume de Pluton.
En finissant l’article qui regarde les cérémonies des funérailles, il n’est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manières différentes dont en usaient les anciensà fégard des corps morts. Les uns,comme nous l’avons déjà dit des Égyptiens , après les avoir embaumés , les exposaient en vue , et en conservaient le spectacle. D'autres les brûlaient sur un bûcher; et cette coutume était en usage chci les Romains. D’autres colin les déposaient dans la terre.
I.C soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux parait injurieux à f humanité en général , et aux personnes en particulier que l’on prétend ainsi respecter ; parce qu’il rend leur bumilialion et leur difformité visibles; et, quelque soin qu’on en puisse prendre , n'offre aux spectateurs que de tristes et d’affreux restes de leurs visages. La coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare , en se hfttant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle d’enterrer les morts est certainement la plus ancienne el la plus religieuse. Elle remet à la terre ce qui en a été tiré , et nous prépare à croire que le corps , qui en a été formé une première fois , pourra bien en être tiré une seconde.