‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 171 sur 298 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

c'est-à-dire : Passant , va annoncer à Lacédémone que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. Il est bon de faire remarquer aui jeunes gens la simplicité des inscriptions antiques.

Obterrationi critiques sur ua passage d’Ilérodote.

Tjj EâùkOi TTtvic p.iv aùi xori où» rpv*'.; iort ‘ * npiTii 5s sVrxtôc itnt, ùieô ri aofùiç xanpyaapsxe

xai votittv ( 7/'Jpo’J • tô Sta^pntpin ô EÀ).âf, Tijv rs rrsviov KrrKuÿviTac, xai Tïiv àsffrroffôviî».

Valla traduit ainsi ce passage : Gracia semper quidem alumna fuit paupertatis, hospes virtutis , quam à sapienti 4 aedvit et à severâ disciplina; quam usurpons Gracia, et paupertatem tuelur , et dominatum. Henri Elienne, au lieu de pauperlatem tuelur, a substitué à la marge pauperlatem propulsât ; ce qui est conforme au teste grec, rr,> iri»ie* érrapvvtTcu.

Ce passage m'a embarrassé ; et certainement il n'est point sans difficulté. Il semble présenter une contradiction évidente en disant d'abord que la pauvreté a toujours été en honneur dans la Grèce, et ensuite que la même Grèce rejette et écarte loin d'elle la pauvreté. C’est pourquoi la traduction de Valla me plaisait assez , et en la suivant je trouvais un fort beau sens dans ce passage : « La a Grèce , disait Démarale à Xeriès . jusqu’ici « a toujours été le domicile de la pauvreté « et l'école de la vertu. Instruite par les le- « çons de ses sages, et soutenue par une ri- « gide observation de ses lois , elle s'est tou- « jours conservée jusqu'ici et dans l'amour « de la pauvreté et dans l'honneur du com- « mandement, et pauperlatem tuetur , et « dominatum. > Mais , pour donner ce sens au passage d'Hérodote , il fallait changer le texte et supposer qu’il y avait bra/iimu au lieu de àna/ojviTai, comme apparemment Valla l'avait supposé.

Me trouvant dans cet embarras , je proposai ma difficulté à un ami absent . fort versé dans la connaissance des auteurs grecs et latins , et dont les observations et les conseils m’ont

1 Herod. 1. 7, p. 473, Edit. Heur. Stepb. ans. 1501

été d'un grand secours dans l’ouvrage que j'ai donné au public. J’insérerai ici sa réponse , qui pourra être utile aux jeunes maîtres, en leur montrant comment il faut s’y prendre pour expliquer des endroits obscurs et difficiles.

Je crois, m'écrit cet ami, avoir rencontré le vrai sens du passage d’Hérodote. J’en donnerai la traduction française , après avoir établi les fondements qui la justifient.

La principale difficulté consiste dans le sens qu’on doit donner à ànaixCmrai. Si l’on y trouve de l’équivoque en le construisant avec itivin», cette équivoque est levée par 3î<r7ro<rjvav , que le même verbe gouverne également. Or StinroRùvn ne signifie point ici l'honneur du commandement , comme vous le traduisez.

Car , 1“ pour soutenir celte version , il faudrait changer àn«u-jvtrai en È-rau'j.'TKi de son autorité et contre la foi des manuscrits et des imprimés , qu’il n’est jamais permis d’abandonner à moins d'y être forcé par l’évidence du sens que forme le texte.

2” Le caractère propre des Grecs , surtout dans ces premiers temps, était l’amour de la liberté, de l’indépendance, de l’affranchissement de tout joug , l’xùrovsfiia , et non pas le désir de la domination , l’ambition du commandement. la gloire des conquêtes.

3° Que l'on nomme , si l’on peut , non un peuple , mais une seule ville sur laquelle les Grecs eussent alors étendu leur empire et sur laquelle ils affectassent l'honneur du commandement. Démarale se serait donc rendu ridicule de vanter a Xerxès le commandement des Grecs pendant qu’il ne pouvait montrer un village sur lequel ils l’exerçassent.

à" Quand on accorderait pour un moment que ce Lacédémonien aurait voulu exagérer la jalousie des Grecs pour l’honneur du commandement, capable de leur faire tout sacrifier pour se conserver cette glorieuse possession, jamais il ne se serait servi du mot Simroa-ixii pour exprimer cette pensée. Il lui aurait préféré certainement nyipovia , àp/è , Suvrxtecr , xpàxoç , et peut-être xttipaviij s’il avait voulu parler comme Homère. Car Snrirovumi ne signifie que la domination d’un maître sur ses esclaves , dominatio herilis in servos. C'est un terme odieux , qui emporte l'idée de ser-

vi(ude dans celui qui y est soumis , et qui donne une idée enlièremenl opposée au génie des Grecs, lesquels dans la suite, quoique leur ambition eut élé allumée par leurs grandes victoires sur les Perses, ne pensèrent néanmoins jamais à établir nulle part cet empire despotique, îtsjr soûvr,». Les Athéniens et les Lacédémoniens, qui partagèrent tour à tour l'honneur du commandement, affectèrent dans leurs conquêtes, les premiers d'introduire dans toutes les villes la démocratie , et les autres l 'aristocratie , et à les animer contre la servitude des Perses par celle image Batteuse de la liberté. Je ne m'arrête point a le prouver, toute l’histoire y est formelle.

5° Ce que D'maralc ajoute immédiatement des Lacédémoniens, pour prouver par cet exemple particulier sa thèse générale , montre clairement qu'il ne s'agit pas ici d'une thffjrsffüvisv active qu’ils veuillent se conserver sur les autres, mais d une àuriToTùvr, s passive que Xerxès exigeait d'eux, mais à laquelle jamais les Spartiates ne pourraient se résoudre quand ils seraient abandonnés de tous les Grecs et qu'ils resteraient seuls livrés à une mort certaine. C'est le but du raisonnement , c'est ce qu’il ne faut pas perdre de vue.

Je ne vois donc pas comment on peut recevoir une traduction qui combat en même temps le texte formel de l’original, la propriété des termes, le vrai caractère des peuples , l'évidence des faits , et la suite du raisonnement de celui qui parle.

Voici la traduction que j’ose substituer :

« 11 est vrai que de tout temps la Grèce a a été nourrie dans la pauvreté. Ma s on a inu trodiiit chez elle la vertu , que la sagesse « cultive, et que la vigueur des lois main- « tient. C'est par l’usage que la Grèce sait « faire de celte vertu qu elle se défend éga- « lement des incommodités de la pauvreté, « et du joug de la domination. »

S- Choses blâmables dans tes lois de Lycurgue.

Sans entrer ici dans un détail exact de tout ce qui pourrait être blâmé dans les ordonnances de Lycurgue , je me contenterai de quelques légères réllcxions , que le lecteur

sans doute, justement blessé et révolté par le simple récit de quelques-unes de ces < rd tnnances , aura déjà faites avant moi.

En effet , pour commencer par le choix des enfants qui devaient être élevés ou exposés, qui ne serait choqué de l’injuste et barbare coutume de prononcerun arrêt de inortcontre ceux des enfants qui avaient le malheur de naître avec une complcxion trop faible et trop délicate pour pouvoir soutenir les fatigues et les exercices auxquels la république destinait tons ses sujets? Est-il donc impossible, et cela est il sans exemple, que des enfants, faibles d’abord et délicats , se fortifient dans la suite de l’âge et deviennent mê ne trèsrobustes? Quand cela serait , n esl-on en état de servir sa patrie que par les forces du corps? et comple-t-on pour rien la sagesse , la prudence , le couscil , la générosité , le courage, la grandeur d’âme , et toutes les qualités qui dépendent de l’esprit? Omni nô illud honestum, quod ex animo excrlto maynificaque queerimus , animi efficitur, «on corporis viribus1. Lycurgue lui-même a-t-il rendu moins de service et fait moins d’honneur à Sparte par l’établissement de ses lois que les plus grands capitaines par leurs victoires *?Agésilas était d’une taille si petite, et d’une mine si peu avantageuse, qu’à sa première vue les Egyptiens ne purent s’empêcher de rire ; et cependant il avait fait trembler le grand roi de l’erse jusque dans le fond de son palais.

.Mais, ce qui est bien plus fort que tout ce que je viens de rapporter, un autre a-t-il quelque droit sur la vie des iiommcs que celui de qui ils l’ont reçue, c’est-à-dire que de Dieu même? el un législateur n'usurpe-t-il pas visiblement son autorité quand indépendamment de lui il s'arroge un le( pouvoir? Cette ordonnance du déealogue, qui n’était autre chose que le renouvellement de la loi naturelle, Tu ne tueras point , condamne généralement tous ceux des anciens qui croyaient avoir droit de vie ou de mort sur leurs esclaves cl même sur leurs enfants.

Le grand défaut des lois de Lycurgue, comme Etalon et Aristote l’ont remarqué ,

v Cic. de OtQc. tib- 1, n. 70.

■ Ibid. n. 76.

-*4:#» 305 <fÿ«»

fc'est qu'elle? Me tendaient qii’A former im j>eiiple dé soldats. Ce législateur paraît en tout Occupé du soin de Tortiller les corps . nullement de reltii de ctiUHer tes esprits. Pourquoi bannir de sa république tous les tirts et toutes les sciences dont un des fruits * les plus avantageux est d'adourlr les mœurs , de polir l'esprit, de perfectionner le cœur, et d'irispirér des ttiariières douces, civiles, honnêtes, propres, en un mot, A entretenir là société , et A retldre le cümmercc de la vie agréable? De là vient que le caractère des Lacédémoniens avait quelque chose de dur , d’dustère, et souvent même de féroce , défaut qui venait en partie de leur éducation, et qui aliéna d'eux l'esprit de tous les alliés.

C’était une excellente pratique à Sparte d’accoutumer de bonne heure les jeunes gens A souffrir le chaud, le froid , la faim, là soif; et d’assujettir par différents exercices durs et pénibles le corps à la raiso'n * , à laquelle il doit servir de ministre pour exécuter ses ordres, ce qu’il ne peut faire s’il n’est en état de supporter toutes sortes de fatigues. Mais fallait-il porter cette épreuve jusqu'au traitement inhumain dont nous avons parlé? et n'êtait-ce pas une brutalité et une barbarie dans des pères èl des mères de voir de sang-froid couler le sang des plaies de leurs enfants , et de les voir même souvent expirer sous les coups de verges ?

On admire le courage des mères Spartiates, à qui la nouvelle de la mort de leurs enfants tüés dans un combat, non-seutement n'arrachait aucune larme, mais causait une sorte de joie. J'aimerais mieux que dans une telle occasion la nature se fit entrevoir davantage, et que l’amour dè la patrie ii'étouffAl pas tout à (hit les sentiments dç la tendresse maternelle. Un de nos généraux , à qui dans l'ardeur du rombal bn apprit que son fils venait d’être tué. parla bien plus sngrmeril : « Songeons , i dit-il , maintenant à vaincre l'ennemi ; dca main je pleurerai mon 81s.

1 « Ontucs art», quibus ttn pucrüis ad humanUalem « tntonnari volet a ; l'ro Arch. n. S.)

9 « Kveiccndum corpus, el ils atflclrndum est, ut « obeilire cuoUlio rationique posait in exsequendiv neqo- « UUel tabore tolerando. a ,0e O/Jic. lib. i, a. 79.)

Je ne vois pas comment on peut excuser la loi qu'imposa Lycurgue aux Lacédémoniens de passer dans l'oisiveté tout le temps de leur vie, excepté celui où ils faisaient la guerre. Il laissa tous les arts et lous les métiers aux esclaves el aax étrangers qüi habitaient parmi eux, et ne mit entre les mains de scs citoyens que le bouclier et la lance. Sans parler du danger qu’il y avait de souffrir que le nombre des esclaves nécessaires pour cultiver les terres s'accrût A un tel poini qu'il passAt de beaucoup celui des maîtres, ce qui fut souvent parmi eux une source de séditions, dans combien de désordres un lel loisir devait-il plonger des hommes toujours désœuvrés, sans occupation journalière cl sans travail réglé ! C'est un inconvénient qui n’est encore aujourd'hui que trop ordinaire parmi la noblesse , etquicst une suite naturelle de la mauvaise éducation qu'on lui donne. Excepté le temps de la guerre , la plupart de nos gentilshommes passent leur vie dans une entière inutilité. Ils regardent également l'agriculture, les arts, le commercé au-dessous d'eux , et Ils s'en croiraient déshonorés. Ils ne savent souvent manier que les armes. Ils ne prennent des sciences qu’une légère teinture, et seulement poulie besoin; encore plusieurs d’entre eux n’eu ont aucune connaissance, et se trouvent sani aucun goût pour la leclure. Ainsi il n’est pas éloilnant que la labié , le jeu , le^iarties de chasse , les visites réciproques, des conversations pour l’ordinaire assez frivoles . fassent toute leur occupation. Quelle vie pour des hommes qui ont quelque esprit!

Mais ce qui rend Lycurgue plus condamnable, et ce qui fait mieux connaître dans quelles ténèbres et dans quel? tlêsorJrcs le paganisme était plongé , c’est de voir le peu d'égards qti il a eu à la pudeur et A la modestie. Un maître chrétien ne manque pas d’opposer A cette licence effrénée la sainteté et la pureté des lois de l’Evangile ; el par ce coilslrastc il leur fait sentir quelle est IA dignité et l'eleellence du christianisme.

Il le fait encore d'une manière qui n'est pas moinsavantageuse, par la comparaison même de ce que les lois de Lycurgue ont de plus louable avec celles de l’Evangile. C’est . une chose bien admirable, il faut l’avouer, qu’un

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peuple enlier ait consenti A un partage de terres qui égalait les pauvres aui riches , et que par le changement de monnaie il se soit réduit à une espèce de pauvreté. Mais le législateur de Sparte , en établissant ces lois, avait les armes à la main. Celui des chrétiens ne dit qu’un mot : Bienheureux les pauvres d'esprill et des milliers de üdèles , dans la suite de tous les siècles , renoncent A leurs biens , vendent leurs terres , quittent tout pour suivre Jésus-Christ pauvre.

Sur te vol permis chez les Lacédémoniens.

J'ai cru devoir traiter cet article séparément et avec quelque étendue , parce que , dans le jugement qu'on en porte, il me semble qu’on n’est pas assez attentif A examiner le fond des choses. On condamne durement celte coutume des Lacédémoniens, comme pouvant porler les jeunes gens à peu respecter, en d'autres occasions, le bien d’autrui, et comme étant contraire à la loi naturelle et au décalogue. Dans le dénombrement qu’on fait des crimes permis chez différentes nations, de l’inceste parmi les Herses , du meurtre des pères vieux ou infirmes chez les Indiens , de l'adultère chez d'autres peuples , on ne manque pas d’y faire entrer le vol des Lacédémoniens, et de faire remarquer que chez les Scythes ’, nation regardée ordinairement comme barbare, et qui, destituée de lois , ne connaissait et ne cultivait la justice que par une espèce d'instinct naturel, le vol était condamné et puni comme un des plus grands crimes.

Mais peut-on raisonnablement présumer que le plus grand des législateurs , j'entends parmi les païens , ait autorisé formellement un désordre aussi grossier que le vol, pendant que les plus petits législateurs, dans tous les pays et dans tous les siècles, ont eu soin de le punir sévèrement et même de mort?

Plutarque , qui rapporte celle coutume dans la vie de Lycurgue, dans les mœurs des Lacédémoniens et dans plusieurs autres endroits , n’y donne jamais le moindre signe d’impro-

■ « JutltU gemlv Ingénié cülu, nonleglbut. Nullurn < scelus tpud «X furtci gravius. • jLSli.v Iib. 2, cap. X.)

balion , quoiqu’il soit ordinairement un juge si équitable et si éclairé dans la morale : et je ne me souviens pas qu’aucun des anciens en ail fait un crime aux Lacédémoniens ni A Lycurgue.

D'où peut donc être venu le jugement peu favorable qu’en portent souvent les modernes? De ce qu'ils ne se donnent pas la peine d'en peser les circonstances, ni d’en pénétrer les motifs.

1° Des jeunes gens A Lacédémone ne font ces larcins que par ordre de leur commandant3.

2“ Ils ne les font que dans un temps marqué, et en vertu de la loi3.

3° Ils ne volaient jamais que des légumes et des vivres3, comme des suppléments au peu de nourriture qu’on leur donnait exprès en très-peiite quantité. Ainsi tous ces larcins n’étaient regardés que comme des tours de souplesse qu’on leur permettait publiquement pour chercher de quoi vivre plus au large.

A* Le législateur avait eu plusieurs motifs en permettant celte sorte de vol.

C’était pour rendre les possesseurs plus vigilants A serrer et A garder leur bien.

On voulait par là inspirer aux jeunes gens plus de hardiesse et d'adresse, comme étant destinés A la guerre.

On leur donnait peu de nourriture afin qu'ils ne fussent jamais rassasiés .jamais replets et chargés d'embonpoint: qu’ils fussent alertes et légers ; qu’ils apprissent à supporter la faim, et qu’ils eussent une santé plus forte et plus égale.

.Mais le principal motif était que. tous ces jeunes gens étant sans exception destinés A la guerre , il jugeait important de les accoutumer de bonne heure A la vie de soldat : de leur apprendre A vivre de peu, A pourvoir eux mêmes A leur subsistance sans avoir besoin du pain de munition ; A soutenir de grandes fatigues A jeun ; A se maintenir longtemps avec peu de vivres dans un pays où les ennemis, accoutumés A une grande consommation,

1 Plot, la VitA Lyc.

* Apophtbeg. Lacoo.

* Inst. Lacoo.

* Ibid.

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mouraient de faim dès les premiers jours , et étaient obligés d’abandonner le terrain chassés par l’impuissance où ils étaient d'y vivre, au lieuquele Lacédémonien y trouvait de quoi subsister sans peine. C’est à quoi le législateur, tout guerrier et uniquement attentif à former des soldats , avait voulu pourvoir de loin par l’éducation en les accoutumant à une grande frugalité et à une grande sobriété , faute desquelles la plupart des desseins échouent à la guerre . et les plus fortes armées sont dans l’impossibilité de maintenir leurs conquêtes. De sorte qu’aujourd’hui, où par la bonne chère et par la somptuosité des tables on a multiplié les besoins des armées , le plus embarrassant des soins de ceux qui les commandent est de pourvoir aux vivres, et le premier obstacle qui les empêche d'avancer dans le pays ennemi est le défaut de subsistance. Aussi, ce que nos meilleurs généraux regardent comme ce qu’il y a de plus singulier et de plus incroyable dans l'histoire ancienne, c’est la facilité et la promptitude avec lesquelles les plus grosses armées se transportaient d’un pays dons un autre.

Ce sont ces avantages que Lycurgue a voulu procurer à un peuple tout guerrier; et il ne pouvait choisir un moyen plus efficace ni plus certain. C’est jusque-là qu'il faut aller pour entendre sa loi et pour lui rendre justice. Après toutes ces observations , je ne sais si l’on fera encore aux jeunes Lacédémoniens un grand scrupule de leurs vols , et si on les croira obligés à restitution. En ce cas , il est aisé de les justifier par des raisons encore plus solides et plus foncières.

C’est un principe constant que , depuis le premier partage des biens, nous ne possédons plus rien que dépendamment des lois cl selon la disposition des lois; et qu'en abandonnant 4 chaque particulier la jouissance de la portion de bien qui lui est échue , elles peuvent y taire les réserves, les restrictions, et y imposer les servitudes et les charges qu'elles jugent convenables. Or, tout le corps de l’Etat de Sparte , en acceptant les lois de Lycurgue, était convenu solennellement que , sur les trrente-neuf mille lots distribués aux Spartiates , il serait permis aux jeunes gens de prendre, parmi les légumes et .les vivres , ce

que le possesseur ne garderait pas avec assez de soin , sans qu’il pùl se plaindre de la rapine ni avoir action contre le ravisseur. Aussi il est clair que le jeune homme était surpris , il n'était jamais puni comme ayant fait une injustice et pris le bien d’autrui , mais seulement comme ayant manqué d’adresse.

Rien n’est plus ordinaire dans tous les Etals que ces sortes de réserves . et de semblables droits accordés sur le bien d'autrui. C’est ainsi que Dieu, non-seulement avait donné aux pauvres le pouvoir de cueillir du raisin dans les vignes, et de glaner dans les champs et d'en emporter mêiiie les gerbes entières , mais avait encore accordé à tout passant , sans distinction , la liberté d’entrer autant de fois qu'il lui plaisait dans la vigne d’autrui et d'en manger autant de raisin qu’il voulait malgré le maître de la vigne. Dieu en rend lui-même la première raison : c’est que la terre d’Israël était à lui , et que les Israélites n’en étaient que les fermiers qui en jouissaient 4 cette condition onéreuse.

De semblables servitudes sont établies dans les autres républiques, sans qu'on s'avise d’y soupçonner la moindre injustice. Les soldats ont droit de logement chez les particuliers; droit d y prendre leur subsistance dans les marches ou dans les quartiers d’hiver, de se faire fournir de chariots et d'autres besoins. Un seigneur a droit de s’emparer ', comme il lui plaît et quand il lui plaît, de tout le gibier et des bêtes fauves qui sont chez ses vassaux , quoique les terres qui nourrissent ces bêtes ne lui appartiennent point, et même d'empêcher les propriétaires de loucher ù ces bêles , quoiqu’ils les aient vues naître chez eux.

C’est ainsi que tout le corps de l’Etat lacédèmonien, composé de tous les particuliers, avait transporté publiquement aux jeunes gens le droit de venir prendre dans les jardins et dans les salles les vivres qui les accommodaient. El ces jeunes gens n'étaient pas plus criminels en se servant de cette liberté, que les bourgeois d’Athènes en allant prendre dans les jardins et dans les vergers de Cimon ce qui leur convenait, parce que tous les par-

i Rollio parle ici d'un droit qui, comme on «il, était établi autrefois en France.

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liculiers de Sparlc étaient cènsés avoir donné unanimement aux jeunes gens, qui après tout étaient leurs propres enfants, la méine permission que Cimon avait accordée aux Athéniens , qui ii’élaient que ses concitoyens.

Pour ce qui regardé l’exemple des Scythes, chez qui ie vol était sévèrement puni , la raison de la différence est sensible. C’est qqc la loi , qui seule décide de la propriété et dé l'usage des biens, n'avait rien accordé chez les Scythes à un particulier sur le bicii d’un autre particulier, et que la loi chez les Lacédémoniens avait fait tout le contraire. C'eût été un véritable vol d’aller prendre du fruit dans le jardin de Péridès, de Thémistocle , d Alcibiade, parcç^qu’ils s’en étaient réservé la propriété; mais ce n’en était point un d'en aller cueillir dans les vergers de Cimon et de Pélopidas, parce qu'ils avaient associé b la jouissance de ces biens tous leurs concitoyens.

Il n'était nullement à craindre que la coutume reçue à Sparte apprit aux jeunes gens à ne pas respecter en d'autres cas le bien d’autrui ; car les établissements de Lycurgue , qui avaient banni de imparte l'usage de l’or et de l’argent, et qui obligeaient tous les citoyens de vivre et de manger ensemble .avaient rendu le vol des meubles et de la monnaie, ou inutile, ou même impossible. Aussi ne voit-on pas que pendant tant de sièrics ont ail jamais découvert un seul vol à Lacédémone.

QUATRIÈME MORCEAU TIRÉ DE LBlalOIRE GRECQUE.

Beaux jours de Tbébcs, et délivrance de Syracuse.

Ce n’est que dans le dessein d’être epurt que je joins ces deux piurccaux d’histoire , quoiqu'ils soient tout à fait séparés; et que par la même raison, sans presque luire aucun récit , je me contenterai de faire connaître le caractère de ceux qui y ont eu le plus de part.

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