‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 57 sur 298 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DB LA POÉSIE B !f CUBÉE 11.

Les réflexions que j’ai à faire sur ta poésie en général se réduiront à examiner quelle est la nature et l’origine de ia poésie ; par quels degrés elle a dégénéré de sa première pureté ; si la lecture des poètes profanes peut être permise dans des écoles chrétiennes ; enfin si l’usage des noms et du ministère des divinités païennes peut être toléré dans le christianisme.

ABTICLB I.

De la nature et de l orlglne de la podale.

Si Ton veut remonter jusqu’à la première origine de la poésie, on ne peut douter, ce me semble, qu’elle ne prenne sa source dans le fond même de la nature humaine, et qu’elle n’ait été d’abord comme le cri et l’expression du cœur de l’homme, ravi, extasié, transporté hors de lui- même à la vue de l’objet seul digne d’être aimé, et seul capable de le rendre heureux. Fortement occupé de cet objet, qui faisait en même temps sa joie et sa gloire, il était naturel qu’il s’empressât d’en publier la grandeur bienfaisante, et que , ne pouvant renfermer en lui-même ses sentiments, il empruntât le secours de la voix : que la voix, n’expliquant pas assez fortement tout ce qu’il sentait, il en soutint et relevât la faiblesse par le son des instruments, tels que fureut d’abord les tambours, les cymbales et les harpes, que les mains touchaient et faisaient retentir avec bruit : qu’il leur associât même les pieds, afin qu’à leur manière ils exprimassent par leur mouvement et par une cadence nombreuse les transports qui Tagilaieot.

Quand ces sons confus et inarticulés deviennent clairs et distincts, et forment des paroles qui portent des idées nettes des sen-

timonls dont l’âme est pénétrée, alors elle dédaigne le langage commun et vulgaire. Un style ordinaire et ramilicr lui parait trop rampant et trop bas. Elle s’élève au grand et au sublime pour atteindre à la grandeur et & la beauté de l'objet qui la charme. Elle cherche les pensées et les expressions les plus nobles; elle accumule les figures les plus hardies; elle multiplie tes comparaisons at les images les plus vives ; elle parcourt la nature et en épuise les richesses pour peindre ce qu’elle sent et pour en donner une haute idée ; et elle se plaît à imprimer â ses paroles le nombre, la mesure et la cadence qu elle avait marquée par les gestes de scs mains en jouant des instruments, et par le tressaillement de ses pieds en dansant.

C’est là proprement l'origine de la poésie; c’est ce qui en forme le fond et l'essence; c’est de là que parlent l’enthousiasme des poètes, la-fécondité de l'invention, la noblesse des idées et des sentiments, les saillies de l’imagination , la magnificence et la hardiesse des termes, l’amour du grand, du sublime, du merveilleux : c’est de là que, par une suite nécessaire, naît l’harmonie des vers, la chute des rimes, la recherche des ornements, le penchant à répandre partout des grâces, de l'agrément et des.^charmes: car le souverain bien étant aussi la souveraine beauté, il est naturel à l’amour de chercher à embellir et à parer tout ce qu’il aime, et de se représenter sons une figure agréable tous les objets qui lui plaisent.

Il est aisé de reconnaître tous ces caractères de la poésie, si l’on remonte aux premiers temps où elle était pure et sans mélange ; si l’on examine les plus anciennes pièces que noos ayons dans ce genre, tel qu’est le célèbre cantique de Moïse sur le passage de la mer Rouge. Ce prophète, aussi bien qu’Aaron1, Mûrie, et les autres Israélites spirituels. découvrant dans ce grand événement l'affranchissement de la tyrannie du démon que Jésus-Christ devait procurer au peuple de Dieu, et portant leur vue jusqu’à Ig parfaite liberté qui sera accordée à l’Église à la

> i Cantauut canUcum Moisi servi Del.... ( Apo- ♦M.U. Ï.J

fin du monde, lorsqu’elle sera transportée

des misères de cet exil dans le bonheur de la patrie céleste, se livraient aux transports d’une joie que l’espérance d'une félicité éternelle devait leur inspirer. Pour les Israélites charnels , qui se bornnient à la terre, ils voyaient dans leur délivrance miraculeuse , que la yuine des Egyptiens rendait certaine, un bonheur aussi complet que les sens pouvaient se le figurer. Il était naturel aux uns et aux autres de faire éclater l’excès de leur joie par le chant et par la poésie', comme ils firent, et d'y associer leurs mains par le bruit des tambours, et leurs pieds par la danse.

On remarque les mêmes caractères dans le cantique de Dcbora, dans ceux d'Isaïe et dans les psaumes de David, qui, dans les cantiques de joie et d’actions de grâces, joint presque toujours aux cris d'allégresse le son de la harpe et de la guitare, cl les tressaillements. Il y invite tous les auditeurs ; et il eu donne l'exemple le jour de la translation de l'arche, où, s'abandonnant sans réserve aux mouvements de sa joie, il jouait de sa harpe, et dansait de toute sa force*.

On doit conclure de tout ce qui vient d’être dit que le vérilable usage de la poésie appartient à la religion , qui seule propose à l'homme son vérilable bien, et qui ne le lui montre que dans Dieu : aussi n’élail-eile chex le peuple saint consacrée qu’à la religion : elle ne s’occupait qu’à chanter les louanges du Créateur, qu’à relever ses divins attributs, qu’à célébrer ses bienfaits ; et l’cloge même des grands hommes , qu’elle faisait quelquefois entrer dans ses cantiques, avait toujours rapport à Dieu.

C’est ce qui a fait, même chez les anciens peuples idolâtres, la première matière de leurs vers ; tels que sont les hymnes qu’on chantait pendant les sacrifices et dans les festins qui eu étaient la suite ; telles que sont les odes de

■ a Bornait Baria propbetlssa, son» Aaron, iimpa- « nom in manu au* : egre*t*que aunl amoet muUerus a post eatn cum lympaoia el chorii, quibui prwinebfl a ilicena : Canlemus Domino, «le. a iÈxod. 16, 20, il.)

a a David aaltabal tolii vlribui ante Dominum- > (î m. «, 14.)

Pindnre et des autres poètes lyriques; telle qu'est la théogonie d’Hésiode.

Des dieni la poésie descendit peu à peu ans demi-dieu, aui héros, au fondateurs des villes, aui libérateurs de la patrie; et elle S’étendit à tous ceux qu'on regardait comme les auteurs de la félicité publique, et comme des génies tutélaires. Le paganisme, prodiguant la divinité è tout ce qui portait le caractère d’une bonté asses puissante pour procurer des avantages qui passaient la portée ordinaire des hommes et qui tenaient du merveilleux, crut qu’il était juste de faire entrer en partage des louanges des dieu ceux qui partageaient avec eux la gloire de procurer au genre humain les plus grands biens qu'il connût, et le seul bonheur qu’il désirât.

Les poètes ne pouvaient traiter ces grands sujets sans faire l’éloge de la vertu, comme étant le plus bel apanage de la Divinité, et comme ayant servi de principal instrument aux grands hommes pour les élever à la gloire qu'on admirait en eux. Par l'inclination naturelle qu’on a d’orner tout ce que l'on aime et que l’on veut rendre aimable aux autres, ils s’appliquèrent è relever par les plus vives couleurs la beaulé de la vertu, et à répandre tous les charmes et tous les agréments possibles dans leurs maximes et dans leurs instructions, afin de les faire mieux goûter aux hommes. Hais ce n’était point par le motif d’un amour sincère qu’ils eu-sent pour la vertu en elle-même, puisqu’ils ensevelissaient dans un profond silence toutes les vertus obscures, quoique souvent plus solides, et toujours plus nécessaires è la vie ordinaire du commun des hommes, et qu'ils réservaient toutes leurs louanges pour celles qui attiraient les applaudissements populaires, et qui brillaient avec plus d’éclat aux yeux de l’orgueil et de l'ambition.

ASTICU II.

Par quels degrés 1* poésie > dégénéré de son ancienne potelé.

Comme les hommes, entièrement plongés dans les sens, y faisaient consister tout leur

bonheur, et se livraient sans mesure ntt plaisir de la bonne chère et aux attraits de l’amour charnel , c'était uneconséquence naturelle que, regardant les dieux comme souverainement heureux1, et par état, ils leur attribuassent la félicité la plus complète dont ils eussent eux-mêmes l'expérience et l'idée ; qu'ils se les représentassent comme passant leur vie dans les festins et dans la volupté, et qu'ils y attachassent les suites ordinaires et les vices qu’ils en jugeaient inséparables*.

Ce principe de leur théologie les conduisit bienlél è se faire un devoir de religion de consacrer par des sacrifices solennels et par des fêtes publiques toutes ces passions et tous ces désordres qu'ils supposaient dans leurs dieux ; et ils s'y portèrent par le plaisir secret de voir retracée dans de si respectables modèles l’image de leurs propres passions, et d’avoir pour fauteurs et pour complices de leurs débauches les dieux mêmes qu’ils adoraient : de lé était venu l'usage si ancien des bois sacrés qui accompagnaient presque toujours les temples, afin de couvrir par leur ombre et par leurs retraites les plus grandes infamies; de lé le culte de Béelphegor dont il est parlé au chapitre. 25 des Nombres, et qui se réduisait, selon l'Apocalypse, è manger et è commettre la fornication3, titre et [omicari ; de là ce qu'Hérodote rapporte des cérémonies de Babylone, et ce que le prophète Baruch en avait dit longtemps avant lui ; fie là ces différentes sortes de mystères qui cachaient tant d’ordures, et dont le secret était si sévèrement commandé.

Dans l'école d'une théologie si profane que pouvait dire la poésie, elle qui était particulièrement consacrée à la religion, et qui était l’interprète naturelle des sentiments du cœur? Son ministère exigeait qu’elle chantât les dieux tels que la religion publique les lui moutrait, et qu'elle les représentât avec les caractères, les passions et les aventures que

1 Ma xotpetç sùJaqxovaf.

* L'lvr«se de Baccbus et de Sjlène. les plaisanteries de Homus, les fondions de l'Sekansonne Hébé, le neclar et l'ambroisie, etc. ; les mariages, les Jalousies, les querelle!, lea dlvorcea, les adultères, les Incestes, etc.

• Apoc. 9, 34.

leur donnait I# renommée. C’était ia religion qui lui inspirait ces invitations : Adsis, lœtitiœ Bacchut dator; c'était la religion qui lui dictait cette maiime : Sine Cerere et Baccho friget Krnu.i *. Comment la poésie se seraitelle dispensée de suivre les égarements du paganisme, pendant que le paganisme luimême suivait les égarements du cœur? Elle devait nécessairement dégénérer à proportion de ce que ces deux sources, dont elle dépendait, dégénéraient, et elle ne pouvait se défendre de contracter les vices de l’une et de l’autre. A juger donc sainement des choses, ce n’est pas la poésie qui est la première cause de l'impiété potenne ni de la corruption des mœurs; mais c’est la corruption (du cœur qui, après avoir infecté la religion, a infecté la poésie, puisque celle-ci ne parle que le langage que le cœur lui dicte.

On doit néanmoins avouer que la poésie à son tour a beaucoup contribué à entretenir cette double dépravation. Il est certain que cette théologie profane et sensuelle aurait eu infiniment moins d'autorité sur les esprits , moins d’éclat et de cours parmi le peuple même, si les poètes n'avaient épuisé en sa faveur tout ce qu'ils avaient d'esprit, de délicatesse et de gréces, et s’ils ne s’étaient étudiés A employer les couleurs les plus vives pour farder des vices et des crimes, qui seraient tombés dans le décri sans la parure qu’ils leur prêtaient pour en couvrir la difformité, l'absurdité et l'infamie.

C’est le fondement des justes reproches que les sages du paganisme ont faits aux poètes. C’est le sujet de la plainte que Cicéron forme en particulier contre Homère, d'avoir communiqué aux dieux les défauts des hommes, au lieu de donner A ceux-ci les vertus des dieux. Fingebat hœc Homerus, et Humana ad deoi transferebat ; divina mallem ad nos. C'est le motif qui porta Platon A bannir de sa République les poètes, sans même en excepter Homère, qui n’a pourtant jamais eu de plus grand admirateur que lui,

' Virgile.

• Tereot.

B Lit,. 1, Turc. q. A3.

ni peut être de plus fidèle imitateur. Est-ce , dit-il, une belle leçon de tempérance pour les jeunes gens, d'entendre dire A Ulyse chez Alcinons que le plus grand bonheur et le plus grand plaisir de la vie est de se trouver à une bonne table et d’y faire bonne chère? Ce que dit Phénix des présents , qui seuls sont capables d’apaiser les dieux et les hommes , et ce que fait Achille en ne rendant le corps d'Hector qu’A prix d'argent, est-il bien capable de leur inspirer des sentiments de générosité? Apprendront-ils A mépriser les douleurs et la mort, et A faire peu de cas de la vie, quand ils verront les dieux et les héros se désoler pour la .mort de quelque personne qui leur était chère, et qu'ils entendront dire A Achille même qu’il aimerait mieux être sur la terre le valet du plus pauvre laboureur que le roi de tous les morts dans les enfers ? Ce qui révolte davantage Platon contre Homère, c'est ce que ce poète rapporte des dieux : leurs querelles, leurs divisions, leurs combats, leurs blessures, leurs vols, leurs adultères, et leurs excès pour les débauches les plus infAmes; tous faits, selon lui, supposés, et qui n’auraient pas dû être mis au grand jour , quand même ils auraient été vrais. Cicéron impute aussi aux poètes ces absurdes fictions qui rendent les dieux du paganisme si ridicules, et il en tait un long dénombrement *.

L'un et l’autre se trompaient en ce point , qu’ils ne remontaient pas jusqu'A la première source du désordre. Homère n’était point l’inventeur de ces fables. Elles étaient bien plus anciennes que lui, et faisaient partie de la théologie païenne. Il peignait les dieux tels qu’il les avait reçus de ses pères, et tels qu’ils étaient crus et connus de son temps. C’était donc A la religion même qui supposait de tels dieux , et non à la poésie qui les représentait

1 Lib. 3, de Republ.

1 a Nec mullô absurdiora surit ea que. poetarum « vocibut fusa, Ipsd suavitale nocuerunt : qui et iri in- « flammalos, et libidine furentes induierunl deos, fece- « runtque ut eorum bclia, pugnas, pnelia, ruinera rl- « deretnua : odia preiereà, dlssidia, discordias. oriui, « Interiius, quei elas, lamcnUlfoncs, effusas in omni in- « lemperantiA libidines, adulteria, vincula, cum hurnano « genere concubilus , morlaleaque ex linmorUtli pro- • créai©». » (Ub. 1, de Natur. Ihor. n. H.)

sous l'idée qu’ou en avait , que Platon devait s'en prendre. El c’était là en effet le secret motif de la loi par laquelle il chassait de sa république les poètes ; car toute la théologie du paganisme était partagée entre deux écoles , celle des poêles 1 , et celle des philosophes. Les premiers conservaient le précis de la religion populaire , qui était établie par des coutumes et des traditions immémoriales , autorisée par les lois de l'Etat, liée aux fêtes et aux cérémonies publiques. Les philosophes, rougissant en secret des erreurs grossières du peuple, enseignaient à l'écart une religion plus pure , et dégagée de cette multitude de dieux pleins de vices et de passions honteuses. Ainsi Platon , en excluant de sa république les poètes, bannissait, par une conséquence nécessaire, toute la religion populaire pour y substituer la sienne ; et par ce détour adroit il se mettait à couvert de la ciguë de Socrate , qui avait blessé la délicatesse du peuple en s’expliquant trop ouvertement contre les superstitions de la religion ancienne et dominante.

Celte réflexion sert à lever la contradiction qui parait dans la conduite que les Athéniens tinrent à l’égard d’Aristophane et de Socrate. On ne sait pourquoi ils sont si impies au théâtre et si religieux dans l'Aréopage , et pourquoi les mêmes spectateurs couronnent dans le poCte les bouffonneries si injurieuses aux dieux , pendant qu'ils punissent de mort le philosophe qui en avait parlé avec beaucoup plus de retenue.

Aristophane, en représentant sur le théâtre les dieux avec des caractères et des défauts qui excitaient la risée , ne faisait qu’en copier les traits d’après la théologie publique. Il ne leur imputait rien de nouveau et de son invention , rien qui ne fût conforme aux opinions populaires et communes. Il en parlait comme tout le monde en pensait, elle spectateur le plus scrupuleux n’y apercevait rien d'irréligieux qui le scandalisât , et ne soupçonnait point le poète du dessein sacrilège de vouloir jouer les dieux.

1 « Per idem temporti iDlcrvallum cnilcrunt poelæ,

« qui elisni lheologi dicerentur, quotihm de dlis car- <t mina (aciebaui. » (S. Aie. lib. 18, de Civ. Dti, ] C*P »•) |

TRAITÉ DES ÉT

Au contraire , Socrate combattant la religion même de l’Etat, renversant le culte héréditaire et paternel avec toutes ses solennités, ses cérémonies, ses mystères, choquant tous les préjugés établis et reçus, paraissait un impie déclaré; et le peuple , irrité d’une témérité si sacrilège qui attaquait tout ce qu’il respectait comme plus sacré , croyait devoir allumer tout le feu de son zélé pour venger sa religion : car il faut nécessairement une religion à l’homme; il ne peut s’en passer. Les principes en sont trop profondément gravés dans le coeur pour l’étouffer. Mais il veut qu’elle soit indulgente , commode, complaisante , et que , loin de gêner ses penchants naturels ou de les condamner, elle les excuse et les autorise. C’était une religion do ce caractère que les Athéniens aimaient; et c'était en la leur représentant avec ces couleurs qu’Aristophane attirait leurs applaudissements et leurs louanges.

Le même motif inspira aux Romains beaucoup d'indulgence pour le théâtre, et les engagea même à consacrer en quelque sorte la licence qu’il se donnait contre les dieux , en la faisant entrer dans les cérémonies de la religion , dont les jeux scéniques faisaient partie, quoique d'un autre côté la sévérité des magistrats fût fort attentive à mettre l'honneur des citoyens à l’abri des traits de la satire. En effet, ces jeux ne décriaient point les dieux dans l’esprit du peuple, qui était accoutumé dès son enfance à les respecter avec les mêmes passions que la scène leur donnait, et qui , par ces sortes de plaisanteries , ne perdait rien pour eux de sa vénération ordinaire : au lieu que les satires déshonoraient véritablement les grands hommes de la république dans l'esprit du peuple romain; et en les faisant regarder par le public avec moins d'estime et de respect, elles les rendaient moins utiles au service de l’Etat et au commandement.

Saint Augustin reproche aux Romains * , avec autant de force que d'esprit, une conduite si bizarre. Quoi ! dit-il en s’adressant à Scipiou dont il avait cité quelques paroles sur ce sujet, vous trouvez qu'il est beau d'avoir

< S, Aug, 1. 2, de Civ. Del, cap. 12.

<**& *tc. <§#«»

interdit sous peine de mort aux poêles d'attaquer aucun des Romains , pendant qu'on leur laisse toute liberté de déchirer les dieux! Votre sénat vous est donc plus cher que le Capitole? Vous préférez donc Rome au ciel, et votre réputation à celle des dieux? Vous liez la langue des poètes quand il s’agit de décrier vos citoyens , et vous leur permettez de se déchaîner, sous vos yeux mêmes et en votre présence, contre les dieux, sans que, ni sénateur, ni censeur, ni pontife s'oppose à une telle licence! Vous trouvez qu'il aurait été indigne qu’un Plaute ou un Nævius eût osé mal parler des Scipions ou de Caton , et vous souffrez que votre Térence décrie impunément et déshonore Jupiter en le donnant nux jeunes gens pour maître et précepteur dans le crime !

Saint Augustin ‘ , dans le même endroit, reproche aux mêmes Romains une autre contradiction non moins ridicule ni moins insensée. Ceux qui représenlaient dans les jeux scéniques des pièces de théâtre élaienl déclarés infâmes , et, comme tels , jugés indignes d'exercer aucune charge dans la république, et chassés honteusement de leur tribu * ; ce qui était la peine la plus infamante dont les censeurs punissent les citoyens.

11 faut remarquer que ces jeux scéniques avaient été établis chez les Romains par l'ordre même et par l’autorité des dieux, et qu’ils faisaient une partie du culte religieux qu’on leur rendait. A’cc tantum hœc agi toluerunt, sed sibi dicari, lilii lacrari, sibi salemniter exhiberi. Comment donc , leur dit saint Augustin, peut-on punir un acteur qui est le ministre de ce culte divin? de quel front déclare-t-on infâmes ceux qui représentent ces pièces de théâtre, pendant qu’on adore comme dieux ceux qui les exigent? Quomodà ergo abjicitur scenicus , per quem colitur deus? et lheatricœ illius t urpiludinii quâ fronte notatur actor , si adoralur exactor? Mais par quelle autre bizarrerie aussi extra-

1 S. Aug. I. S, de Civ. Del, cap 13.

1 b Quum ariem luüicram ht [unique (oUra probro a ducercot, genus id bominum non modo honore clvium a reliquorum carere, sed etiam tribu moYeri notatione a consorts volucrunt. u (Cic. lib. 1 de rep. apud S. Aug. tlb. 2, de Civil. Dei, cap. Set 13.)

vnganle notc-t-on d'infamie les acteurs de ces pièces, pendant qu’on comble d'honneurs et de louanges les poètes qui en sont les auteurs? Quâ ratione rectum est, ut poeticorum figmentorum et ignominiosorum deorum infamenlur adores, lionorenlur auclores '? Macrobe nous a conservé une petite pièce de vers qui est d'un goût exquis, où le poêle Labêrius. auteur des Mimes, qui était devenu chevalier romain, et que Jules-César avait obligé, malgré sa répugnance, de paraître sur le théâtre, exhale sa juste douleur de s’être ainsi déshonoré lui-même à jamais par une lâche complaisance pour le prince. C'était le prologue de la comédie qu'il représentait. J’ai cru le devoir insérer ici tout entier.

PROLOG (IS LABERIl MI, Ml

Nécessitas, cujus cursus transversi impetum Volueruni mulli etTugcre, panel potuerunt,

Quô mo detrusll penè extremis senstbusf Quem nulla ambilio, nulle unquam largiUo,

Nullus timor, vis nulla, nulla auctorilai Movere po.uit in juventè de statu ;

Ecce in tcncclà ut faciW» labefeeil loce Yiri eicellentl» mente eicmenle édita,

SubmUsa placldé blandiloquens oralio!

Etenlrn ipsl dt negare cul nihil potuerunt,

Ilominrm me denrgare qnls posset patlf Ergo bis tricenls annls artls sine noté,

Eques rorosnus è lare egressu* meo,

Domum revertar nikmus. Nimirùm hoc die Uno plus vint mihi quant vhendum fuit.

Fortun.i immo.lerata in bonoaquè atque in tnaîot Si libl crat libitum lltlerarunt laudibus Floris cacumen nnstrx faut® frangere,

Cur. quum vlgcbam mcmbris prævlrldantibus, Satisfaeerc populo et lait quum poleram viro,

Non ilfiibllcm me concurvAsU ut carperes?

Nunc nie quô drjicis? Quid ad scenam afferoî Décorent foirnæ, an dignflatom corporis;

Animi virtutem. an vocisjocund* sonum?

Ut hedera serpens vires arboreas necal; lia me vetustas amplexu annorum enccal.

Sepulcri similis, nihil nisi nomen retineo.

Macros. Saturn. I. 2, c. 7.

L’extrême délicatesse de cette pièce latine , qu'il est impossible de faire passer dans une langue étrangère, m'avait d’abord détourné de la traduire en français. Je me suis enhardi

> Ibid. 2. c. Il,

dans les derniers temps , et je me suis cru obligé d’en hasarder In traduction eu faveur des personnes qui n’entendent point le latin. Mais, pour la rendre moins défectueuse , je l’si communiquée & plusieurs amis, également habiles dans l'une et l’autre langue , qui m’ont aidé de leurs avis; et cependant je sens combien elle est encore éloignée de la beauté du teste original.

Traduction du Prologue de Lobérlus , poète comique.

Où m’a réduit , presque sur la fin de mes jours , la dure nécessité qui traverse nos desseins; dont tant de mortels ont voulu, cl si peu ont pu éviter les coups violents et imprévus? Moi qui, dans la fleur de l'Jge, avais tenu contre toute sollicitation, toute largesse, toute crainte, toute force, tout crédit; me voilà, dans ma vieillesse, renversé en un moment par les douces insinuations de ce grand homme, si plein de bonté pour moi, et qui a bien voulu s’abaisser à mon égard jusqu'à d’instantes prières. Après tout , si les dieux mêmes ne lui ont pu rien refuser, souffrirait-on, moi qui ne suis qu’un homme, que j’eusse osé lui refuser quelque chose? Il faudra donc qu'aprés avoir vécu sans reproche jusqu’à soixante ans, sorti chevalier romain de ma maison . j’y rentre comédien. Ah ! j’ai vécu trop d'un jour, ü fortune . excessive dans les biens comme dans les maux I si tu avais résolu de flétrir ma réputation et de m’enlever cruellement la gloire que je m'étais acquise parles lettres, pourquoi ne m'as-tu pas produit sur le théâtre lorsque je pouvais céder avec moins de confusion, et que la vigueur de l’âge me mettait en état de plaire au peuple et à César? Mais maintenant qu'apporléje sur la scène? la bonne grâce du corps? j l’avantage de la taille? la vivacité de l'action? l’agrément de la voix? Itien de tout cela. De même que le lierre, embrassant un arbre, l’épuise insensiblement et le tue , ainsi la vieillesse, par les années dont elle me charge, me laisse sans force et presque sans vie. Semblable à un sépulcre , je ne conserve de moi que le nom.

AttTlCLB m.

La lecture des poètes profanes peu(-«ne être permise dans les écoles chrétiennes ?

Il naît de tout ce que je viens de dire une objection très-forte contre la lecture des poètes païens, et qui demande quelque éclaircissement.

Platon, ce philosophe si sage et si sensé, bannit de sa république les poêles , et ne croit pas qu’on doive les mettre entre les mains des jeunes gens, si ce n’est après avoir pris de sages précautions pour en écarter tous les dangers. Cicéron approuve nettement sa conduite', et supposant, comme lui, que la poésie n’est propre qu’à corrompre les mmurs, à amollir les esprits, à fortifier les faux préjugés, qui sont une suite de la mauvaise éducation et des mauvais exemples , il s’étonne que ce soit par là qu’on commence l'instruction des enfants, et qu’on donne à cette étude le nom de belles-lettres et d’honnête éducation.

Mais nous devons être bien plus effrayés de ce que dit saint Augustin contre les fables des poètes. Il regarde la coutume où l’on était de les expliquer dans les écoles chrétiennes, comme un funeste torrent auquel personne ne résistait, et qui entraînait les jeu es gens dans l'ablme de la perdition éternelle '. lit tibi /lumen maris humant! Quis resistit tibi? Quanuliù non siccaberis '! Quousquè volves Eue filios in mare maynutn et /ormidolosum? Après avoir rapporté l’endroit de Térence où un jeune homme s’aidme lui-même au crime et à l’impureté par l'exemple de Jupiter, il se plaint que, sous prétexté de lui exercer l'esprit et de lui apprendre la langue latine, on l'appliquait à de si indignes fables,

1 « Yidcsnc poene quid malt afférant?.. . lia suni dul- « ces, ul non legantur modà. set! en, un edisrantur. Sic n ad matant domcsllcant disciplinant. vllani fiic tn.hra- « filent et dcticaUm, quum aeceasvruttl etiam poêla- , « nervos virlutis eiidunl Rerlé igllur a Platone edu- « cuntur ex fâ civilale quant fiant illc. quum mores u oplimos cl optimum retp. slalum qnvre cl. At terà a nos, durit sciliert a (irait ià. h .Te et à puerit'â legimus, a et didteimus. liane eruditionem libéraient et doctrla nam pulamus! » (Lib. 2. Tuscvl. (Jutetl. n. 37,,

> Lib 1, Cobf. cap. 16.

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ou plutôt A de si folles rêveries, in quitus à me deliramentis allcrebalur ingeniuml et il conclut que de telles ordures n'étaient pas plus propres que toute autre chose à lui apprendre des mots latins, mais que ces mots étaient fort propres A lui faire aimer de telles ordures. Non omninô per hniic turpitudinem rerba ista commodiûs disrunlur, sed per turc verbaturpiludo ista confidentiùs perpetratur.

Saint Grégoire, pape, ne s'explique pas moins fortement dans une lettre qu'il écrit à un évéque 1 pour lui faire des reproches de ce qu'il enseignait à la jeunesse les poêles profanes. « Une même bouc he (lui dit-il) ne « peut prononcer les louanges de Jupiter et « de Jésus-Christ; et il est horrible qu'un a évêque chante ce qui ne convient pas même « A un laïque pieux, a La lecture des poètes, condamnée si unanimement par les pères, cl même par les païens, peut-elle donc être permise dans les écoles chrétiennes?

11 faut avouer que ces témoignages sont bien forts et bien capables d’intimider un maître à qui son salut, et celui de la jeunesse qui lui est confiée, sont aussi chers qu'ils le doivent être. Mais , pour ne rien outrer dans une matière si importante, il est nécessaire, comme le remarque le père Thomassin, dans l’ouvrage où il traite cette question A fond , de distinguer la poésie, aussi bien que la lecture des poètes, de l’abus qu'on peut faire de l’une et de l'autre : car c’est cet abus seul qui est condamnable, et qui en effet a été condamné par ceux dont j’ai parlé.

Pour ne m’arrêter qu'aux derniers, c’est-àdire aux saints pères, dont l'autorité doit faire plus d impression sur nous, l’usage constant d’enseigner les poêles païens dans les écoles chrétiennes, auxquel eux-mêmes rendent témoignage, est une preuve évidente que cette coutume n’était point regardée comme mauvaise en elle- même.

Peut-on croire que tant de pères si instruits de la religion, et même tant de mères Si pieuses et si pénétrées de la crainte de Dieu, sous les yeux et sans doute par le conseil des saints évêques qui gouvernaient alors

» A l'év. Dlüler, IX, ep. 48.

l'Église, eussent consenti qu’on appliquât leurs enfants A des études condamnées par la religion chrétienne? L’histoire ecclésiastique nous apprend que la mère de saint Fulgence ' , respectable par sa grande piété , religiota mater, voulut que son fils apprit par cœur tout Homère, et une partie de Ménandre, avant que d’apprendre les premiers éléments de la langue latine.

Tout le monde sait l’application singulière que saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, longtemps avant saint Fulgence, avaient donnée A la lecture des auteurs païens, et en particulier A celle des poètes. Ces deux grands saints peuvent êirc proposés aux jeunes gens comme un modèle parfait et de la manière dont ils doivent s'appliquer A la lecture des auteurs païens , et de la conduito qu'ils doivent garder dans leurs éludes. L’histoire rapporte d’eux qu’ils ne connaissaient que deux chemins, dont l’un conduisait A l’église, et l’autre aux écoles. Dans une ville aussi corrompue qu’était alors Athènes, et au milieu d’une jeunesse livrée A toute sorte de désordres , ils surent conserver l'innocence et la pureté de leurs mœurs, semblables A ces fleuves A qui le mélange des eaux de la mer ne fait point perdre leur douceur. Pour peu qu’on ait lu leurs ouvrages, on sait combien ils ont sanctifié la lecture des poètes par le pieux usage qu'ils en ont fait.

La religion chrétienne , si fortement et si savamment défendue par S. Augustin dans son admirable ouvrage de la Cité de Dieu , eut-elle lieu de se plaindre des études profanes que ce grand homme avait faites pendant sa jeunesse , qui lui fournirent contre les païens cl contre tous les ennemis du christianisme, des armes invincibles dont l’Église s’èst servie contre eux si avantageusement dans tous les siècles ?

Peut-être aurait-il été A souhaiter que les mêmes ruines qui ont enseveli l’idolâtrie eussent aussi englouti et fait disparaître pour toujours ces funestes monuments et ces restes impurs du paganisme, si capables d’infecter cl de corrompre les esprits. Mais la divine Providence les a sans doute laissés survivre A

' In vll4 Fulgcnl. cap 1.

l'idolâtrie ponr déposer dans la suile de tous les siècles contre les impuretés et les excès horribles que non -seulement la religion païenne souffrait . mais qu'elle consacrait même par l’eiemple des dieux.

Julien l'apostat avait parfaitement compris quelle plaie mortelle l’étude des auteurs profanes portait à ses superstitions, quand il défendit aux chrétiens d’enseigner les lettres humaines. L’horreur que tous les saints évêques. et S. Augustin comme les autres, témoignèrent pour cette loi impie , doit tenir lieu d’une éloquente apologie en faveur de la lecture des poètes païens. On fut alors obligé de substituer A leurs ouvrages des poésies chrétiennes. Les plus beaux esprits, et en particulier S. Grégoire de Nazianzc , signalèrent leur zèle et leur érudition en composant différentes pièces dans chaque genre de poésie, à l’imitation d’Homère, de Pindare, d’Euripide, de Ménandre cl des antres. Mais quand la paix et la liberté furent rendues à l’Eglise, un des premiers fruits qu’on en tira, fut d'enseigner comme auparavant dans les écoles chrétiennes les poètes païens; et on le fit sans doute , encore plus que jamais , d’une manière chrétienne.

Quelle est cette manière chrétienne? On peut l'apprendre dans un traité fort court, mais excellent, que saint Basile composa sur ce sujet en faveur de quelques jeunes gens qui étaient de ses parents, et qui étudiaient les auteurs païens comme on le fait encore dans les collèges.

Ce savant évêque, l'une des plus grandes lumières de l’Église grecque, commence par établir ce principe : qu’ayant le bonheur d’étre chrétiens, et en celte qualité destinés a la vie éternelle , nous ne devons estimer et rechercher que ce qui nous peut être utile pour l'autre vie. Il avoue qu'a proprement parler, il n’y a que les livres saints qui puissent nous y conduire. Mais il ajoute qu'en attendant que la maturité de l'Age nous mette en état d'éludicr à fond et de bien entendre les divines Ecritures, nous pouvons nous occuper à d’autres lectures qui n’en soient pas tout a fait éloignées : comme on a coutume de se préparer aux combats véritables par des exercices qui y ont du rapport.

Les maximes répandues dans les écrivains profanes, soit par leur conformité, soit même par leur différence , peuvent nous disposer à celles de l’Ecriture. Il en est de l’âme comme d’un arbre, qui n’a pas seulement des fruits, mois qui a aussi des feuilles, lesquelles lui servent d’ornement. Le fruit de l’Ame est la vérité : la science profane tient lieu de feuilles, qui servent a couvrir ce fruit et à l’orner. Daniel étudia tout ce que les Chaldécns avaient d'arts et de sciences , montrant par là que cette étude n’était pas indigne des enfants de Dieu et des prophètes; autrement, il s'en fût aussi bien abstenu que des viandes qu’on lui apportait de la table du roi. Longtemps avant lui, Moïse avait appris les lettres et les sciences de l’Egypte.

Saint Basile montre en particulier combien la lecture des poètes peut être utile pour le règlement des moeurs. Il fait observer que ces beaux vers d’Hésiode1, si connus et si estimés, où il représente le chemin du vice semé de fleurs , plein d’agréments, ouvert à tout le monde , et au contraire celui de la vertu. Apre, difficile, escarpé, sont une belle leçon pour les jeunes gens, qui leur apprend à ne se laisser point cfTrayer ni rebuter par les peines et par les difficultés qui environnent ordinairement la vertu. 11 parle ensuite d'Homère, et il dit qu’un homme habile et fort versé dons l’intelligence de ce poète, lui avait fait remarquer qu’il était plein d’excellentes maximes , et que ses poèmes devaient être regardés comme une louange continuelle de la verlu. Il en cite plusieurs beaux endroits.

Comme donc les abeilles savent tirer leur miel des fleurs qui ne semblent propres qu’A flatter la vue et l’odorat, ainsi nous trouverons de quoi nourrir nos Ames dans ces livres profanes , où les autres ne cherchent que le plaisir et l’agrément. Mais, ajoute ce père en continuant la même comparaison, les abeilles ne s'arrêtent pas à toutes sortes de fleurs ; et dans celles même où elles s’attachent , elles n’en tirent que ce qui leur convient pour la composition de leur précieuse liqueur. Nous tâcherons de les limiter ; et comme en cueil-

> Opcr. et dits. v. 389. sq.

<*$$> 150 «tes-

tant les roses on évite les épines, nous prendrons dans les auteurs profanes ce qu’il y a d'utile, sans toucher à ce qu'iis peuvent avoir de pernicieux.

Voilà notre régie et notre modèle. Voilà le moyen de sanctifier la lecture des poCles. Et comment pourrions-nous nous en écarter, puisque les païens mêmes nous en donnent l'exemple? Serait-il raisonnable que sur ce point nous eussions moins de délicatesse qu'eux? Quintilien1, comme je l’ai déjà remarqué ailleurs, veut qu’on fasse choix non-seulement des auteurs, mais encore des endroits qu’on peut lire dans ceux qu'on aura choisis; et il déclare qu'il y a des pièces dans Horace qu’il serait bien fâché d'expliquer aux jeunes gens. Platon*, dont nous avons tant parlé, prescrit la même loi. Il veut qu'on conserve les poésies qui n’ont rien de contraire aux bonnes moeurs, qu'on rejette celles qui sont absolument mauvaises , qu'on corrige celles qui sont susceptibles de ce changement ; et il charge de ce soin les personnes d'un âge mûr, d'une expérience consommée, et d'une probité reconnue. Le public doit savoir gré à ceux qui de notre temps ont mis presque tous les poêles en état d'être lus et expliqués dans les collèges.

AKTICLB IV.

Eit-il permis aux porte* chrétiens d'employer dans leurs poésies le nom des divinités païennes î

Je commence par avouer que dans la question dont il s’agit , j’ai lieu de craindre qu’il no paraisse une cspèco de témérité de vouloir troubler les poCles chrétiens dans la possession où ils sont d'employer dans leurs poésies le nom des divinités païennes , d'autant plus que cette coutume est très-ancienne, et qu'on no peut pas dissimuler qu'elle a été suivie par des personnes fort estimables pour leur mérite, et souvent même fort respectables pour leur piété. Je prie néanmoins le lec-

I « Aluni et lyrici : si t.unen in bis non auclores « modo, «cd etlam parles operls elegcri*. Nam et Gr®cl « limiter mult.v, et Iloratliim in quiliusdam nolim in- « ttrprelari. » (Quittil. Iil>. l,cap. H.)

s i'Ialo, de Icgibus, lib. 7.

leur de souffrir que je ne la regarde pas comme un usage qui fasse loi, et de me permettre d’en rechercher l’origine , d’en peser les raisons , et d'en examiner les conséquences , parce qu'il peut y qvoir des erreurs fort anciennes, qui pour cela n'en sont pas plus recevables, et qu'on ne prescrit point rontre la vérité, dont les droits sont éternels. D'ailleurs, je ne suis pas le premier qui réclame contre cet abus, et dans tous les temps on s’est opposé à celle prétendue possession , comme étant sans fondement et sans litre légitime; ce qui suffit pour empêcher la prescription.

La poésie, (elle que je la suppose ici, n’a passé aux chrèliensque par le canal et le ministère du paganisme. Lui seul en a prescrit les règles et fourni les modèles. C’est par ta lecture des poêles grecs et latins qu'on s'en est formé quelque idée. On s’est uniquement appliqué à les étudier et à tes copier. Toutes leurs inventions et presque toutes leurs expressions roulaient nécessairement sur les fausses divinités. Leur ôter Jupiter, Mar». Bacchus, Vénus, Apollon, les Muscs, c’est leur ôter ce qui faisait en même temps le fond de leur poésie et de leur théologie. N’al-il pas pu arriver que des personnes, peutêtre peu délicates sur la religion, éprises et comme enivrées des beautés de la poésie profane , et nourries de celle agréable lecture dès leur enfance, en aient insensiblement adopté jusqu’au langage sans y foire trop d’attention, et que cette coutume, comme tant d’autres, suivie avec aussi peu d'attention, et autorisée de plus en plus par le temps et par l’usage , soit devenue aussi commune que nous la voyons? Il doit donc être permis d'examiner si en elle-même elle est fondée sur la raison.

Les plus simples lumières du bon sens nous apprennent que celui qui parie doit avoir une idée nette de ce qu'il veut dire , et qu’il doit se servir de termes qui portent dans l’esprit des auditeurs une notion distincte de ce qui se pa>sc dans son âme. C’est le premier but du langage et 1a fin de son institution. C’est le plus nécessaire lien de la société et du commerce de la vie. Le consentement de tous les hommes et la nature elle-même nous enseignent que* c'est l’unique usage légitime que l'on puisse faire de la parole. L’auditeur est

en droit de l'exiger; et si l'on trompe son ottenle en ne lui donnant que de vains sons et des mots vides de sens, on se rend indigne d'être écouté.

On prie un poêle qui, par exemple, dans la description d'une tempête invoque Neptune et Eole, de nous faire part de ce qui se passe dans son esprit lorsqu’il prononce les noms de ces divinités païennes. Qu'en pense-t-il? et que veut-il que les autres en pensent? Quelle est la signification propre qu'il y attache, et qu'il attend qu'on y attachera après lui? Voit-il sous ces termes quelque chose de réel et d’effectif?

Les païens, en s’adressant à Neptune et à Eole dans une tempête, entendaient par ces noms des êlres véritables, dignes d'adoration et de confiance, attentifs aux cris des malheureux et sensibles à leurs peines, exauçant leurs prières et acceptant leurs vœux, exerçant une autorité connue sur les éléments qui leur étaient soumis, et assez puissants pour dissiper l'orage et pour les tirer du péril.

Mais le poète chrétien qui , dans une tempête, invoque cês prétendus dieux de la mer et des vents, croit-il parler à quelqu’un? Espère-t-il d’en être écoulé? cl veut-il le persuader aux autres? Neptune et Eole signifient-ils chez lui quelque chose de réel? s'imagine-t-il qu'ils existent, ou qu’ils aient jamais existé? Qui ne s'aperçoit qu'il n'v a rien de plus absurde, de plus badin et de plus insipide que d'apostropher d'un ton pathétique des noms sans vertu cl même sans réalité , et d'entasser dans des vers pompeux les figures les plus vives pour conjurer un pur néant de nous secourir? Quand on aime à parier ainsi en l’air, mérite-t-on l'attention d'un homme sérieui?

Que pense de même et que veut dire un poêle qui de sang-froid s'adresse à Apollon et aux Muses pour les prier de l'inspirer? qui rend grâces à Cérès, à Bacchus, à Pomone, d’avoir donné aux hommes une abondante moisson, une pleine vendange, une année riche en fruits? Je n’ai garde de soupçonner ce poète d'entendre par ces noms ce que les païens entendaient. Ce serait impiété et irréligion. Car, selon saint Paul après David, tous les dieux des païens étaient des démons :

Omîtes dit genlium dtmonia. Ce serait conduire les hommes à l'infidélité , qui porte ailleurs scs vœux , ses désirs , ses espérances et sa reconnaissance. Ce serait les rendre véritablement idolâtres , et leur apprendre li substituer à Dieu d'autres objets qui remplissent sa place en donnant ce qu’on ne peut recevoir que de lui , et qui lui ravissent la gloire de lous ses ouvrages et de tous ses bienfaits.

Ce qu’il semble qu'un poète puisse répondre de plus raisonnable , c'est que par ces noms de dieux qu’il invoque ou qu’il remercie , il entend les différents attributs du Dieu suprême, du Dieu véritable. Mais est-ce donc t'honorer que de lui donner le nom de ses plus déclarés ennemis, qui lui ont disputé si longtemps la divinité, et qui se font encore attribuer les titres et rendre les honneurs qui ne snnl dus qu'à lui? Ne craint-on point d'irriter par une telle profanation celui qui s’appelle sï souvent dans les Ecritures un Dieu jaloux et vengeur? N'cst-ce pas anéantir, du moins dans le langage, le fruit de la victoire de Jésus- Christ, qui a chassé le démon de tout ce qu'il avait usurpé? n'cst-ce pas lui restituer en quelque sorte toutes les parties de son empire en le replaçant dans les astres, dans tes éléments, dans toute la nature; eu le rendant l'arbitre de la paix et de la guerre, de l’événement des batailles, du sort des Etats et des particuliers, et le donnant pour l'auteur de tous les dons naturels , qu'il se faisait autrefois demander par les idolâtres, et dont il sc faisait rendre grâce?

L'Ecriture 1 nous apprend qu'un mot peu respectueux pour la souveraine majeslé du vrai Dieu, échappé h des païens qui ne le connaissaient pas, fui puni par une sanglante défaite de tout un peuple. Croit-on que celte oreille si délicote et si jalouse, qui écoule tout *, soit moins blessée maintenant de ces noms impurs et sacrilèges de divinités profanes que des chrétiens osent lui donner? Le

1 « Alors un homme de Dieu vint trouver le roi d'fs— raêl, et lut dit : Voir! ce que dit le Seigneur : Parce que les Syriens ont dit : le Seigneur est le Dieu des montagnes, mais il n'est pas le Dieu des vallées; Je vous livrerai toute cette grande multitudes et vous saurez que c'est moi qui suis le Seigneur. » i Reg. *20-28.)

* a Auris zeli audit omnia. » (Sap. 1, 10.)

«*€$> li>2

saint roi David eût-il approuvé un abus si injurieux à la Divinilé, lui qui avait tellement en abomination tout ce qui avait usurpé la gloire du vrai Dieu , qu'il aurait cru souiller ses lèvres s'il avait nommé seulement ce qui était l’objet du culle idolâtre : nec mtmor tro nominum torum per labia mea

Entre ces deux extrémités, d'entendre par ces noms les faux dieux ou le véritable Dieu , il y a un milieu qui b la vérité n'est pas si irréligieux, mais (qu’on me permette de le dire) qui est absolument insensé et extravagant : c’est de ne rien entendre. La raison et le bon sens peuvent-ils pardonner un tel langage , ou plutôt un si indigne abus de la parole? Et d'ailleurs toutes les professions, tous les arts, et toutes les sciences , se soumettant & la règle générale de n'employer, pour s’énoncer, que des termes significatifs, pourquoi la poésie serait-elle la seule qui s’en dispenserait, et qui se glorifierait aujourd'hui du privilège singulier et nouveau de parler sans savoir ce quelle dit?

Il faut l'avouer de bonne foi, plusieurs ne tombent dans cet inconvénient que pour n'y avoir jamais fait une sérieuse réflexion. Ils suivent le torrent d'une coutume qu’ils trouvent établie, et ils ne s'avisent pas d'en examiner l'origine ni d’y soupçonner aucun mal. Je reconnais que ç'a été là autrefois ma disposition ; et s’il m’est arrivé quelquefois d’employer dans des vers le nom de quelques divinités profanes, dont je me repens bien maintenant, je l'ai fait à l'imitation des autres, dont l’exemple était pour moi une loi, mais non une justification.

Cet usage que font les poètes chrétiens des divinités païennes parait encore plus absurde, et devient plus insupportable, quand on les emploie dans des matières saintes , où l’on parle du vrai Dieu , où l’on prétend le remercier des biens qu'il accorde aux hommes, où même l’on traite quelquefois de ce que la religion a de plus grave et de plus respectable.

Quelque plaisir que fasse la lecture des poésies de Sannazar, peut-on lui pardonner d’avoir méié comme il a fait le sacré et le profane .dans un poème où d s'agit du plus

< Fl. 15,4.

auguste de nos mystères, je veux dire de l'Incarnation du fils de Dieu '? Convient-il , en parlant des enfers dans une telle occasion, d'en laisser encore l’empire à Plulon , et de lui associer les Furies, les Harpies, le Cerbère , les Centaures , les Gorgones , et d’autres pareils monstres? Est-il raisonnable de mettre en parallèle les Iles de Crète et de Délos, célèbres, l’une par la naissance de Jupiter, et l'autre par celle des enfnnts de Lalonc, avec la petite ville de Bethléem, qui servit de berceau à Jésus-Christ? Mais surtout, peut-on souffrir qu'après avoir invoqué le vrai Dieu, ou du moins les esprits célestes et les bienheureux , ce poète , pour parler dignement de la naissance que Jésus-Christ a tirée d'une vierge , implore le secours des Muscs, ces prétendues vierges du paganisme, comme devant s’intéresser à l'honneur de Marie, vierge aussi bien qu’elles?

Yirginci partus magnoque æquxva Parenti Progenies, superas cœli qux missa per auras Anliquam generis labem morialibus «■gris Ablull, obstructiqne viatn patcTccit Olympi,

Sil mihi, cœlicolx, primus labor : bor mihi primum Surgat opus. Vos auditas ab origine causas,

Et tanti sericm, si Tas, evolvitc facti.

Nec minus, ù Musæ, valum decus, bic ego vestros OptArim Tontes, vestras, nemora ardua, rupes : Quandoquidrtn genus è cœlo deducitis. et vos Virginitas sanctæque Juvat reverenlia Tains;

Vos igitur, seu cura poli, seu Virginia hujus Tangil bonos : monstrate viam qui nubiia vincam, El mecum immensi portas rccludilecœli *.

Il reconnaît dans la suite que de tels mystères sont absolument inconnus aux Muses et à Phoebus.

Nuncage, Caslaliis quæ nunquam audita sub antris, Muiarumvc cboiis cvlcbrala, aut cognila Phœbo, Espediam >•

Mais revenant bientôt à sa folie poétique , il leur restitue tout leur pouvoir, reconnaît leur autorité, cl leur rend de nouveaux hommages, comme aux seules divinités des poètes.

1 De parla Virginia.

* Lib. 1.

» Lib. 2.

Non, <i ramassis Mus*

Antra mlhf, Mcrosque aiiltux, atqne anrea mandant

LJmlna, sulBciam *.

Quoique tous les hommes n'aient pas le cœur assez pénétré de religion pour être touché de l'injure qu'un tel abus Tait au vrai Dieu , seul auteur de tous les biens et de tous les talents , et à qui seul , par conséquent , la raison, aussi bien que la piété, nous apprend qu'il faut les demander, ils ont néanmoins assez de bon sens pour sentir intérieurement le ridicule d'un si bizarre assortiment et d’un si monstrueux mélange du sacré et du profane , du christianisme et du paganisme.

Il parait ici depuis peu un poème anglais , intitulé le Paradis perdu , et qui a été traduit en français par une main habile , où l’on a été généralement blessé d'un pareil mélange du sacré et du profane qui s'y rencontre , d’autant plus que le sujet qui y est traité renferme ce qu’il y a de plus auguste et de plus saint dans la religion. Il est fâcheux qu’un poème , si excellent d’ailleurs , et qui fait tant d’honneur à la nation anglaise, se trouve ainsi défiguré en quelques endroits par un défaut qui se pouvait aisément corriger sans loucher su fond de l'ouvrage, et par le simple retranchement de quelques comparaisons entièrement étrangères au sujet. On sent bien que l’auteur les y a insérées entraîné par le torrent de la coutume , et par le mauvais goût qui a saisi presque tous les poêles, d'employer dans leurs pièces les fictions ridicules de la fable, et de faire revivre les divinités païennes au milieu du christianisme , malgré le ridicule qui se trouve dans un assortiment si bizarre , et qui ne blesse pas moins le sens commun que la religion. Au reste, quoiqu'il se rencontre encore quelques défauts dans ce poème, comme l'a sagement observé le judicieux auteur qui en a fait l'analyse et la critique , il me semble que ce n’est point sons raison qu'on le regarde comme un chef-d'œuvre de l'art, digne d’entrer en parallèle avec les poèmes de l’antiquité les plus parfaits et les plus estimés , sur le modèle desquels il a été formé.

i Ltb. a

Le fameux Santeuil, de Saint-Victor, avait fait dans sa jeunesse l'apologie des fables. M. son frère , ecclésiastique plein de piété et de mérite , y répondit par une pièce de vers fort belle et fort élégante, l.e premier sentit bien dans la suite que la raison était du côté de son frère : In noms [abularum aerusalores juvénile scripsi carmen, dit-il lui-même; sed meus frater consultior hoc chrisliano nec minus lalino carminé me desipuisse hactenùs monct. Il se crut donc obligé de faire une réparation publique, mais è la manière des poêles, et il a voulu qu'elle fût jointe à la pièce de vers qui y avait donné lieu : A’e impielali mihi adscribas quiid quœdam ex antiquorum superslitione homo christianus t'ersibus meis insperserim , litre slyli exercendi causâ lusi, quo aptior ficrem ad eu scribenda , quœ speclanl ad religionem. Uoc aultm, candide leclor, nolim le nescisse.

Je ne dois pas omettre ici les reproches que M. Bossuet, évêque de Meaux, fil au même Santeuil, sur ce qu’il avait employé le nom de Pomone dans une pièce h M. de La Quintinie, où il parlait des jardins de Versailles. L’autorité de ce grand homme, qui joignait à un profond respect pour la religion un goût exquis de la belle littérature, doit être, ce me semble, d'un grand poids dans la matière que je traite. Ce poète fit une pièce de vers pour se justifier, ou plutôt pour s’excuser; et il la termine par cette inscription : Me pœnileal erràsse in uno vocabulo lalino, si displicuisse videar in me insuryenli tanlo episcopo , eliam absolventibus Musis.

Mais, dit-on, si l'on proscrit entièrement les noms des divinités païennes et les fictions fabuleuses, que deviendra la poésie? et surtout à quoi se réduira le poème épique, le plus beau de tous les poèmes? La narration ne pourra y être que très-languissante par une triste cl ennuyeuse uniformité ; et, ou il faudra y renoncer, ou ce poème ne différera plus de l'histoire que par l’harmonie du langage, et l’on ne distinguera plus un habile poète d’avec un bon versificateur.

En retranchant cet attirail de divinités, je n’ai garde de vouloir qu’on interdise aux poètes ce qu'ils appellent la fable, ou l’ordonnance du poème. Ce sera toujours par là que le poète

se distinguera de l'historien. Le sujet qu'il traite ne lui appartient pas plus qu’à l'historien : c'est un bien, c’est un fonds qui leur est commun: mais le pnëte se l'approprie; cl il n'est lui-méme pnëte que par la manière adroite et spirituelle dont il dipose et assemble les parties de ce sujet.

Tl choisit d’abord un événement, une action célèbre dans l'histoire, il en conserve les circonstances les plus marquées. S’il les altérait ou les déplaçait, il choquerait les lecteurs intelligents, qu’il doit toujours respecter ou redouter. Jusque-là il est à la gène et maîtrisé par sa matière comme l'historien ; mais il est maître après cela d'ajouter des circonstances nouvelles, en se tenant toujours dans la plus exacte vraisemblance, qui tient lieu à la poésie de ce qu’on appelle dans la peinture a un a second vrai', dont l'usage consiste à sup- 1 pléer dans chaque sujet ce qu il n'avait pas. « mais qu’il pouvait avoir, et que la nature o avait répandu dans quelques autres ; et à a réunir ainsi ce qu’elle divise presque tou- « jours. » Le poêle a donc la liberté de ménager des rencontres et des situations qui relèvent le caractère de son héros et de ceux dont il parle. A l’exception des personnages fabuleux, il ne perd rien de ce qu'on admire dans les anciens ; tout lui reste : récits curieux, descriptions vives, comparaisons nobles, discours touchants, incidents nouveaux, rencontres inopinées, passions bien peintes. Joignez à cela une ingénieuse distribution de toutes ces parties. Voilà les beautés de tous les temps et de toutes les religions, et qui ne paraîtront jamais avec une versification harmonieuse, pure et variée, sans former un poème parfait. Mais ramenons le tout à un principe simple.

La poésie épique, comme toutes les autres espèces de poésie, se propose d'instruire et de plaire’. Toutes les régies de la poésie et tous les efibrtsdu poëte tendent à cette fin. Or, ce n’est point par des imaginations creuses ou par des fictions frivoles qu’il peut parvenir

1 Lettre tolérée dans le cours de petoture per M. de Plies, psg. «à.

1 El prodesse volant et deteclare poeltc.

Uohat. [Art poel. v, 333 )

à ce but. C’est sans doute en formant d'abord un plan ingénieux de toute la suite de son action, en transportant dès l'entrée son lecteur au milieu ou presqueà la fin du sujet; en lui laissant croire qu'il n’a plus qu'un pas à faire pour voirie conclusion de l'action; en faisant naître ensuite mille obstacles qui la reculent et qui irritant les désirs du lecteur; en lui rappelant les événements qui ont précédé par des récits placés avec bienséance ; en amenant enfin les événements avec des liaisons et des préparations qui réveillent la curiosité du lecteur, qui l’intéressent de plus en plus pour le héros, qui'l'cntretiennent dans une douce inquiétude. et le mènent de surprise en surprise jusqu'au dénouement. Un poCme épique fait dans ce goiit plairait certainement, et l’on n'y regretterait ni les intrigues de Vénus, ni les serpents on le venin d'Aleclo.

Au reste,cn me déclarant contre les fictions poétiques et fabuleuses comme je fais ici, je suis bien éloigné de condamner certaines figures par lesquelles on attribue du sentiment, de la voix, de l'action même aux choses inanimées. Il sera toujours permis d'adresser la parole aux deux et à la terre, d'inviter la nature à louer son auteur, de donner des ailes aux vents pouren faire les messagers de Dieu, de prêter une voix au tonnerre et aux lieux pour publier sa gloire, de personnifier les vertus et les vices. On ne peut s’offenser d’entendre dire d’un conquérant que la victoire accompagne partout ses pas, que l’épouvante marche devant lui, qu’il traîne après loi la désolation et l'horreur. Ces figures, toutes hardies quelle» sont, ne sont pas plus contraires i la vérité que la métaphore et l'hyperbole; et je puis bien appliquer ici ce que Quinlilien dit de la dernière : Montre salis est , mentiri hyperbolem, nec ila ut mendacio fallerevelii ', En effet, loin qua toutes ces figures, qusnd elles sont employées sagement, fassent aucune illusion à l’esprit, ce sont toutes manières de parler vives et majestueuses, qui expriment sensiblement et en peu de mots ce qu'on ne pourrait dire que froidement par un plus long circuit de paroles.

> Lib. 8, c.6.

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