REGLE NATURELLE
La foy, quoy que superieure, ne dedaigne pas le secours de nostre raison naturelle, qui peut encore estre appellée une regle de foy, ce quise doit entendre negativement, non pas affirmativement, car qui diroit ainsi : Telle ou telle proposition est un article de nostre foy, parce qu’elle est selon la raison naturelle ; cette consequence affirmative seroit tres-mal tirée, puis que toute nostre foy est par dessus nostre raison. Mais qui diroit : Cette proposition est un article de foy, par consequent elle ne doit pas estre contre la raison naturelle; la consequence seroit tres-bonne parce que la raison nâturelle et la foy, estant esmanées d’une mesme source, et origines d'un mesme autheur, en divers ordres, ne peuvent estre contraires l’une à l’autre.
BuicT REGLES DE LA FOY EN TOUT.
Voilà donc, ce me semble, huict bonnes regles de la foy : l’Escriture; la Tradition ; l'Eglise; le Concile; les Peres; le Pape; les Miracles: la Raïson
naturelle. Les deux premieres sont la regle formelle, et les quatre suivantes ne sont que des regles d’application; la septiesme est d’une puissance extraordinaire , et la huitiesme est negative. Au reste, qui voudroit reduire toutes ces regles en une seule regle, diroït tres-bien que l’unique et vraye regle pour bien croire à salut est la parolle de Dieu, preschée et declarée par l'Eglise de Dieu.
J’entreprens icy, Messieurs, de vous monstrer aussi clair que le plus beau jour, que vos reformateurs ont violé et falsifié toutes ces regles; il suffiroit de faire voir qu'ils en ont violé une, puis qu’elles s’entretiennent tellement, que celuy qui en blesse une, blesse toutes les autres. Comme vous avez veu dans nostre premiere Partie, que vos ministres vous ont levé du sein de la vraye Eglise par un schisme evident; vous cognoistrez en cette seconde Partie qu'ils vous ont osté la lumiere de la vraye foy par l’heresie, pour vous tirer à la suite de leurs illusions. Je me tiens tousjours en mesme posture, car je preuve premierement, que les regles que je produis sont tres-certaines et infaillibles; apres cela je fais toucher au doigt, que vos docteurs les ont violées. C’est icy où je vous appelle au nom de Dieu toutpuissant, et que je vous somme de sa part de juger justement.
Les sainctes Escritures sont la premiere et l'infaillible regle de La foy chrestienne.
L'on doit tenir pour indubitable que la Tradihion a esté devant toutes les Escritures, puis que mesme la plus grande partie de l'Escriture n’est rien qu'une tradition reduite par’escrit, avec une infaillible assistance du Sainct-Esprit qui nous l’a conservée : mais parce que l’authorité de l'Escriture est plus aisement approuvée et mieux reçeuë de vos reformateurs , que celle de la Tradition, je commence par cet endroict pour faire une entrée
pius facile à mon discours.
La saincte Escriture est si clairement et si absolument la regle de nostre creance chrestienne, que celuy-là qui ne croit point tout ce qu’elle contient, ou qui croit quelque chose qui luy est tant soit peu contraire, est infidelle. Nostre-Seigneur y a envoyé les Juifs (Joan. 5), pour redresser leur foy. Les Sadduceens estoient dans l'erreur, parce qu'ils ignoroient les Escritures : c’est donc un niveau asseuré, c’est un flambeau luisant et sans obscurité, comme parleS. Pierre (11. Pet. 1), lequel ayant oüy luy-mesme la voix du Pere, en la transfiguration du Fils, se tient neantmoins plus asseuré au tesmoignage des prophetes, qu’en
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cette superieure illustration. Mais je perds le tems de m'en expliquer : nous sommes d’accord en ce poinct; ceux qui sont si desesperez que d’y contredire, ne peuvent appuyer leur contradiction que sur l’Eecriture mesme, si bien que, se contredisant eux-mesmes avant que de contredire l’Escriture, ils se servent
de son credit, en la vaine protestation qu'ils font de ne s'en point vouloir servir.
Que le chrestien doit estre grandement jaloux de conserver l’integrité de l’Escriture.
La matiere doit estre fort briefvement traittée en cet endroict ; on appelle le livre de la saincte Escriture, livre du Vieil et Nouveau Testament. Certes, quand un notaire a expedié un contract ou une escriture authentique, personne n’y peut alterer, oster, ou adjouster, non pas mesme un seul mot, sans estre tenu pour un faussaire. Or, Messieurs, voicy l’Escriture des Testaments de Dieu expediez par des notaires publics à ce deputez, on ne la peut alterer tant soit peu sans impieté. Les promesses, dit S. Paul, ont esté dites à Abraham et à sa semence, 1l n’est pas dit en ses semences, comme en plusieurs, mais comme à une, el en sa semence, qui est Christ (Gal. 3). Voyez, je vous prie, combien la variation du singulier au pluriel eust gasté les sens mysterieux de cette parolle sacrée! Nostre-Seigneur y met en compte les ÿofa, voire mesme les plus petits points et accens de ses sainctes parolles (Matth. 5), combien donc est-il jaloux de leur totale integrité ! Les Ephrateens disoient Sybboleth (Judic. 12), sans oublier aucune lettre (1), mais parce qu'ils ne le prononcoient pas assez grassement, les Galaadites les egorgerent sur le bord du Jourdain, la seule difference de prononciation en parlant, la seule transposition sur la lettre scen en escrivant, faysoit toute l’equivoque, car en changeant le scin, en samech, au lieu d’un epy de bled, ï] signifioit une charge où un fardeau; ce qui nous apprend que celuy qui change tant soit peu la saincte Escriture et la saincte Parolle, werite la mort, parce que c’est mesler le prophane avec le sacré.
Les Ariens qui corrompoient cette sentence du sainct Evan-
(4) La Vulgate marque la différence de prononciation; le vrai mot est Scibboleth, les Ephratéens prononçaient Sibboleth. (N. E.)
gile, Zn principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat, mettoient icy le point, et punis recommencoient la periode, Verbum hoc erat in principio apud Deum : leur ponctuation estoit apres l'Erat, au lieu de la mettre apres le Verbum ; ce qu'ils faysoient de peur d’estre convaincus par ce texte, que le Verbe est Dieu. Il faut donc peu, pour alterer cette sacrée parolle. Quand le vin est meilleur, il sent plus tost du goust etranger, et la beauté d’un excellent tableau ne peut souffrir le meslange de nouvelles couleurs : ainsi le sacré depost des sainctes Escritures doit estre gardé bien soigneusement, et fidellement conservé.
Que les reformateurs ont violé la regle de la foy en corrompant les livres des sainctes Escriltures.
CoNFEssANT donc que la saincte Escriture est asseurément une vraye regle de la foy chrestienne, j'adjouste que l’Escriture saincte est tellement une regle de la foy chrestienne, que nous sommes tenus et obligez par toutes sortes d'obligations, de croire tres-exatement tout ce qu'elle contient, et de ne croire jamais chose aucune qui luy soit tant soit peu contraire : car si Nostre-Seigneur mesme y a (Joan. à) renvoyé les Juifs pour redresser leur foy, il faut que ce soit un niveau tres-asseuré. Les Sadduceens erroient lourdement, parce qu'ils ne sçavoient pas les Escritures; ils eussent mieux fait d'y estre attentifs, comme à un flambeau eclairant les obscuritez, selon l’advis de S. Pierre (11. Pet. 1), lequel ayant oùy luy-mesme la voix du Pere en la Transfiguration de son Fils, se tint neantmoins plus affermy au tesmoignage des Prophetes, qu’en cette superieure experience. Quand Dieu dit à Josué : Non recedet volumen Legis hujus ab ore tuo (Jos. 1), il monstre clairement, qu'il vouloit qu'il l’eust tousjours present en l'esprit et que jamais il ne laissast entrer en sa creance aucune persuasion qui luy fust contraire. Mais je perds le tems de marquer cecy : cette dispute seroit propre contre les infidelles, et non entre chrestiens; nous sommes, à mon advis, d'accord en ce poinct, neantmoins 1l est
bon d'observer combien on doit estre zelateur de leur integrité.
(1) C'est comme une répétition des deux discours précédents.
Quand un testament honorable est confirmé par la mort du testateur, il n’y faut adjouster, diminuer ny changer en quoy que ce soit : car celuy qui le feroit seroit sans doubte tenu pour un faussaire. Les sainctes Escritures ne sont-elles pas le vray Testament de Dieu eternel (Heb. 9), bien scellées en son Kils, signées de son propre sang, et confirmées par sa mort? Que s’il est ainsi, combien se faut-il garder d’y remuer aucune chose? Le testament, dit le grand Vulpien (Vulp., 1.3, ff. de Testam.), est une juste et derniere sentence de volonté, de ce que quelqu'un veut estre fait apres sa mort. Nostre-Seigneur, par les sainctes Escritures, nous monstre ce qu'il nous faut croire, ce qu'il nous faut esperer, aymer et faire, et ce par une juste sentence de sa volonté immuable ; si nous y adjoustons, si nous y levons, ou changeons quelque chose, ce ne sera plus la juste sentence de la volonté de Dieu. Le Fils du Pere eternel a luy-mesme adjusté la saincte Escriture à sa volonté : si nous y adjoustons du nostre, nous ferons la sentence plus grande que la volonté du testateur; si nous en ostons, nous la ferons plus courte; si nous y changeons, nous la rendrons oblique et courbe, et ne pourra plus se joindre à la volonté de l’Autheur, ny n’en sera plus la juste sentence. Par quel droit l’alterons-nous? Nostre-Seigneur (Matth. 15) met en compte dans son Escriture jusques au moindre #ota. Quelle punition donc ne meriteront pas ceux qui violeront son integrité? Mes freres, dit S. Paul, 7e parle selon l’homme, mais personne ne mesprise le testament confirmé d’un homme, ny n'ordonne outre cela. Et pour montrer combien il importe de laisser l'Escriture en sa naïfveté, il met un exemple : Abrahæ dictæ sunt promissiones, et semini ejus, non dicit, et seminibus, quasiin multis, sed quasi in uno, el semini tuo , qui est Christus (Gal. 3). Voyez-vous combien la variation du singulier au pluriel auroit gasté le sens ? Les Ephrateens disoient : Sybollet (Judic. 12), et n’oublioient pas une seule lettre; mais parce qu'ils ne le prononçoient point assez grassement, les Galaadites les egorgeoient sur le bord du Jourdain.
La seule difference de cette prononciation faisoit l’equivoque en parlant, et en escrit, la transposition d’un seul point sur la lettre scin, faisoit l'equivoque en changeant le scin en samech, ce qui, au lieu d’un espy de bled, signifie un poids ou une charge : ainsi celuy qui change ou varie le moindre accent du monde en l'Escriture, est sacrilege et merite la mort, non moins que celuy qui ose mesler le prophane au sacré. Les Ariens, comme nous l'apprend S. Augustin (Lib. 3. de Doct. Christ., cap. 2), corrom-
poient cette sentence du premier chapitre de S. Jean : /n principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum , et Deus erat, sans y faire autre chose que remuer un point; car ils lisoient ainsi : Et Verbum erat apud Deum, et Deus erat, puis adjoustoient : Verbum hoc erat in principio apud Deum. Ce qu'ils faysoient de peur d'accorder que le Verbe fust Dieu ; ce qui fait voir qu'il faut bien peu pour alterer cette sacrée parolle. Celuy qui manie des grains de verre, sans discretion, s’il en perd quelquesuns, c'est peu de chose; maissi c’estoient autant de perles Orientales, la perte seroit grande. Quand le vin est meilleur, il ressent plus tost du goust etranger, et la douceur d’un excellent tableau ne peut souffrir le melange de nouvelles couleurs. Telle est la discretion avec laquelle nous devons contempler et manier le sacré depost des sainctes Escritures.
La qualité, la quantité et le nombre des Livres sacrez.