‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 1 sur 158 · Oeuvres complètes de saint François de Sales · texte numérisé non relu

Oeuvres complètes de saint François de Sales

. qui se font par l’orayson mentale, qui n’est autre chose que la consideration de Dieu et des choses divines.

Sous ce nom de consideration sont comprises quatre diverses actions de l'entendement , à sçavoir : la pensée, l’estude, la meditation, et la contemplation. Nous pensons és choses sans fin et intention, nous les estudions sour estre plus doctes, nous les meditons pour les aymer, et nous les contemplons pour nous y plaire. Les uns regarderont simplement un pour-

__ traict pour y voir les couleurs et images, sans autre fin; les autres pour apprendre l’art et l’imiter; les autres pour aymer la personne representée, comme les princes font leurs espouses, .que bien souvent ils ne voyent qu’en image; les autres, parce qu’ils ayment desjà la personne repre- -sentée, se playsent à regarder son pourtraict. L'une de ces quatre actions est sans fin, la seconde profite à l’entendement, les troisiesme et quatriesme profitent à la volonté, l’une l’enflammant, l’autre la resjouyssant. Ces deux dernieres sont supermystiques du Cantique; mais entre l’une et l’autre on peut justement colloquer la demande, et respondront toutes trois aux vertus theologales.

La meditation se fonde sur la foy, considerant ce que nous croyons pour l’aymer; la demande sur l’esperance, demandant ce que nous esperous pour l'obtenir; la contemplation sur la charité, contemplant ce que nous aymons pour nous y plaire : neantmoins , le subjet de ce livre ne comprend pas la demande ny les deux seules considerations affectives, ny mesme la devotion, laquelle n’est ny meditation, ny contemplation, mais en est l’effect, n’estant autre chose qu’une vertu generale contraire à la paresse-spirituelle, qui nous rend prompls au service de Dieu : en sorte que là où est la foy, nous sommes faits plus prompts à croire par la devotion; là où est l’esperance, nous sommes rendus plus prompts à desirer ce que Dieu promet; ét par la charilé, à aymer ce que Dieu com-

(4) Dans les.

mande; par la temperance, à nous abstenir; par la force, à endurer; et.

ainsi des autres. La devotion, aux promptitudes particulieres que les habitudes donnent, en adjouste une generale et commune, engendrée par la

meditation et contemplation, ainsi que le pelerin est plus dispos par la

refection. :

Salomon a pour fin en ce livre la devotion; mais pour subjet l’orayson mentale, prinse pour la meditation et contemplation, non pour la pensée, ny pour l’estude, ny pour la demande, ny pour la devotion, ny mesme pour la consolation et le goust que l’on à en l’orayson, lequel ne s’y treuvant pas tousjours, est distingué d’icelle (1); mais il arrive souvent que ce goust n’estant pas en l’orayson des bons, se treuve en celle des grands pecheurs : mais le pelerin estant sain, apres estre repeu, soit avec goust ou sans goust, retourne tousjours plus promptement à son voyage.

Que si l’orayson mentale est distinguée du goust spirituel, comme la cause de l’effect, elle l’est encore plus de l’allegresse spirituelle qui est engendrée de la multitude des gousts. Le courtisan qui a receu de son prince diverses faveurs, acquiert une habitude avec laquelle il le sert nonseulement promptement, mais gayement. Ainsi nous devons tousjours servir Dieu promptement : nous le servons seulement gayement, quand nous recevons plusieurs gousts spirituels qui reviennent de l'orayson mentale. Le pelerin sera plus disposé au voyage, s’il a mangé avec goust et appetit; il sera non-seulement disposé, ains (2) joyeux et allegre tout ensemble.

Disons aussi que la possibilité, la facilité, la promptitude et la gayeté, sont choses diflerentes en une action. Ressusciter un enfant mort n'est pas en la possibilité de la mere; le guerir estant extremement malade est chose possible, mais non pas facile; mettre le feu à sa playe par ordonnance du medecin est possible et facile, mais non pas avec promptitude, mais avec resistance et frayeur; rafraischir son appareil se fait facilement, possiblement, promptement, mais non pas allegrement (3); mais apres qu'ilest gueri, le recevoir et accueillir entre ses bras, se fait possiblement, facilement, promptement et gayement.

Ainsi le pecheur n’a pas de soy la possibilité à servir Dieu meritoirement; estant en grace il a la possibilité avec resistance et sans facilité; apres avoir continué , il le sert facilement ; apres qu'il est devot,, il le sert

promptement; s’il est contemplatif. il le sert allegrement, la grace donnant

la possibilité, la charité donnant la facilité, l’orayson mentale, la promptitude et devotion, la multitude des gousts, la gayeté.

Au-dessus de toutes’ ces actions sont l’extase et le ravissement : car lorsqu’eu l’orayson, meditant et contemplant, l’homme s'attache tellement à l'objet, qu'il sort de soy-mesme, perd l’usage des sens, et demeure absorbé et attiré, cette alienation d’entendement de la part de l’objet qui ravit l'ame, s'appelle ravissement; et de la part de la puissance qui demeure absorbée et engloutie, s'appelle extase, dernier effect de l'orayson mentale icy-bas. ;

Bref, l’orayson mentale est le subjet des Cantiques; mais on a besoin de la cognoissance des choses susdites pour la declaration ‘des termes, mesme lorsqu'ils ne semblent estre que litteraux, bien que ce soit fort rarement, et qu'il soit bien difficile de les y cognoistre; où au contraire les mystiques y sont en abondance et tres-divers : comme, par exemple,

(4) D’elle. — (2\ Mais. — (3) Avec joie.

devotion, goust, allegresse, ravissement, extase, et choses semblables, ne s’y treuvent jamais; mais à chaque pas, sommeil, souge, enyvrement, langueur, defaillance, et choses pareilles : la nature mesme, ny les proprietez de Dieu ou de l’ame n’y sont point nommées ; mais au lieu de tout cela, yeux, cheveux, dents, levres, cols, vestemens, jardins, unguent et mille choses pareilles, qui ont mis confusion és explications, par la liberté que les expositeurs ont eue de les faire joindre un chascun à son sens, et qui pis est, par la licence insupportable qu'un mesme expositeur a prinse d'entendre en une mesme page une mesme parolle en diverses manieres et pour diverses choses.

Mais nous n'avons rien-entrepris sans imitation des meilleurs autheurs, sans apparente convenance entre le terme signifiant et le signifié; et ayant donné une fois une signification à un terme, nous ne l’avons depuis jamais changée. Les baysers signifieront tousjours les consolations spirituelles; les embrassemens, les unyons avec Dieu; les douceurs des viandes, les gousts spirituels; les langueurs et defaillances , les gayetez et allegresses; les sommeils et enyvremens, les ravissements et extases. En l’espouse, quand il se traitte de vertu exterieure, le col signifiera la force pour executer; quand on traitte de vertu interieure, il signifiera la partie irascible, et jamais ne changera de signification. En l’espoux, le chef signifiera la charité, le theastre de Hierusalem sera tousjours l'Eglise militante, l'espoux sera tousjours Dieu increé ou incarné; l’espouse, l'ame; le chœur des dames, les conversations mondaines.

Enfin l’orayson mentale est le subjet mystique du Cantique. Mais quelles choses en veut dire Salomon, ou plutost le Sainct-Esprit? Il nous veut monstrer par combien de degrez une ame estant en l’orayson mentale peut monter à la plus haute consideration de Dieu, et avec quels remedes elle se peut ayder contre beaucoup d’empeschemens. Dont (1) on peut faire cette division :

Il y a cinq principaux empeschemens en l’orayson, cinq principaux remedes, et cinq degrez d’icelle : mais la sixiesme scene represente une ame, laquelle ayant surmonté tous ces empeschemens, n’a plus besoin de remedes ; et à chacune des cinq autres scenes, donnant ou mettant un empeschement,

un remede et un degré.

En la premiere, la souvenance des playsirs passez sensitifs est l’empeschement , le remede est le desir des choses spirituelles, et de les demander à Dieu. Le premier degré est de considerer Dieu és choses corporelles.

En la seconde, l’empeschement est la distraction de l'imagination par les phantosmes et visions sensibles : le remede est l'attention aux inspirations:; le degré, la consideration de Dieu és choses spirituelles.

En la troisiesme, l’empeschement est les loüanges humaines; le remede est de gouster les divines; le degré est la consideration que l’ame fait de Dieu en elle-mesme.

En la quatriesme , l’'empeschement est la fatigue du corps, et partie sensitive ; le remede sont les colloques et devis (2) spirituels; le degré est mediter Dieu, non en luy-mesme, mais en son humanité.

En la cinquiesme, l’empeschement est des respects humains; le remede est la solitude ; le degré, la consideration de Dieu en luy-mesme, mais comme Dieu.

(4) D'où. —- (2, Entreliens.

plusieurs ames sainctes ont frayé le chemin, n’ayan:

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