DE L’'UN ET L'AUTRE SEXE
Establie à Annecy le 1‘ jour de Septembre 1593,
PAR S. FRANÇOIS DE SALES, ALORS PREVOST DE L'EGLISE SAINCT-PIERRE DE GENEVE, ET SEULEMENT SOUS-DIACRE.
Ayanr resolu d’establir une Confrerie de Penitens en l'honneur de la saincte Croix, il est tout naturel qu'elle porte le nom de ce signe venerable (parcé que c’est sous les salutaires enseignes de la Croix que la Religion catholique est conservée, et que l'ancien ennemy du genre humain, et semeur de zizanie, est terrassé [1]). Dans le tems passé, non-seulement les bien-heureux Peres s’en sont servy pour chasser les tentations; mais encore les empereurs, les roys et les princes, pour combattre les infidelles, et subjuguer les heretiques, sur lesquels ils ont remporté de grandes victoires et dont ils ont glorieusement triomphé.
… Ayant aussi à cœur que l’on honnore d’un culte particulier l’Im-
maculée Conception de la glorieuse Vierge Marie, nous en donnerons encore le nom à ladite Confrerie : (la rayson est que la tres-pure et la tres-sacrée Vierge, Mere de Nostre Sauveur, congeue sans aucune tache du peché originel, prie incessamment pour le peuple, s’interesse puissamment pour le clergé, intercede pour le devot sexe des femmes, donne du secours aux personnes opprimées, resprime les efforts des heretiques et des infidelles, et deslivre de tous maux les gens de bien.)
Enfin, nous l’establirons encore sous l'invocation de $. Pierre et de S. Paul , ces glorieux princes de la terre, dont le dernier a esté le docteur des Gentils, et l’autre le vicaire de Jesus-Christ
et le fondement de l'Eglise, dont la foy ne faillira jamais, et nous
sommes portez à cela parce que tous ont illustré par leur mort la
(1) Ge qui est entre parenthèses ( } sont les propres paroles du saint Evèque.
saincte Eglise romaine, mere et maistresse de toutes les autres eglises ; et parce qu'estant les patrons titulaires de la celebre Eglise de Geneve, ils l'ont conservée avec sa ville, son diocese et ses peuples, dans la profession de la foy orthodoxe, sans la moindre tache d’heresie, presque depuis le berceau de l'Eglise jusqu’à l'an 1535; car ce fut alors seulement que Satan, autheur de tous maux, infecta la ville et une partie du diocese par la contagion de diverses erreurs, et y causa les troubles les plus violents que puisse apporter l'heresie.
En effect, on chassa le sacré pontife qui gouvernoit ceste Eglise, avec ses chanoines, tout le clergé, et tous les autres qui garderent la vraye foy; on destruisit les eglises, on rasa les autels, on fracassa les imaiges, on pilla les ornemens, on dispersa et on foula aux pieds les reliques des Saincts, enfin on profana toutes les choses divines : en sorte que cette miserable cité ne s’est plus occupée qu'à nourrir des guerres, à fomenter des homicides, à inventer des trahisons, et qu’elle est devenue la sentine et l’esgoust des embrasemens et des rapines, et l'asile: des hommes les plus pervers et les plus criminels de l'Europe ; que par consequent on peut dire, à juste tiltre, qu’elle est l’origine de tous les mal-heurs qui ont affligé jusqu'à present la France et la Savoye.
C'est pourquoy, il y a lieu d'esperer que si, en invoquant le signe salutaire de la Croix, et en implorant les suffrages de la glorieuse Vierge et des saincts Apostres, nous nous convertissons au Dieu des misericordes avec une vraye componetion de cœur, des gemissemens, des prieres, des jeusnes, de frequentes confessions de nos pechez, des communions et d’autres bonnes œuvres vrayement chrestiennes, ce grand Dieu qui, quoyque tres-clement et tres-doux, veut neantmoins estre prié, contrainet, et presque vaincu par une espece d’importunité et par une priere continuelle, nous deslivrera et nous garantira de toute vexation de la part des heretiques, des incursions, pilleries et insultes des soldats, de la famine qui nous presse, des maladies qui nous affligent, des guerres qui nous accablent, et de tous les dangers qui nous menacent et qui sont à nos portes. Il ne faut pas desesperer non plus, qu’apres avoir destruict dans la miserable ville de Geneve les ennemys de sa divine Majesté et du genre humain , il n’y fasse refleurir la saincte religion catholique, et qu'ilne nous restablisse dans nos anciennes demeures et dans le sein de nostre Eglise, dont nous avons esté chassez il y à plus de cinquante ans, depuis lequel tems nous avons residé en cette
ville d'Annecy; comme des estrangers et des voyageurs dans une eglise mendiée.
Puis donc que la priere continuelle de plusieurs est aggreable à Dieu, et que la meilleure maniere d’implorer son secours est lorsque les cœurs de plusieurs fidelles assemblez au nom de Nostre-Seigneur Jesus-Christ, qui a promis de se treuver au milieu d'eux, s'unissent dans une mesme devotion; voulant imiter les autres provinces et villes qui ont receu beaucoup de soulagement et de consolation dans de semblables necessitez et dangers que les nostres, par l’erection de diverses Confreries et Congregations, sous differens noms toutesfois et differentes invocations, Nous, François de Sales, prevost de l'Eglise de Geneve , et les Chanoines ses confreres, à la plus grande gloire de Dieu et de toute la cour celeste, erigeons et instituons à perpetuité cette salutaire Confrerie dé Sie de l’un et l’autre sexe, à l’autel de la saincte Croix située dans l’eglise de Geneve, et pour le tems present à l’autel se S. Germain, en l'eglise de S. François d'Annecy, du consentement et de l'authorité de Réverendissime pere en Dieu Claude de Granier, evesque de Geneve, et avec le bon playsir du Souverain Pontife et du Saint- Siege apostolique, sous les Statuts et les Constitutions qui suivent.