I. — Second empeschement : La distraction de l'imagination
PLus un chemin nous est cognu, plus nous le hantons; plus nous y cognoissons de gens, et plus volontiers aussi nous y cheminons, et plus facilement : mais aussi, par tels chemins, nous arrivons plus tard au giste, parce qu'ayant beaucoup de cognoissances, icy nous parlons à l’un, là à l’autre ; icy nous entrons
en la boutique de l’un, là nous nous arrestons avec un amy. Pour la consideration de Dieu, nul chemin ne nous est plus battu, cognu et familier que celuy des choses corporelles, entre lesquelles nous vivons; nul n’a en soy plus de facilité, mais nul aussi n’a plus de distractions. Quand je medite Dieu en l'ange, qui est une chose invisible, et qui ne m'est nullement familiere, il n’engendre en moy que peu de phantosmes et distractions ; mais
si je considere Dieu en l'homme, mon imagination descend de
l’universel au particulier, et sous le nom d'homme me represente
Pierre, Paul, ou chacun d'eux, lorsque nous faysons telle ou telle
chose. Si bien que, tandis qu’en ce chemin, qui nous est fami-
lier, nous nous arrestons à toutes les boutiques de nostre cognoïis-
sauce, nous arrivons tard à nostre but, ou jamais.
De mesme que la multitude des songes ne laisse dormir paysiblement, mais fait presque veiller en dormant, ainsi l’orayson arrivée au sommeil de l’extase, qui est comme son giste, elle peut estre appelée elle-mesme sommeil; mais quand elle est interrompuë de distractions phantastiques, c’est un sommeil plein de songes : et lors nostre Espoux nous parle, et vient à nous, mais non pas pour y demeurer et reposer, mais il vient par sauts et eslancemens,.
Vox dilecti mei : ecce iste venit saliens in montibus, transiliens colles ; C'est la voix de mon bien-aymé; le voilà qui vient aux montagnes, saillant et traversant les collines.
Il semble que tantost il vienne, que tantost il fuye. Similis est dilectus meus capreæ hinnuloque cervorum ; Mon bien-aymé est semblable à un chevreuil et à un faon de cerf. Maintenant il se monstre, maintenant il se cache : En ipse stat.post parietem nostrum, Le voilà qui se tient debout derriere nos murs, et qu'il semble qu’il se fasse voir, respiciens per fenestras, regardant par les fenestres ; neantmoins, la vision n’estant ny bien claire ny bien arrestée, on peut dire que les fenestres ont des barreaux, et que prospiciens per cancellos, il regarde par le treillis.
II. — Remede au second empeschement : Attention à l'inspiration.
Or, il ne faut pas s’ennuyer demesurement en ces distractions; car elles sont conjoinctes à nostre nature, et nous n’en pouvons estre repris, si elles ne viennent de nostre faute; neantmoins il faut user de remede, qui est de se recueillir souvent, et prester l'oreille pour escouter les inspirations.
. En dilectus meus loquitur mihi : Surge, propera, amica mea, formosa, et veni;
Voilà mon bien-aymé qui m'appelle et me dit : Leve-toy, ma bienaymée, ma colombe, ma belle, et t’en viens.
La faysant outre cela ressouvenir de l'innocence en laquelie elle peut pieusement croyre estre arrivée, ne se sentant chargée d'aucun peché mortel. O combien estoit triste l'hyver du peché!
Jam enim hiems transit, imber abit et recessit ;
Car desjà l’hyver est passé, la pluye s’en est allée.
Il se resjouit de ce que les fleurs de devotion commencent à sortir et pousser :
Flores apparuerunt in terrd nostrd, Desjà les fleurs paroissent en nostre terre; de ce qu'elle a commencé à retrancher les superfluitez vicieuses : . Tempus arputationis advenit, Le tems d’emonder et nettoyer les arbres est venu; de ce qu’ainsi qu'une tourterelle elle fait oüyr sa plainte et son gemissement avec l’orayson :
Voæ turturis audita est in terrd nostrd, On a oùy la voix de la tourterelle en nostre contrée. Mais de plus il se resjouyt de ce que desjà elle a produict des fleurs de bonnes œuvres et des odeurs de bon exemple :
Ficus protulit grossos suos : vineæ florentes dederunt odorem suum;
Desjà le figuier produict son fruict : les vignes sont fleuries et jettent leur bonne odeur.
Il admoneste outre ce, de passer plus advant; et de commençante, qu'elle se fasse profitante , luy disant :
Surge, amica mea, speciosa mea, et veni;
Leve-toy, ma bien-aymée, ma belle, et t'en viens. Parce qu’és commencemens il semble à l’ame qu’elle soit entre plusieurs difficultez, comme entre des pierres ou des espines.
Columba mea in foraminibus petræ , in cavernd maceriæ ;
Ma colombe qui est dans les trous de la pierre, et au creux de la muraille.
Pour cette cause, il asseure qu’elle ne laisse pourtant de luy estre bien aggreable :
Ostende mihi faciem tuam; sonet vox tua in auribus meis : voæ enim tua dulcis, et facies tua decora;
Hé! monstre-moy ta face; que le son de ta voix vienne à mes oreilles : car ta voix est douce, et ta face tres-belle.
Ce discours est si doux, qu'il devroit chasser toutes autres. pensées; toutesfois, si ces pensées reviennent, elle dira comme en songeant :
Capite nobis vulpes parvulas quæ demoliuntur vineas; nam vinea nostra floruit,
Prenez ces petits renardeaux qui foüillent et gastent les vignes; car : nostre vigne est en fleur.
Et se reunissant avec son object, elle dira :
Dilectus meus mihi; et ego illi, qui pascitur inter lilia, donec aspiret dies, et inclinentur umbræ. Revertere : similis esto, dilecte mi, capreæ hinnuloque cervorum super montes Bether.
Mon bien-aymé est à moy, et moy à luy; il se nourrit parmy les lys tant que le jour dure, et jusqu'à ce que les ombres s’abaissent. Reviens, mon bienaymé, et sois semblable à un chevreuil où à un faon de cerf sur les mon-. tagnes de Bether.
Et ainsi elle surmontera ce second empeschement.
III. — Second degré : L’ame considere Dieu dans les choses spirituelles hors delle-mesme,
Cette voie des considerations est moins cognue, mais aussi moins subjette aux distractions. Au precedent degré, il semble qu'on ne treuve pas Dieu, encore qu'on l’ayt treuvé.
In lectulo meo per noctes quæsivi quem diligit anima mea : quæsivi illum, et non inveni.
Surgam, et circuibo civitatem.
La nuict en mon lict (c'est-à-dire és corps humains qui sont les licts des. ames), j’ay cherché celuy que mon ame ayme, et je ne l’ay point treuvé.
Je me leveray, et tourneray la cité de ce monde.
Et courant tantost par les corps terrestres, tantost parles celestes, je l'ay cherché, et ne l’ay point treuvé; au moins les distractions ont esté si grandes, qu’à peine me semble-t-il de l’avoir rencontré.
Per vicos et plateas quæram quem diligit anima mea : quæsivi illum., et non inveni;
Je chercheray par les rues et par les places celuy que mon ame ayme : je l’ay cherché, et ne l’ay point treuvé.
Mon bonheur a voulu que je me sois souvenue des anges, qui sont comme des sentinelles du monde.
Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem ,
Les sentinelles qui gardent la cité m'ont treuvée.
Et Je me suis resolue de voir sien eux je treuverois la consideration de Dieu plus formée :
Num quem diligit anima mea, vidistis ?
N’avez-vous point veu le bien-aymé de mon ame? Au dessus de la nature angelique j’ay treuvé immediatement la divine :
Paululüm cum pertransissem eos, inveni quem diligit anima meu.
Un peu apres les avoir passez, j’ay treuvé celuy que mon ame ayme,
Et ce sans distractions sensibles, si bien qu'il semble que je ne le dois jamais perdre :
Tenui eum, nec dimittam ,
Je le tiens, et ne le laisseray point, jusqu’à ce que j’entre en la gloire celeste, vraye maison de la nature humaine ma mere, et en sa chambre, c’est-à-dire, au siege des anges qui m'est preparé : lors, à cette vision enigmatique succedera une vision claire :
Donec introducam illum in domum matris meæ, et in cubiculum genitricis meæ ;
Quand je l’introduiray (mais plutost quand il m’introduira) en la maison de ma mere, en la chambre de celle qui m'a engendrée.
Saincte consideration de Dieu és choses spirituelles, laquelle, comme de sa nature elle n’engendre point des phantosmes, aussi n’engendre-t-elle point des songes. La consideration du premier degré est plus interrompue; celle-cy plus stable et plus haute. Donc elle produit tous ses effects avec plus d'excellence, à sçavoir, l'amour plus vif, et l’allegresse spirituelle. A quoy Dieu adjoustant sa grace, deffend avec un soin plus particulier qu’on ne l’eveille, disant :
Adjuro vos, filiæ Hierusalem, per capreas cervosque camporum, ne susciletis, neque evigilare faciatis dilectam , donec ipsa velit.
Je vous adjure, à filles de Hierusalem, par les chevres et par les cerfs des . champs, que vous n’eveilliez ny ne fassiez esveiller ma bien-aymée , jusqu’à ce qu'elle le veuille.