III
esté purgée par les exercices marquez cy-devant, vous avez encore en vostre ame plusieurs inclinations et affections aux pechez veniels. Je ne dy pas que vous decouvrirez des pechez veniels; mais je dy que vous descouvrirez des affections et inclinations à iceux : or, l’un est bien different de l’autre; car nous ne pouvons jamais estre du tout purs des pechez veniels, au moins pour persister long-tems en cette pureté, mais nous pouvons bien n’avoir aucune affection aux pechez veniels. Certes, c'est autre chose de mentir une fois ou deux de gayeté de cœur en chose de peu d'importance; et autre chose de se playre à mentir, et d’estre affectionné à cette sorte de peché.
Et je dy maintenant qu'il faut purger son ame de toutes les affections qu’elle a aux pechez veniels, c’est-à-dire, qu'il ne faut point nourrir volontairement la volonté de continuer et perseverer en aucune sorte de peché veniel. Car aussi seroit-ce une lascheté trop grande, de vouloir, tout à nostre escient, garder en nostre conscience une chose si desplaysante à Dieu, comme est la volonté de luy vouloir desplayre. Le peché veniel, pour petit qu'il soit, desplaist à Dieu, bien qu'il ne lui desplayse pas tant que pour iceluy il nous vueille damner ou perdre. Que si le peché veniel. luy desplaist, la volonté et l'affection que l’on a au peché veniel, n'est autre chose qu’une resolution de vouloir desplayre à sa divine Majesté. Est-il bien possible qu'une ame bien née veuille non-seulement desplayre à son Dieu, mais affectionner de luy desplayre?
Ces affections, Philotée, sont directement contraires à la devotion, comme les affections au peché mortel le sont à la charité : elles allanguissent les forces de l'esprit, empeschent les consolations divines, ouvrent la porte aux tentations ; et bien qu’elles ne tuent pas l’ame, elles la rendent extremement malade. Les mouches mourantes, ditle Sage, perdent et gastent la suavité de l’onguent. Il veut dire que les mouches ne s’arrestant guere sur l'onguent, mais le mangeant en passant, ne gastent que ee qu'elles prennent, le reste demeurant en son entier; mais quand elles meurent emmy l'onguent, elles luy ostent son prix, et le mettent à desdain. Et de mesme les pechez veniels arrivant en une ame devote, et ne s’y arrestant pas long-tems, ne l’endommagent pas beaucoup ; mais si ces mesmes pechez demeurent dans l'ame pour l'affection qu’elle y met, ils lui font perdre sans doute la suavité de l’onguent, c’est-à-dire la saincte devotion.
Les araignes (1) ne tuent pas les abeilles, mais elles gastent et
(1) Araignées.
corrompent leur miel, et embarrassent leurs rayons des toilles qu’elles y font, en sorte que les abeilles ne peuvent plus faire leur mesnage, et cela s'entend quand elles y font du sejour : ainsi le peché veniel ne tuë pas nostre ame, mais il gaste pourtant la devotion, et embarrasse si fort de mauvaises habitudes et inelinations les puissances de l’ame, quelle ne peut plus exercer la promptitude de la charité, en laquelle gist la devotion; mais cela s'entend quand le peché veniel sejourne en nostre conscience par l'affection que nous y mettons. Ce n’est rien, Philotée, de dire quelque petit mensonge, de se desregler un peu en parolles, en actions, en regards, en habits, en jolivetez, en jeux, en danses, pourveu que, tout aussi-tost que ces araignes spirituelles sont entrées en nostre conscience, nous les en rechassions et bannissions comme les mouches à miel font les araignes corporelles. Mais si nous leur permettons d'arrester dans nos cœurs, et non-seulement cela, mais que nous nous affectionnions à les y retenir et multiplier, bien-tost nous verrons nostre miel perdu, et la ruche de nostre conscience empestrée et deffaite. Mais je dy encore une fois, quelle apparence y a-t-1l qu'une ame genereuse se playse à desplayre à son Dieu, et s’affectionne à luy estre desaggreable, et vueille vouloir ce qu’elle sçayt lui estre ennuyeux?