‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 184 sur 355 · POUR LES SEICHERESSES QUI ARRIVENT EN LA MEDITATION · texte numérisé non relu

POUR LES SEICHERESSES QUI ARRIVENT EN LA MEDITATION

S'IL vous arrive, Philotée, de n'avoir point de goust ny de consolation en la meditation, je vous conjure de ne vous point troubler; mais quelquefois ouvrez la porte aux parolles vocales : lamentez-vous de vous-mesme à Nostre-Seigneur, confessez vostre indignité, priez-le qu'il vous soit en ayde, baisez son image, si vous l'avez, dites-luy ces parolles de Jacob : « Si ne » vous laisseray-je point, Seigneur, que vous ne m’ayez donné » vostre benediction : » ou celles de la Cananée : « Ouy, Sei- » gneur, Je suis une chienne, mais les chiens mangent des » miettes de la table de leur maistre. »

Autres fois prenez un livre en main, et le lisez avec attention, jusques à ce que vostre esprit soit reveillé et remis en vous: picquez quelquesfois vostre cœur par quelque contenance et mouve-

(4) Parmi.

ment de devotion exterieure, vous prosternant en terre, croysant les mains sur l’estomach, embrassant un crucifix; cela s'entend, si vous estes en quelque lieu retiré. Que si apres tout cela vous n’estes point consolée, pour grande que soit vostre seicheresse, ne vous troublez point; mais continuez à vous tenir en une contenance devote devant vostre Dieu. Combien de courtisans y at-il qui vont cent fois l’année en la chambre du prince sans esperance de luy parler, mais seulement pour estre vus de luy, et rendre leur devoir. Ainsi devons-nous venir, machere Philotée, à la saincte orayson, purement et simplement pour rendre nostre devoir, et tesmoigner nostre fidelité. Que s’il plaist à la divine Majesté de nous parler, et s’entretenir avec nous par ses sainctes inspirations et consolations interieures, ce nous sera sans doute un grand honneur, et un playsir tres-delicieux; mais s'il ne luy plaist pas de nous faire cette grace, nous laissant là sans nous parler, non plus que s’il ne nous voyoit pas, et que nous ne fussions pas en sa presence, nous ne devons pourtant pas sortir, ains au contraire, nous devons demeurer là devant cette souveraine bonté, avec un maintien devotieux et paysible; et lors infailliblement il aggreera nostre patience , et remarquera nostre assiduité et perseverance; si qu’une autre fois, quand nous reviendrons devant luy, il nous favorisera et s’entretiendra avec nous par ses consolations, nous faysant voir l'amenité de la saincte orayson. Mais quand il ne le feroit pas, contentons-nous, Philotée, que ce nous est un honneur trop plus grand d’estre aupres de luy, et à sa veuë.

Page 1