‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 196 sur 355 · DE LA FREQUENTE COMMUNION · texte numérisé non relu

DE LA FREQUENTE COMMUNION

Ox dit que Mithridates, roy de Pontes, ayant inventé le mithridat, renforça tellement son corps par iceluy, que s’essayant par apres de s’empoisonner, pour esviter la servitude des Romains, jamais il ne luy fut possible. Le Sauveur a institué ce sacrement tres-auguste de l’Eucharistie, qui contient reellement sa chair et son sang, affin que qui le mange vive eternellement. C'est pourquoy, quiconque en use souvent avec devotion, affermit tellement la santé et la vie de son ame, qu'il est presque impossible qu'il soit empoisonné d'aucune sorte de mauvaise affection : on ne peut estre nourry de cette chair de vie et vivre des affections de mort, si que, comme les hommes demeurant au paradis terrestre pouvoient ne mourir point selon le corps, par la force de ce fruict vital que Dieu y avoit mis, ainsi peuvent-ils ne point mourir spirituellement, par la vertu de ce sacremeut de vie. Que si les fruicts les plus tendres et subjets à corruption, comme -sont les cerises, les abricots, et les fraises, se conservent aysement toute l’année, estant confits au sucre ou au miel; ce n’est pas merveille si nos cœurs, quoy que fresles et imbeciles (1), sont preservez de la corruption du peché, lorsqu'ils sont succrez et emmiellez de la chair et du sang incorruptible du Fils de Dieu. O Philotée ! les chrestiens qui seront damnez, demeureront sans replique, lorsque le juste Juge leur fera voir le tort qu'ils ont eu de mourir spirituellement, puis qu'il leur estoit si aysé de se maintenir en vie et en santé, par la manducation de son corps, qu'il leur avoit laissé à ceste intention. Mise-

(1) Debiles.

rables, dira-t-11, pourquoy estes-vous morts, ayant à commandement le fruict et la viande de la vie?

« De recevoir la communion de l’Eucharistie tous les jours, ny je ne le louë, ny je ne le vitupere(1); mais de communier tous les jours de dimanche, je le suade(2), et en exhorte un chascun, pourveu que l'esprit soit sans aucune affection de pecher. » Ce sont les propres parolles de S. Augustin, avec lequel je ne vitupere, ny louë absolument que l’on communie tous les jours ; mais laisse cela à la discretion du pere spirituel de celuy qui se voudra resoudre sur ce poinct : car la disposition requise, pour une si frequente communion, devant estre fort exquise, il n’est pas bon de le conseiller generalement. Et parce que ceste disposition-là, quoy qu'exquise, se peut treuver en plusieurs bonnes ames, il n'est pas bon non plus d’en divertir et dissuader generalement un chascun ; ains cela se doit traitter par la consideration de l’estat interieur d’un chascun en particulier : ce seroit imprudence de conseiller indistinctement à tous cet usage si frequent ; mais ce seroit aussi imprudence de blasmer aucun pour iceluy, et sur tout quand ilsuivroit l’advis de quelque digne directeur. La response de S® Catherine de Sienne fut gracieuse quand luy estant opposé, à raison de la frequente communion, que S. Augustin ne loüoit ny ne vituperoit de communier tous les jours. « Et bien, dit-elle, puis que S. Augustin ne le vitupere pas, je vous prie que vous ne le vituperiez pas non plus, et je me contente. »

Mais, Philotée, vous voyez que S. Augustin exhorte et conseille bien fort que l’on communie tous les dimanches : faites-le doneques tant qu'il vous sera possible. Puis que, comme je presuppose, vous n'avez nulle sorte d'affection du peché mortel, ny aucune affection du peché veniel, vous estes en la vraye dispositon que S. Augustin requiert, et encore plus excellente, parce que non-seulement vous n'avez pas l'affection de pecher, mais vousn'avez pas mesme l'affection du peché:si que, quand vosire pere spirituel le treuveroit bon, vous pourriez utilement communier encore plus souvent que tous les dimanches.

Plusieurs legitimes empeschemens peuvent neantmoins vous arriver, non point de vostre costé, mais de la part de ceux avec lesquels vous vivez, qui donneroient occasion au sage conducteur de vous dire que vous ne communiez pas si souvent. Par exemple, si vous estes en quelque sorte de subjection, et que ceux à qui vous devez de l’obeyssance ou de la reverence, soient si mal instruits, ou si bigearres (3), qu'ils s’inquietent et troublent

(4) Blâme. — (2) Conseille. — (3) Bizarres.

de vous voir si souvent communier : à l’adventure (4), toutes choses considerées, sera-t-il bon de condescendre en quelque sorte à leur infirmité, et ne communier que de quinze jours en quinze jours; mais cela s'entend en cas qu'on ne puisse aucunement vaincre la difficulté. On ne peut pas bien arrester cecy en general, il faut faire ce que le pere spirituel dira : bien que je puisse dire asseurement, que la plus grande distance des communions, est celle de mois en mois, entre ceux qui veulent servir Dieu devotement.

Si vous estes bien prudente, il:n'y a ny mere, ny femme, ny mary, ny pere qui vous empesche de communier souvent. Car, puis que le jour de vostre communion vous ne laisserez pas d’avoir le soin qui est convenable à vostre condition, que vous en serez plus douce et plus gracieuse en leur endroict, et que vous ne leur refuserez nulle sorte de devoirs, il n'y a pas de l’apparence qu'ils veuillent vous destourner de cet exercice, qui ne leur apportera aucune incommodité ; sinon qu'ils fussent d'un esprit extremement coquilleux (2) et deraisonnable : en ce cas, comme j'ay dit, à l’adventure que vostre directeur voudra que vous usiez de condescendance.

Il faut que je die ce mot pour les gens maryez. Dieu trouvoit mauvais en l’ancienne loy, que les creanciers fissent exaction de ce qu’on leur devoit és jours de festes ; mais il ne treuva jamais mauvais que les debiteurs payassent et rendissent leurs devoirs à ceux qui les exigeoient. C’est chose indecente, bien que non pas grand peché, de solliciter le payement du devoir nuptial, le jour que l’on s’est communié; mais ce n’est pas chose malseante, ains plutost meritoire de le payer. C’est pourquoy, pour la reddition de ce devoir-là, aucun ne doit estre privé de la communion, si d’ailleurs sa devotion le provoque à la desirer. Certes, en la primitive Eglise, les chrestiens communioyent tous les jours, quoy qu'ils fussent maryez, et benis de la generation des enfans. C’est pourquoy j'ay dit, que la frequente communion ne donnoit nulle sorte d’incommodité, ny aux peres, ny aux femmes, ny aux marys, pourveu que l’ame qui communie soit prudente et discrette. Quant aux maladies corporelles, il n’y en a point qui soit empeschement legitime à cette saincte participation, si ce n’est celle qui provoqueroit frequemment au vomissement. |

Pour communier tous les huict jours, il est requis de n’avoir ny peché mortel, ny aucune affection au peché veniel, et d’a-

(1) Peut-être. — (2) Fâcheux.

voir un grand desir de se communier; mais pour continuer tous les jours, il faut, outre cela, avoir surmonté la pluspart des mauvaises inclinations, et que ce soit par advis du pere spirituel (1).

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