‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 198 sur 355 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DU CHOIX QUE L'ON DOIT FAIRE, QUANT à L'EXERCICE DES VERTUS.

Le roy des abeilles ne se met point aux champs qu'il ne soit environné de tout son petit peuple; et la.charité n’entre jamais dans un cœur, qu'elle n'y loge avec soy tout le train des autres vertus, les exerçant et mettant en besogne, ainsi qu’un capitaine fait ses soldats; mais elle ne les met pas en œuvre, ny tout à coup, ny esgalement, ny en tout tems, ny en tous lieux. Le juste est comme l'arbre qui est planté sur le cours des eaux, qui porte son fruict en son tems, parce que la charité arrousant une ame, produit en elle les œuvres vertueuses chascune en sa sayson. La musique, tant agqreable de soy-mesme, est imporlune en un deuil, dit le proverbe. C’est un. grand deffaut en plusieurs, qui entreprenant l'exercice de quelque vertu particuliere, s’opiniastrent d'en produire des actions en toutes sortes de rencontres et veulent comme ces anciens philosophes, ou tousjours pleurer, ou tousjours rire, et font encore pis, quand ils blasment et censeurent ceux, qui comme eux, n’exercent pas tousjours ces mesmes vertus. {/ se faut resjoüyr avec les joyeux, et pleurer avec les pleurans, dit l'Apostre, et la charité est patiente, benigne', liberale, prudente, condescendante.

Il y a neantmoins des vertus, lesquelles ont leur usage presque universel, et qui ne doivent pas seulement faire leurs actions à part, ains (1) doivent encore respandre leurs qualitezés {2) actions de toutes les autres vertus. Il ne se presente pas souvent des occasions de prattiquer la force, la magnanimité, la magnificence ; mais la douceur, la temperance, l’honnesteté et l'humilité sont de certaines vertus, desquelles toutes les actions de nostre vie doivent estre teintes. IL y a des vertus plus excellentes qu'elles; l'usage neantmoins de celles-cy est plus requis. Le sucre est plus excellent que le sel; mais le sel a un usage plus frequent et plus general. C’est pourquoy 1l faut tousjours avoir bonne et

(4) Mais. — (2) Dans les.

prompte provision de ces vertus generales, puis qu'il s'en faut servir presque ordinairement.

Entre les exercices des vertus nous devons preferer celui qui est plus conforme à nostre devoir, et non pas celuy qui est plus conforme à nostre goust. C’estoit le goust de S' Paule, d’exercer l’aspreté des mortifications corporelles, pour joüyr plus aysement des douceurs spirituelles ; mais elle avoit plus de devoir à l'obeyssance de ses superieurs. C’est pourquoy S. Hierosme advouë qu'elle estoit reprehensible, en ce que, contre l’advis de son evesque, elle faysoit des abstinences immoderées. Les Apostres, au contraire, commis pour prescher l'Evangile, et distribuer le pain celeste aux ames, jugerent extremement bien, qu'ils eussent eu tort de s’incommoder en ce sainct exercice pour prattiquer la vertu du soin des pauvres, quoy que tres-excellente. Chaque vocation a besoin de prattiquer quelque speciale vertu : autres sont les vertus d'un prelat, autres celles d’un prince, autres celles d’un soldat, autres celles d’une femme mariée, autres celles d’une veufve; et bien que tous doivent avoir toutes les vertus, tous neantmoins ne les doivent pas esgalement pratiquer, mais un chascun se doit particulierement adonner à celles qui sont requises au genre de vie auquel il est appellé.

Entre les vertus qui ne Re pas nostre devoir particulier, il faut preferer les plus excellentes, et non pas les plus apparentes. Les cometes paroissent pour l'ordinaire plus grandes que les estoiles, et tiennent beaucoup plus de place à nos veux :. elles ne sont neantmoins pas comparables, ny en grandeur, ny en qualité, aux estoiles, et ne semblent grandes, sinon parce qu'elles sont proches de nous, et en un subjet plus grossier, au prix des estoiles. Il y a de mesme certaines vertus, lesquelles, pour estre proches de nous, sensibles, et s’il faut ainsi dire, materielles, sont grandement estimées et toujours preferées par le vulgaire : ainsi prefere-t-11 communement l’aumosne temporelle à la spirituelle, la haire, le jeusne, la nudité, la discipline et les mortfications du corps, à la douceur, à la debotinatietée à la modestie, et autres mortifications du cœur, qui, neantmoins, sont bien plus excellentes. Choysissez donc, Philotée, les meilleures vertus, et non pas les plus estimées; les plus excellentes, et non pas les plus apparentes; les meilleures, et non pas les plus braves.

Il est utile qu'un chascun choysisse un exercice particulier de quelque vertu, non point pour abandonner les autres, mais

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pour tenir plus justement son esprit rangé et occupé. Une belle jeune fille plus reluisante que le soleil, ornée et parée rovalement, et couronnée d’une couronne d'olives, apparut à S. Jean evesque d'Alexandrie, et luy dit : « Je suis la fille aisnée du roy, si tu me peux avoir pour ton amye, je te conduiray devant sa face. » Il cognut que c’estoit la misericorde envers les pauvres, que Dieu luy recommandoit, si (1) que par apres il s’addonna tellement à l'exercice d’icelle (2), que pour cela, il est partout appelé S. Jean l'Aumosnier. Ecloge Alexandrin, desirant fairé quelque service particulier à Dieu, et n'ayant pas assez de force, ny pour embrasser la vie solitaire, ny pour se ranger sous l’obeyssance d’un autre, retira chez soy un miserable, tout perdu et gasté de ladrerie (3), pour exercer en iceluy la charilé et mortification. Ce que pour faire plus dignement, il fit vœu de l’honnorer, traitter et servir, comme un valet feroit son maistre et seigneur. Or, sur quelque tentation survenuë, tant au ladre qu'à Euloge de se quitter l’un l’autre, ils s’'addresserent au grand S. Antoine, qui leur dit: « Gardez bien, mes enfans, de vous separer l’un de l’autre, car estant tous deux proche de vostre fin, si l'ange ne vous treuve pas ensemble, vous courez grand peril de perdre vos couronnes. »

Le roy S. Louys visitoit, comme par un prix fait, les hospitaux, et servoit les malades de ses propres mains. S. François aymoit sur tout la pauvreté qu'il appelloit sa dame. S. Dominique la predication, de laquelle son ordre a prins le nom. S. Gregoire le Grand se playsoit à caresser les pelerins, à l'exemple du grand Abraham, et comme iceluy receut le Roy de gloire sous la forme d’un pelerin. Tobie s’exercoit en la charité d’ensevelir les defuncts. S' Elisabeth, toute grande princesse qu'elle estoit, aymoit surtout l’abjection de soy-mesme. S® Catherine de Gennes, estant devenuë veufve, se dedia au service de hospital. Cassian raconte qu'une devote damoiselle, desireuse d’estre exercée en la vertu de patience, recourut à $. Athanase, lequel, à sa requeste, mit avec elle une pauvre veufve, chagrine, cholere, fascheuse, et insupportable, laquelle gourmandant perpetuellement cette devote fille, luy donna bon subjet de prattiquer dignement la douceur et condescendance. Ainsi, entre les serviteurs de Dieu, les uns s’addonnent à servir les malades, les autres à secourir les pauvres, les autres à procurer l’advancement de la doctrine chrestienne entre les petits enfans, les autres à ramasser les ames perduës et egarées, les autres à parer

(1) Tellement. — (2) D'elle. — (3) Lèpre.

les eglises et orner les autels, et les autres à moyenner la paix et concorde entre les hommes. En quoy ils imitent les brodeurs, qui, sur divers fonds, couchent en belle varieté les soyes, l'or et l'argent, pour en fayre toutes sortes de fleurs : car ainsi ces ames pieuses, qui entreprennent quelque particulier exercice de devotiôn, se servent d’iceluy comme d’un fonds pour leur broderie spirituelle, sur lequel elles prattiquent la varieté de toutes les autres vertus, tenant en cette sorte leurs actions et affections mieux unies et rangées par le rapport qu’elles en font à leur exercice principal, et font ainsi paroistre leur esprit,

En son beau vestement de drap d’or recamé (1), Et d'ouvrages divers à l’esguille semé.

Quand nous sommes combattus de quelque vice, il faut, tant qu'il nous est possible, embrasser la prattique de la vertu contraire, rapportant les autres à icelle : car, par ce moyen, nous vaincrons nostre ennemy, et ne laisserons pas de nous advancer en toutes les vertus. Si je suis combattu par l’orgueil, ou par la cholere, il faut qu'en toute chose je me panche et plie du costé'de l'humilité et de la douceur, et qu’à cela je fasse servir les autres exercices de l’orayson, des sacremens, de la prudence, de la constance, de la sobrieté. Car comme les sangliers, pour aiguiser leurs deffenses, les frottent et fourbissent avec leurs autres dents, lesquelles reciproquement en demeurent toutes fort affilées et tranchantes : ainsi l’homme vertueux, ayant entreprins.de se perfectionner en la vertu, de laquelle il a plus de besoin pour sa deffense, il la doit limer et affiler par l'exercice des autres vertus, lesquelles, en affinant celle-là, en deviennent toutes plus excellentes et mieux polies. Comme il advint à Job, qui, s’exercant particulierement en la patience contre tant de tentations, desquelles il fut agité, devint parfaictement sainct et vertueux en toutes sortes de vertus. Ainsi il est arrivé, comme dit S. Gregoire Nazianzene, que par une seule action de quelque vertu bien parfaictement exercée, une personne a atteint au comble des vertus, alleguant Rahab, laquelle, ayant exactement prattiqué l'office d’hospitalité, parvint à une gloire supreme; mais cela s’entend quand telle action se fait excellemment avec grande ferveur et charité.

(4) Brodé.

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