‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 201 sur 355 · DE L'HUMILITÉ POUR L'EXTERIEUR · texte numérisé non relu

DE L'HUMILITÉ POUR L'EXTERIEUR

EuPrunrez, dit Elisée à une pauvre veufve, ef prenez force vaisseaux vuides, et versez l’huyle en iceux. Pour recevoir la grace de Dieu en nos cœurs, 1l les faut avoir vuides de nostre propre gloire. La cresserelle criant et regardant les oyseaux de proye, les espouvante par une proprieté et vertu secrette; c'est pourquoy les colombes l’ayment sur tous les autres oyseaux, et vivent en asseurance aupres d’icelle : ainsi l'humilité repousse Satan, et conserve en nous les graces et dons du Sainct-Esprit, et pour cela fous les Saincts, mais particulierement le Roy des Saincts, et sa Mere, ont tousjours honnoré et chery ceste digne vertu plus qu'aucune autre, entre toutes les morales.

Nous appellons vaine la gloire qu'on se donne, ou pour ce qui n’est pas en nous, ou pour ce qui est en nous, mais non pas à nous ; ou pour ce qui est en nous, et à nous, mais qui ne mérite pas qu'on s’en glorifie. La noblesse de la race, la faveur des grands, l'honneur populaire, ce sont choses qui ne sont pas en nous, mais ou en nos predecesseurs, ou en l'estime d’autruy. Il y en a qui se rendent fiers et morgans, pour estre sur un bon cheval, pour avoir un pennache en leur chapeau, pour estre

habillez somptueusement; mais qui ne void cette folie? car, s'il y a de la gloire pour cela, elle est pour le cheval, pour l’oyseau et pour le tailleur ; et quelle lascheté de courage est-ce, d’emprunter son estime d’un cheval, d'une plume, d’un goderon (1)? Les autres se prisent et se regardent pour des moustaches relevées, pour une barbe bien peignée, pour des cheveux crespez, pour des mains doüillettes, pour sçavoir danser, joüer, chanter: mais ne sont-ils pas lasches de courage, de vouloir encherir leur valeur, et donner du surcroist à leur reputation par des choses si frivoles et folastres? Les autres, pour un peu de science, veulent estre honnorez et respectez du monde, comme si chascun devoit aller à l’eschole chez eux, et les tenir pour maistres : c’est pourquoy on les appelle pedans. Les autres se pavonnent(2) sur la consideration de leur beauté, et croyent que tout le monde les muguette {3) : tout cela est extremement vain, sot et impertinent, et la gloire qu'on prend de si foibles subjets s'appelle vaine, sotte et frivole.

On cognoist le vray bien comme le vray bausme. On fait l’essay du bausme en le distillant dedans l’eau, car s'il va au fond, et qu'il prenne le dessous, il est jugé pour estre du plus fin et precieux : ainsi, pour Cognoistre si un homme est vrayement sage, sçavant, genereux, noble, il faut voir si ses biens tendent à l'humilité, modestie et sousmission , car alors ce seront des vrays biens; mais s'ils surnagent et qu'ils vueillent paroistre, ce seront des biens d'autant moins veritables qu'ils seront plus apparens. Les perles qui sont conceües ou nourries au vent et au bruit des tonnerres, n'ont que l’escorce de perle, et sont vuides de substance; et ainsi les vertus et belles qualitez des hommes qui sont receuës et nourries en l’orgueil, en la ventance et en la vanité, n’ont qu’une simple apparence du bien, sans suc, sans moüelle, et sans solidité.

Les honneurs, les rangs, les dignitez, sont comme le saffran, qui se porte mieux et vient plus abondamment d’estre foulé aux pieds. Ce n’est plus honneur d’estre beau, quand on s’en regarde : la beauté, pour avoir bonne grace, doit estre negligée; la science nous des-honnore quand elle nous enfle, et qu’elle degenere en pedanterie.

Si nous sommes pointilleux pour les rangs, pour les seances, pour les tiltres, outre que nous exposons nos qualitez à l'examen, à l'enqueste et à la contradiction, nous les rendons viles et abjectes : car l'honneur, qui est beau estant receu en don, devient

(1) Plissure de collet. — (2) Font les paons. — (3) Les cajolle.

vilain quand il est exigé, recherché et demandé. Quand le paon fait sa roûe pour se voir, en levant ses belles plumes, il se herisse tout le reste, et monstre de part et d’autre ce qu'il a d’infame; les fleurs qui sont belles plantées en terre, flestrissent estant maniées. Et comme ceux qui-odorent la mandragore de loin, et en passant, reçoivent beaucoup de suavitez; mais ceux qui la sentent de pres et longuement, en deviennent assoupis et malades : ainsi les honneurs rendent une douce consolation à celuy qui les odore de loin et legerement sans s'y amuser, ou s’en empresser; mais à qui s’y affectionne et s'en repaist, ils sont extremement blasmables et vituperables.

La poursuitte et amour de la vertu commence à nous rendre vertueux; mais la poursuitte et amour des honneurs commence à nous rendre mesprisables et vituperables. Les esprits bien nays ne s'amusent pas à ces menus fatras de rang, d'honneur, de salutations; ils ont d’autres choses à faire : c’est le propre des esprits faineants. Qui peut avoir des perles, ne se charge pas des coquilles, et ceux qui pretendent à la vertu, ne s’empressent point pour les honneurs. Certes, chascun peut entrer en son rang, et s’y tenir sans violer l'humilité, pourveu que cela se fasse negligemment et sans contention. Car, comme ceux qui viennent du Perou, outre l'or et l’argent qu'ils en tirent, apportent encore des singes et perroquets, parce qu'ils ne leur coustent gueres, et ne chargent pas aussi beaucoup leur navire : ainsi, ceux qui pretendent à la vertu ne laissent pas de prendre leurs rangs et les honneurs qui leur sont deus, pourveu toutesfois que cela ne leur couste pas beaucoup de soin et d'attention, et que ce soit sans en estre chargez de trouble, d’inquietudes, de disputes et contentions. Je ne parle neantmoins pas de ceux desquels la dignité regarde le public, ny de certaines occasions particulieres qui tirent une grande consequence : car en cela il faut que chascun conserve ce qui luy appartient avec une prudence et discretion qui soit accompagnée de charité et courtoysie.

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